Coronavirus : « Vives tensions », « impasse » et « tolérance »… Comment certains Français tentent de garder le lien avec un proche complotiste

COMPLOTISME (1/5) Alors que les débats autour du documentaire « Hold-up » mettent en lumière le complotisme sur la pandémie, certains internautes dévoilent leur expérience face à des parents qui adhérent à ces théories

Oihana Gabriel
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Comment garder le lien avec un proche qui adhère aux théories du complot sur le coronavirus.
Comment garder le lien avec un proche qui adhère aux théories du complot sur le coronavirus. — Pixabay
  • Après le succès du documentaire Hold-up, 20 Minutes propose une série d’articles sur le complotisme et la pandémie de Covid-19.
  • Depuis le début de l’épidémie, certains voient les déjeuners familiaux et les discussions entre amis devenir des débats sans fin sur différentes théories du complot.
  • Plusieurs de nos lecteurs racontent comment ils vivent avec une mère, un père, des amis qui versent dans le complotisme. Olivier Klein, professeur de psychologie sociale, propose quant à lui des pistes pour maintenir le lien avec ces personnes.

Une angoisse accentuée, des débats houleux sans fin, la peur de se couper d’un être cher… De nombreux Français partagent leurs doutes et dénoncent les incohérences des stratégies menées face au coronavirus. Certains vont beaucoup plus loin en relayant de fausses informations, une réalité déformée ou simplifiée, adhérant ainsi à des théories du complot sur la pandémie. La diffusion récente du documentaire Hold up, vu plus de deux millions de fois en moins d’une semaine – et les vives réactions qu’il génère sur les réseaux sociaux ne sont qu’une illustration de ce phénomène.

Il est difficile de savoir combien de Français sont convaincus par les théories du complot, auxquelles ils croient, et à quel point ils y adhèrent. ​Toujours est-il que quand un proche se met à conseiller des vidéos complotistes, à avancer de fausses informations sur la pandémie, voire à refuser de respecter les mesures barrières, arguant que le coronavirus n’existe pas ou n’est pas grave, les relations familiales peuvent se tendre. Garder une relation proche et apaisée quand le dialogue tourne systématiquement autour de ces débats demande un certain talent d’équilibriste. Certains de nos lecteurs, qui se trouvent dans cette situation, ont accepté de partager leur ressenti.

« C’est une réelle impasse »

Gwenaëlle, 50 ans, tente de garder un dialogue ouvert avec sa belle-fille de 22 ans. « Son père et moi avons démonté point par point les allégations des complotistes, mais rien n’y fait. "Comme les médias mentent, le gouvernement ment tout comme les médecins", nous dit-elle. C’est donc nous qui nous trompons. Impossible de lui faire entendre raison. Cela crée de vives tensions familiales. »

Plusieurs insistent sur le mur qui se dresse à mesure que le débat se poursuit. Michel, 45 ans, regrette que « chaque source qu’on apporte, que ce soit des sites scientifiques ou des médias, est insultée. Plus on argumente, et plus on est suspect à leurs yeux, c’est une réelle impasse. »

Louis, 23 ans, a vu sa mère basculer petit à petit dans le conspirationnisme. « Dans nos dialogues, le sujet des théories auxquels elle adhère arrive régulièrement, mais tourne très vite en rond. J’essaye de plus en plus d’avoir un discours ouvert vers la tolérance : non, c’est pas parce que des personnes, des médias ou autre ont un avis différent du sien ou différent de Hold-Up que ce sont des vendus. Mais c’est compliqué. Plus le temps passe, moins j’essaie de la convaincre sur les fausses informations, car c’est sans issue. J’ai espoir qu’un jour elle sorte de tout ça en voyant une vidéo d’un gars inconnu qui aura plus d’impact que moi. »

« J’ai clairement senti un gouffre entre nous depuis la pandémie »

Fanny, 30 ans, s’oppose depuis des années à son père, sa belle-mère et sa sœur sur les extraterrestres et le 11-Septembre. Mais quand il s’agit du Covid-19, qui a un autre impact sur la vie quotidienne et l’avenir, c’est autre chose. « J’ai clairement senti un gouffre entre nous depuis la pandémie, témoigne-t-elle. Quant à ma sœur, je ne peux plus avoir de vraies conversations avec elle, car tout dérive vers les nombreux complots auxquels elle croit. C’est moi le mouton qui doit "se réveiller", la discussion est impossible. Non seulement elle n’a aucun argument, et en plus elle n’écoute pas et se montre carrément méprisante. J’ai la nette impression qu’on s’est tous éloignés et pas que physiquement. Ça me rend vraiment triste. »

