Sidaction : « Beaucoup pensent que le sida n’est plus un problème, mais le virus est encore là »

INTERVIEW A l’occasion ce mardi de la Journée internationale de lutte contre le sida, la présidente de Sidaction, Françoise Barré-Sinoussi, appelle les Français à se remobiliser face à cette maladie dont on ne guérit toujours pas

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Pour Françoise Barré-Sinoussi, présidente de Sidaction, le grand public doit se remobiliser vis-à-vis du sida.
Pour Françoise Barré-Sinoussi, présidente de Sidaction, le grand public doit se remobiliser vis-à-vis du sida. — Vincent Isoré
  • A l’occasion de la Journée internationale de lutte contre le sida le 1er décembre, une soirée spéciale est programmée sur France 3 lundi soir prochain avec la diffusion du film 120 battements par minute, suivie d’un débat.
  • Dans un contexte de pandémie de Covid-19, la présidente de Sidaction, Françoise Barré-Sinoussi, rappelle que « le VIH est encore là », et que « des jeunes, mais aussi des personnes de plus de 50 ans » s’infectent parce qu’ils « ne se protègent plus ».
  • « La recherche se poursuit pour développer les traitements du futur, mais elle a besoin de moyens », insiste la présidente de Sidaction, qui appelle les Français « à se remobiliser face au VIH-sida ».

Avec son logo ruban rouge, le Sidaction est connu de tous. Tout comme sa vice-présidente, Line Renaud, qui compte parmi les personnalités préférées des Français et est impliquée depuis de longues années dans la lutte contre le sida. En revanche, les mécanismes de cette maladie, sa prise en charge et les défis de la recherche sont beaucoup moins clairs pour le grand public.

« Beaucoup pensent que le sida est devenu une pathologie chronique comme une autre, mais si les traitements sont performants, cela reste un virus dont on ne guérit pas », insiste Françoise Barré-Sinoussi, présidente de Sidaction. A l’occasion mardi de la Journée internationale de lutte contre le sida, la virologue, codécouvreuse du VIH et prix Nobel de médecine en 2008, participera lundi soir à une soirée spéciale sur France 3, dont 20 Minutes est partenaire. Après la diffusion du film 120 battements par minute à 21h05, un débat sera organisé. L’occasion pour elle d’appeler à la remobilisation. « Les sources d’espoir sont nombreuses, alors que la recherche poursuit ses travaux pour développer de nouvelles approches thérapeutiques. Mais tout cela n’est possible que si le grand public se remobilise face au VIH-sida ».

Depuis la création de Sidaction en 1994, la recherche a fait des progrès considérables. Comment les traitements ont-ils évolué pour améliorer la qualité de vie des personnes qui vivent avec le VIH ?

Depuis l’arrivée en 1996 des trithérapies, la prise en charge thérapeutique a beaucoup évolué et s’est améliorée au fil des années, notamment pour éliminer la toxicité de ces traitements. A la fin des années 1990, les patients devaient prendre des dizaines de comprimés chaque jour. Aujourd’hui, un comprimé par jour suffit. On estime même qu’un traitement démarré très tôt après avoir été exposé au virus permet d’avoir une espérance de vie identique à celle d’une personne qui n’est pas infectée par le VIH.

En outre, la performance de ces médicaments est telle qu’elle entraîne une charge virale indétectable, ce qui signifie que les patients ne transmettent plus le virus. On voit donc le bénéfice individuel et collectif des trithérapies.

Il y a aussi eu le développement de la PrEP, un traitement préventif. Pour autant, la recherche ne s’arrête pas. Quelles sont les nouvelles pistes thérapeutiques explorées ?

Grâce aux trithérapies, il est possible de vivre avec le VIH. C’est évidemment un point positif, mais c’est un traitement à prendre à vie. Le virus reste présent dans l’organisme. Si le patient arrête son traitement, le virus redémarre, peut évoluer en sida et le risque de transmission réapparaît également. Le patient pourrait aussi développer des résistances à la reprise du traitement, et risquerait de transmettre à d’autres un virus résistant. Or, les patients le disent, c’est compliqué d’être adhérent à ce traitement toute la vie.

Aujourd’hui, on a une meilleure connaissance du virus, de ses réservoirs et de ses mécanismes. Et l’une des priorités est de développer des traitements qui pourraient induire une rémission. Des traitements à utiliser pendant un temps donné, et à l’issue desquels le virus serait contrôlé pour le reste de la vie.

La recherche porte également sur le développement de traitements antirétroviraux à action très lente. Cela consiste en une injection qui permet aux personnes d’être traitées pendant 3 à 6 mois, et qui montre déjà des résultats intéressants. L’autre avantage de ce « long acting treatment » par injection est qu’il peut être utilisé en prévention, comme la PrEP. Des essais ont montré son efficacité  chez des femmes en Afrique, qui ont du mal à se protéger contre l’infection au VIH. C’est une grande source d’espoir. Car les traitements du futur reposent aussi sur la prévention.

