Coronavirus : Vacciner en premier les personnes âgées, est-ce vraiment une évidence ?

EPIDEMIE La Haute Autorité de santé souhaite que les résidents d’Ehpad soient prioritaires dans la campagne de vaccination en France, compte tenu de leur fragilité face au coronavirus

Jean-Loup Delmas

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La Haute Autorité de Santé souhaite vacciner en premier les résidents d'Ehpad
La Haute Autorité de Santé souhaite vacciner en premier les résidents d'Ehpad — GILE Michel/SIPA
  • Les doses de vaccin contre le coronavirus devraient arriver au compte-gouttes en France, forçant les autorités à réfléchir à la meilleure campagne possible de vaccination.
  • La Haute autorité de santé a rendu son verdict ce lundi, et souhaite vacciner en priorité les résidents en Ehpad, puis le reste des personnes les plus vulnérables.
  • Cette stratégie est-elle la plus optimale pour lutter contre la maladie ?

Ce lundi, la Haute Autorité de santé a tranché : les résidents des Ehpad seront les personnes vaccinées en premier en France par un futur vaccin contre le coronavirus. Peu de doses seront disponibles au début, ce qui implique une hiérarchisation des vaccinations. La campagne doit démarrer fin 2020-début 2021 pour les publics prioritaires, avant d’être plus massive dans un deuxième temps.

De fait, la Haute Autorité de santé a établi une stratégie claire : « Protéger en priorité les plus vulnérables et ceux qui s’en occupent », comme l’a expliqué sa présidente Dominique Le Guludec. Mais cette décision est-elle vraiment la meilleure possible ? 20 Minutes fait le point.

Pourquoi vacciner les résidents des Ehpad en premier ?

Parce qu’ils représentent une part conséquente des décès liés au coronavirus. Sur les 52.731 morts en France, plus de 16.000 ont eu lieu dans les Ehpad (le reste se faisant en milieu hospitalier), représentant une catégorie de population particulièrement à risque en raison de son âge. Matthieu Mulot, collaborateur scientifique et chargé d’enseignement à l’Institut de biologie à l’Université de Neuchâtel, le rappelle : plus la personne est âgée, plus le coronavirus a des risques de développer des formes graves.

Au 17 novembre, selon les données de Santé Publique France, 79 % des personnes hospitalisées pour Covid-19 et 66 % des personnes en réanimation avaient plus de 65 ans en France. L’âge médian des morts du coronavirus est de 84 ans dans le pays. Matthieu Mulot rajoute que les Ehpad sont des espaces plus surcontaminants que la moyenne. Grossièrement dit, cela signifie qu’une fois qu’une personne est touchée, le virus a plus de chance de se propager aux autres individus dans un Ehpad que dans d’autres lieux, ce qui expliquerait pourquoi il a été recommandé de viser en priorité les séniors dans les Ehpad plutôt que l’ensemble des séniors.

Autre point soulevé par le chercheur, l’adhésion. Le vaccin n’étant pas obligatoire, comme l’a annoncé Emmanuel Macron, « autant viser une catégorie de population qui y est favorable », ajoute-t-il. Toutes les études sur les antivaccins le montrent, l’acceptation de la vaccination augmente avec l’âge. Vacciner en premier les séniors, c’est s’assurer d’une campagne de vaccination efficace.

Pourquoi ne pas vacciner en premier les « super spreaders » ?

Ce procédé, vacciner dans le but de réduire les formes graves, s’appelle la prévention tertiaire : on ne stoppe pas la maladie mais simplement ses conséquences les plus néfastes, explique Mounia N. Hocine, biostatisticienne et spécialiste des vaccins. « De base, le but d’une vaccination, c’est de stopper une maladie, pas ses formes graves. C’est la prévention primaire », rappelle-t-elle. Si bien que la question s’est posée : au lieu de cibler les personnes les plus fragiles, pourquoi ne pas viser les personnes les plus contaminantes, afin de réduire la propagation du virus ?

Si l’idée est tentante, elle se heurte à deux problèmes. Premièrement, la Haute Autorité de santé l’a expliqué ce lundi lors de son rapport, il n’y a pour l’instant pas de certitude sur le fait qu’être vacciné empêche de transmettre le virus. Une personne pourrait être protégée mais continuer à propager le virus, ce qui rendrait caduque l’objectif de viser les personnes contaminantes.

Deuxièmement, même si le vaccin s’avérait coupeur de transmission, il resterait une difficulté majeure : qui vacciner ? Si le phénomène de « super spreaders » (des super propagateurs, à savoir une minorité de personnes responsables d’une majorité de contaminations) fait quasiment consensus dans la propagation du coronavirus, ces derniers restent encore très difficiles à déterminer et à repérer. « On penche de plus en plus vers des pratiques sociales – beaucoup de sorties, de contacts – plus que des explications physiologiques – âge, sexe…-, ce qui rend la tâche de repérage pratiquement impossible », estime Matthieu Mulot. Or, vu que les doses de vaccin arriveront en premier lieu au compte-gouttes, « il est difficile de viser au hasard et espérer tomber sur des supers spreaders. Les personnes âgées sont bien plus facilement identifiables et on est sûr de l’intérêt d’une vaccination pour elles. C’est donc le choix de la sécurité. »

Vacciner les résidents des Ehpad, est-ce efficace ?

Avec ce choix des Ehpad, le virus continuera de circuler, puisque les « super spreaders » resteront transmetteurs, ainsi qu’une grande majorité de la population. Ce qui n’est pas sans conséquence : covid long, forme grave chez certains jeunes et chez les personnes avec comorbidités, etc. Néanmoins, « l’un des plus gros soucis avec ce virus, c’est la saturation des hôpitaux », rappelle Matthieu Mulot. Saturation qui a des conséquences néfastes non seulement sur les patients Covid-19, mais également sur d’autres malades, en raison des opérations annulées ou reportées. De fait : « Si on empêche les formes graves, on peut espérer éviter de nouvelles saturations, malgré la circulation du virus. » Par exemple, si l’ensemble des personnes de plus de 65 ans se font vacciner et qu’il n’y a plus « que » 34 % des patients actuels en réanimation, l’épidémie aurait quand même beaucoup moins d’impact sur la société. « D’autant plus que plus l’âge est bas, moins les conséquences d’une réanimation sont lourdes », appuie Mounia N. Hocine.

Néanmoins, elle le rappelle, « ce n’est certainement pas la stratégie la plus efficace pour stopper l’épidémie. C’est simplement celle qu’on met en place par défaut, car on est sûr qu’elle aura un premier impact ». Une première vaccination en prévention tertiaire donc, mais qui pourrait également renseigner sur beaucoup de points : vaccin efficace ou non, effets secondaires, et surtout vaccin coupant la transmission ? En gros, préparer le terrain pour rendre possible plus tard des campagnes de vaccination maximisées chez les autres catégories de population, quand les doses arriveront. Matthieu Mulot prévient : « Il faut voir la vaccination dans les Ehpad, et plus généralement des personnes fragiles, comme une première étape, et non pas comme une finalité. »