Coronavirus : A quoi sert vraiment une campagne massive de dépistage ?

CONTAMINATION Cette mesure est défendue par de plus en plus de politiques pour lutter contre l’épidémie de coronavirus

Lucie Bras

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Un test antigénique sur un patient, en Espagne (image d'illustration).
Un test antigénique sur un patient, en Espagne (image d'illustration). — MIGUEL RIOPA / AFP
  • Des dépistages massifs expérimentaux vont avoir lieu à Saint-Etienne, au Havre, à Charleville-Mézières ou encore à Roubaix avant les fêtes.
  • Des mesures souhaitées par les élus pour repérer les asymptomatiques et mieux connaître les chiffres de l’épidémie.
  • Ces dépistages à grande échelle, qui nécessitent de gros moyens logistiques, ne sont pas assez ambitieux pour être efficaces, selon l’épidémiologiste Catherine Hill.

Le Havre, Saint-Etienne ou Charleville-Mézières… Des dépistages massifs vont avoir lieu dans plusieurs grandes villes de France, particulièrement touchées par l’épidémie. Dans le pays, de plus en plus d’élus réclament des campagnes de tests dans leur ville ou région autour des fêtes, pour prévenir un rebond de l’épidémie. Une mesure qui fait aussi partie du plan des Républicains pour un déconfinement « réussi ».

Un dépistage massif est-il suffisant pour prévenir une reprise de l'épidémie ? Pas si simple. « Sur le papier, c’est une idée correcte, mais en pratique, c’est infaisable », tranche Michaël Rochoy médecin généraliste et membre du collectif « Du côté de la science ».

Un dépistage massif, à quoi ça sert ?

« Sur le plan théorique, ça permet de faire une image de l’épidémie à un temps T sur toute la population. Du coup, on repère les positifs et on casse les chaînes de transmission », explique Michaël Rochoy. L’objectif est simple : tester rapidement et massivement sur un territoire donné permettrait de manquer beaucoup moins de cas positifs qu’à l’heure actuelle, en diagnostiquant les asymptomatiques, qui passent sous les radars.

Toutefois, les dépistages prévus dans certaines villes françaises manquent d’ambition, pour l’épidémiologiste Catherine Hill, qui défend cette stratégie depuis des mois. « Ce qu’ils sont en train de préparer au Havre, à Saint-Etienne est totalement sous-dimensionné. Ils veulent dépister un quart de la population, ce n’est pas du tout ça l’idée. C’est de trouver des gens asymptomatiques avant qu’ils aient des symptômes. C’est ce qui a marché en Chine, en Australie, au Japon, en Corée du Sud », indique-t-elle.

Une fois qu’une telle opération aura eu lieu, son efficacité dépendra aussi de l’isolement effectif des cas positifs, le temps qu’ils ne soient plus contagieux. Le gouvernement veut qu’un débat ait d’abord lieu au Parlement sur le sujet, mais Jean Castex a déjà indiqué qu’il miserait plus sur la pédagogie que sur la sanction.

Volontaires, gros besoins humains et logistiques… Comment ça se passe ?

Ces dépistages massifs s’adressent aux personnes volontaires, a précisé Jean Castex la semaine dernière. Une décision que n’approuve pas Catherine Hill. « Ceux qui vont se faire tester sont ceux qui auront le temps, les plus anxieux ou les plus riches. Cet échantillon ne sera pas du tout représentatif de l’ensemble de la population », regrette-t-elle. « On est dans une situation où il y a un virus dans un immeuble de 12 étages, et c’est seulement les gens des étages 4, 8 et 12 qui vont se faire dépister. En attendant, le virus reste dans l’immeuble. » L’épidémiologiste conseille plutôt de laisser le choix aux habitants de se faire tester ou de se confiner 10 jours chez eux.

Autre écueil : la logistique. « Pour une ville comme Le Havre, de 172.000 habitants, cela représente 1.180 journées de travail pour les personnes qui assurent les tests », calcule Michaël Rochoy. « Il faudrait annoncer des recrutements massifs de personnel et inonder les labos de tests », indique-t-il.

D’autant que cette mesure a un certain coût. Pour réduire cet encombrement, Catherine Hill préconise des tests massifs salivaires, plus faciles à réaliser et qui nécessitent moins de personnel qualifié que les prélèvements dans le nez. Autre solution : les tests groupés, qui permettraient de gagner du temps sur le diagnostic. « Mais la Haute Autorité de santé refuse ces solutions », dénonce-t-elle.

Ce type de tests se pratique-t-il à l’étranger ?

La Chine a misé sur le dépistage depuis le début de l’épidémie : elle est parvenue à tester neuf millions de personnes en seulement cinq jours mi-octobre en mettant en place des moyens colossaux. En Europe, certains pays ont déjà engagé des campagnes de tests massifs. L’Autriche, par exemple, va mener une campagne de dépistage volontaire avant les fêtes de fin d’année. L’Italie en a lancé une fin novembre dans le Sud-Tyrol, à la frontière avec l’Autriche, comme la ville de Liverpool au Royaume-Uni. La Slovaquie, elle, a décidé de tester toute sa population de 8,8 millions d’habitants. Coût de l’opération : 67 millions d’euros.

Ces dépistages sont-ils utiles et suffisants pour prévenir un rebond de l’épidémie autour des fêtes de fin d’année ?

« Ce n’est pas une solution au problème, c’est juste un sparadrap que l’on met quelque part. Si vous êtes négative aujourd’hui, rien ne dit que vous n’allez pas être contaminée dans un train par exemple », prévient Catherine Hill. D’autant plus que ce n’est pas une garantie contre le coronavirus, conclut Michael Rochoy en reprenant l’exemple de la Slovaquie : « Tout le monde a été dépisté mais la courbe des contaminations remonte. »