Pour Louis aussi, les conséquences du complotisme de sa mère ne sont pas du tout les mêmes depuis l’arrivée de la pandémie. « Au début, c’était rien de bien méchant, la mémoire de l’eau, des crop circles fait par des aliens… Puis avec l’arrivée du Covid-19, elle est devenue hostile au port du masque, par inconfort, parce que "inutile" et parce que "ça muselle la parole". Jusqu’à arriver à des théories conspirationnistes comme le fait que Bill Gates veut tuer la moitié pauvre de l’humanité. » Louis tente de garder la tête froide et le contact. Notamment en lisant, en regardant les vidéos que sa mère partage. « J’ai passé 5-6 heures devant Hold-Up, à noter, sourcer, aller chercher l’origine des extraits présentés, pour pouvoir me faire un avis correct sur le sujet. »

Ce qui inquiète parfois ces proches, c’est que leur parent ne prend pas assez de précautions vis-à-vis du Covid-19. « Mon père et ma belle-mère sont réfractaires au masque, alors qu’ils sont considérés comme à risque », reprend Fanny. « La santé de ma mère devient fragile et elle n’a aucune confiance en la médecine… Homéopathie, fruits crus et "pierre anti5g" sont sa seule médecine, renchérit Louis. J’ai comme un sentiment d’impuissance, d’injustice. D’un côté, j’ai une cousine en réanimation, de l’autre, ma mère qui pense que cette cousine est en réanimation car elle ne s’est pas soignée (hydroxychloroquine sûrement…). Et moi au milieu qui m’inquiète pour les deux. »

« Cela met en péril la santé des plus fragiles »

Au-delà de l’aspect privé des choses, Louis s’interroge sur le sens du collectif face à ces théories du complot. « Le partage des théories du complot me faisait doucement rire au début. Mais vu l’ampleur que ça prend (et pas qu’avec Hold-Up), cela m’inquiète vraiment. Parce que ça déplace les débats politiques non pas sur les idées, mais sur la notion même de vérité et de faits. »

Dominique, 70 ans, qui compte plusieurs amies et amis qui « adhèrent peu ou prou aux théories du complot », regrette le danger que ce phénomène représente pour la santé des autres en général, et des soignants en particulier. « Ces théories sont le support d’un égoïsme anti-citoyen et mettent en péril la santé des plus fragiles. Ce qui m’attriste le plus, c’est la conséquence sur la fatigue et le danger vécu par les soignants. C’est un manque de reconnaissance et de respect pour eux. »

Que certains vivent de très près. Véronique, 43 ans, est aide-soignante dans une unité Covid et son mari « est persuadé que c’est un complot. Je préfère ne rien dire et ne pas aborder ce sujet avec lui. Mais ça implique aussi que je ne parle pas de ce que je vis et sincèrement, ne pas pouvoir partager ses angoisses et ses peurs avec la personne qui partage sa vie, c’est compliqué. Je me sens un peu seule. Heureusement qu’il y a une grande solidarité entre nous, les soignants. »

Comment maintenir le contact ?

Beaucoup usent donc, on l’a vu, de patience et d’astuces. Loin de proposer une formule magique qui fonctionne pour tous, Olivier Klein, professeur de psychologie sociale à l'Université Libre de Bruxelles, ose quelques conseils pour ne pas couper les ponts avec ce proche devenu complotiste. A condition que ce dernier soit encore dans le doute, pas totalement convaincu. « Commençons par ce qu’il ne faut pas faire : les traiter de complotistes !, introduit le chercheur. Car c’est stigmatisant. » Répondre par le mépris n’aura ainsi que peu de chance d’aboutir à un échange. « Rien ne sert de leur envoyer un lien vers un article qui débunke tout sans commentaire. Il faut le contextualiser, ce qui demande des efforts. Et commencer par créer un terrain d’entente : c’est légitime de se poser des questions, vous aussi, vous trouvez qu’il y a eu des négligences… »

Autre conseil : « souvent, les théories du complot fonctionnent sur le mille-feuille argumentatif. Ce que fait Hold-up. » Difficile donc de contredire le film dans son intégralité. « On peut donc demander à la personne de choisir, parmi tous les éléments soulevés, lequel la convainc le plus. Et travailler ensemble sur celui-ci : pourquoi il te parle ? Quelles sont tes sources ? A ma connaissance, on peut à peu près tout démonter, mais de façon collaborative. »

Dernière suggestion du professeur de psychologie sociale : « expliquer comment fonctionnent les algorithmes de Facebook et YouTube. Afin qu’ils comprennent que s’ils ne lisent ou regardent que des contenus complotistes, c’est parce qu’ils en ont liké un avant, pas parce que c’est une représentation objective de la réalité. »