Tous ces progrès montrent l’importance de la recherche, et on le voit avec le Covid-19 : déployer des moyens colossaux permet d’obtenir des résultats importants et vite…

Financer la recherche, c’est l’essence même du Sidaction ! Il faut savoir qu’en France, il n’y a pas de multiples sources de financement : la recherche est financée par l’Agence nationale de recherches sur le sida (ANRS) et par Sidaction.

Quand on travaille sur le VIH-sida, on essaie de comprendre les mécanismes, la persistance du virus dans le corps sous traitement. Et on apprend beaucoup de choses, notamment qu’il y a des phénomènes d’inflammation qui jouent un rôle important. Or on sait que l’infection par le SARS-CoV2 cause une inflammation. Il ne faut pas croire qu’il y a des barrières totalement fermées entre les chercheurs qui travaillent sur le VIH et ceux qui travaillent sur le Covid-19, parce qu’il y a des similarités, des analogies, qui montrent l’importance de travailler les uns avec les autres. D’ailleurs, beaucoup de chercheurs sur le sida se sont mis à travailler sur ce coronavirus.

Et si on fait l’analogie avec le Covid-19, l’une des leçons que l’on a tirée de la recherche sur le sida, c’est toute l’importance de travailler tous ensemble. Quelles que soient les disciplines, l’expertise est beaucoup plus forte si elle est associée à d’autres.

Y a-t-il une recherche spécifique sur les effets du Covid-19 chez les personnes infectées par le VIH ?

Cette crise sanitaire nous fait craindre un impact du coronavirus sur les personnes vivant avec le VIH, en particulier sur le dépistage et la prévention. Des études sont publiées et d’autres sont en cours, notamment en France, où des travaux ont été menés sur une cohorte de personnes infectées par le VIH et le Covid-19. Pour l’instant, les résultats sont encore préliminaires, mais il semble que les personnes ayant le VIH et qui contractent le Covid-19 n’en développent pas une forme plus sévère du fait de leur séropositivité, à condition toutefois qu’elles n’aient pas d’autres comorbidités telles que cancer, diabète ou maladies cardiovasculaires.

Dans ce contexte particulier de pandémie, qu’attendez-vous de cette Journée 2020 de lutte internationale contre le sida ? Ne craignez-vous pas une forme de concurrence du Covid-19 ?

Les gens ne se sentent pas concernés, n’ont plus conscience du danger. Il y a une démobilisation du grand public, mais elle existait avant le Covid-19.

Par la voie du Sidaction, nous nous battons pour soutenir la recherche et les jeunes chercheurs. Et les associations, qui apportent beaucoup aux personnes touchées par l’infection, à ces populations les plus vulnérables et précaires, notamment les travailleuses du sexe et les migrants, qui sont également des populations fortement touchées par la crise du Covid. Le travail des associations est capital et ne peut se poursuivre qu’avec le soutien du grand public.

Alors, pour cette année, on espère une remobilisation de la société civile vis-à-vis du VIH-sida, car il ne faut pas l’oublier : le VIH est encore là !

Pourtant, aujourd’hui encore, le grand public reste assez mal informé. Quelles sont les conséquences de cette mésinformation ?

Les nouveaux cas d’infection en France touchent les jeunes, mais aussi des personnes de plus de 50 ans. S’ils s’infectent, c’est qu’ils ne prennent plus de précautions, mais pourquoi ? Paradoxalement, c’est lié aux progrès de la recherche. Beaucoup pensent que le sida n’est plus un problème, puisqu’il existe des traitements. Notre dernière enquête annuelle montre que 23 % des jeunes se sentent mal informés et pensent même que l’on guérit du sida, or on n’en guérit pas ! Cette mésinformation montre aussi combien il faut réactualiser la communication et l’information sur le VIH.

A ce jour, il y a encore 38 millions de personnes infectées dans le monde, et seulement 67 % d’entre elles sous traitement. Le sida n’est pas une « affaire réglée ». Loin de là.

La solution peut-elle venir de la vaccination ? Où en est la recherche sur un vaccin contre le sida ?

On commence à mieux comprendre l’ensemble des réponses immunitaires qu’un vaccin doit induire pour aller vers une protection. C’est de la recherche fondamentale d’amont, qui est nécessaire pour développer des vaccins efficaces.

Et il y a d’énormes progrès sur ce terrain : la découverte d’anticorps puissants constitue une nouvelle voie de recherche initiée ces dix dernières années, pour essayer de trouver un candidat vaccin capable d’induire la fabrication de ces anticorps dans l’organisme. Et en ce moment, des candidats vaccins sont à l’étude.

La recherche pour les traitements du futur se poursuit, c’est pour cela que je reste extrêmement optimiste pour le développement d’un vaccin. Je ne sais pas combien de temps cela prendra, mais on devrait y arriver. Toutefois, le succès est basé sur la mobilisation de tous, et grâce aux dons.