Coronavirus : « Ce patient est ici depuis un mois et il n’est pas sorti d’affaire ! »… Plongée en réanimation à Saint-Joseph

REPORTAGE « 20 Minutes » a pu entrer dans le service de réanimation de l’hôpital Saint-Joseph, à Paris, où le nombre de lits est passé de 14 en temps normal à 24 la semaine dernière

Oihana Gabriel

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Le service de réanimation de Saint-Joseph compte en temps normal 14 lits. Il est monté à 36 en mars 2020 et il est actuellement à 24 lits de réanimation pour accueillir les patients Covid.
Le service de réanimation de Saint-Joseph compte en temps normal 14 lits. Il est monté à 36 en mars 2020 et il est actuellement à 24 lits de réanimation pour accueillir les patients Covid. — O. Gabriel / 20 Minutes
  • Dans le service de réanimation du groupe hospitalier Saint-Joseph, à Paris 14e, la fin de la deuxième vague n’est pas encore d’actualité.
  • Si les entrées ont baissé depuis deux semaines, le service, qui a doublé le nombre de lits, est toujours plein. Et doit, cette fois, prendre en charge des patients Covid et d’autres pathologies.
  • Les soignants, fatigués par ces deux périodes très tendues, espèrent qu’avec le déconfinement et les fêtes de fin d’année, les gestes barrières ne seront pas oubliés par la population.

Chambre 6019, cinq soignants, en surblouse, charlotte et masque, s’entraident pour retourner un patient inconscient sur le ventre. Ce vendredi matin, dans le service de réanimation de l’hôpital Saint-Joseph, un établissement de santé privé d’intérêt collectif (Espic) du 14e arrondissement de Paris, chacun est à son poste, calme et concentré, le téléphone dans la poche ou à la main pour gérer les patients lourds. Aujourd’hui, deux entrées au compteur : un patient Covid, un non-Covid.

« Une marée montante »

Normalement, cette réa compte 14 lits. Cette semaine, ils en gèrent 24. Chaque patient est isolé dans une chambre où l’on voit depuis la porte des tuyaux et perfusions. Certains sont intubés, certains sur le ventre. « Vous n’êtes pas habillées ? », s’enquiert, étonné, Cédric Bruel, le chef du service à l’encontre de deux infirmières dans la chambre d’un patient Covid. « On vient de recevoir la PCR négative », répond l’une d’elles. « Ça m’arrange ! », souffle le médecin. Avec un pain au chocolat et un café pour tout petit-déjeuner et déjeuner, il fait un tour rapide du service avant de répondre à nos questions dans son bureau.

« En mars, c’était une vraie vague, on était submergé. On avait 36 lits, on refusait 20 patients par jour, se remémore-t-il. Mais en octobre, c’était plutôt une marée montante avec une arrivée plus progressive et un volume moins important de patients. Lors de la première vague, tous les patients non-Covid avaient disparu. Cette fois, on doit gérer également les autres malades. » Aujourd’hui, environ deux tiers des patients suivis dans le service souffrent du coronavirus.

L’autre modification concerne la prise en charge, sachant qu’il n’y a toujours pas de traitement contre le Covid-19. « Les tuyaux étanches protègent les soignants de l’infection, mais on essaie de moins recourir à l’assistance respiratoire mécanique, reprend le chef de service. Avec le nouveau protocole, il y a davantage de risques d’aérosolisation, donc on expose davantage les soignants. » Alors personne ne rigole avec les mesures d’hygiène. Dans les chambres, infirmières et aides-soignantes sont couvertes de la tête aux pieds, charlottes, lunettes, gants… pouvant donner l’impression aux patients qui émergent d’avoir atterri sur une autre planète. Du gel hydroalcoolique partout, des surblouses à jeter dès la sortie, les portables évités pour limiter les risques de contagion… « Notre grande angoisse, ce serait de créer un cluster dans le service, avoue Cédric Bruel. En juillet, quatre soignants sont tombés malades en même temps. » Rien depuis, heureusement.

Entrée de l'hôpital Saint- Joseph, un Espic à Paris, 14e.
Entrée de l'hôpital Saint- Joseph, un Espic à Paris, 14e. - O. Gabriel / 20 Minutes

Davantage d’expérience, et davantage de fatigue

Depuis septembre, le service a vu les arrivées de patients remonter. « On a été secoué d’autant que l’épidémie se diffusait sur tout le territoire, se rappelle le chef de service. Moralement, c’était difficile mais pas impossible, on connaissait la mission. » Et un peu mieux la maladie. Réarmer les lits, réorganiser le service, reprendre les bons réflexes a donc été rapide. « Maintenant, on sait comment s’habiller, comment réagir », explique Morgane, aide-soignante. « On s’y attendait, ajoute Justine, infirmière. On a tous pris nos congés avant le 15 septembre… La difficulté, c’est que l’épidémie est revenue alors qu’on est tous crevé. »

« Lors de la première vague, le facteur limitant, c’était les lits, mais maintenant, c’est le nombre de soignants, résume le chef de service. Beaucoup se sont investis sans frein. Et ont vécu une désillusion quand à la sortie, on s’est rendu compte que le modèle n’allait pas changer. Par exemple, les médecins des Fondations comme la nôtre, où les soins pour les patients ne sont pas majorés, n’ont pas bénéficié des avancées du Ségur de la Santé. » En plus de la fatigue et de l’angoisse de tomber malade (et de ramener le virus à la maison), ces soignants doivent trouver le temps et l’énergie pour former les renforts.

Ce qui a changé aussi, c’est le rapport aux familles. Lors de la première vague, aucun proche ne pouvait mettre un pied dans ces murs. Cette fois, ils sont acceptés, au compte-gouttes et une heure par jour. « Cela limite les incompréhensions et l’agressivité », assure Marc Tran, réanimateur.

Marc Tran est médecin dans le service de réanimation de l'hôpital Saint-Joseph.
Marc Tran est médecin dans le service de réanimation de l'hôpital Saint-Joseph. - O. Gabriel / 20 Minutes

« J’ai eu des familles à qui il fallait faire une séance de bibliographie parce qu’ils savaient mieux que moi comment soigner le coronavirus… », ironise Cédric Bruel.

Un service encore rempli

La baisse de l’incidence se ressent-elle dans l’intimité de ce service en première ligne ? « On croise les doigts », avoue Justine. Mais ils sont loin de pouvoir relâcher les efforts… « Les entrées ont diminué depuis deux semaines, mais le problème, c’est que les patients Covid restent très longtemps en réanimation », explique Marc Tran. « En général, un patient y est pris en charge deux semaines maximum, précise Justine. Pour le Covid, c’est parfois plus d’un mois. » Elle est interrompue par une interne, qui la prévient qu’un de ses patients vient de se réveiller. « Ce patient-là est dans le service depuis un mois, par exemple… et il n’est pas sorti d’affaire ! » Sur les 24 lits, il n’y en a qu’un de disponible. « On est vendredi, or le week-end, on a souvent beaucoup d’entrées, s’inquiète Marc Tran. Donc, non, on n’est pas large du tout. »

Entre les injonctions contradictoires du gouvernement, les avis contraires des médecins, les débats houleux notamment sur l’hydroxychloroquine, plus récemment les théories du complot diffusées sur Internet, pas sûr que l’intégralité des Français prenne la mesure de la réalité des réanimations. « C’est une prise en charge en dent de scie, donc c’est compliqué pour les familles de comprendre que ça allait mieux hier mais que cette nuit, il a replongé, justifie Justine. Il nous faut surveiller les poumons, les reins, la neurologie, c’est très lourd. On a des patients qui ont 50, 60 ans et qui n’ont pas toujours de comorbidités. » « Ce n’est pas parce qu’on est en bonne santé qu’on est protégé », complète Morgane, aide-soignante.

Ne pas minimiser les risques

Voilà pourquoi les membres du service rappellent que baisser la garde serait un bien mauvais calcul. « Cet été, une serveuse, le masque sous le menton, m’expliquait "il me gêne pour respirer et c’est pas grave, aujourd’hui il y a de la place dans les hôpitaux" », raconte Cédric Bruel. Une opinion que ce réanimateur aimerait ne pas voir resurgir dans la population, maintenant que les signaux tournent au vert. « Si cette serveuse avait vu le 10e, même le 100e de ce que j’ai vu ici, elle ne raisonnerait pas comme ça, soupire-t-il. Je ne veux pas me positionner en donneur de leçons. Mais l’objectif, c’est d’éteindre cette épidémie. Et il n’y a qu’avec les gestes barrières que cela est possible. »

Alors que la France sort progressivement du confinement, redoutent-ils une troisième vague ? « Ce qui m’inquiète, ce n’est pas la réouverture des magasins, reprend Cédric Bruel. Je prends le métro depuis mars, tant que les gens portent un masque, il n’y a pas de problème. Le risque va s’accroître du 24 décembre au 1er janvier, quand les gens vont faire la fête en famille et entre amis. Je comprends bien ce besoin, mais c’est à ce moment qu’ils s’exposent. La majorité des patients qu’on a en réanimation, ce sont des transmissions familiales. C’est autour du 15 janvier qu’on verra si l’épidémie est repartie ou non. »