Coronavirus : Faut-il craindre une troisième (voire une quatrième, une cinquième...) vague de l’épidémie ?

STRATEGIE Dans son dernier avis, le Conseil scientifique prévoit plusieurs vagues épidémiques de Covid-19

Anissa Boumediene

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Faut-il s'attendre à plusieurs vagues d'épidémie de Covid-19 accompagnées de reconfinements?
Faut-il s'attendre à plusieurs vagues d'épidémie de Covid-19 accompagnées de reconfinements? — Lewis Joly/AP/SIPA
  • Alors que la France et l’Europe sont actuellement confrontées à une violente deuxième vague épidémique de coronavirus, le Conseil scientifique prévoit d’ores et déjà la possibilité non seulement d’une troisième vague, mais de vagues successives.
  • L’instance, qui conseille le gouvernement dans sa gestion de la crise sanitaire, table sur la fin de la deuxième vague pour la fin de l’année ou le début 2021, mais craint déjà que les vagues épidémiques de coronavirus se succèdent dans les mois à venir, jusqu’à l’arrivée d’un vaccin fiable.
  • Pour le Pr Renaud Piarroux, spécialiste de la gestion des épidémies, plusieurs éléments doivent être mis en place pour empêcher la survenue de ces vagues épidémiques.

Alors que l’Hexagone fait face à une violente deuxième vague de l’épidémie de coronavirus, qui a conduit le gouvernement à opter pour un reconfinement, le Conseil scientifique a prévenu : cette deuxième vague ne sera pas la dernière.

Une troisième vague est déjà envisagée, et l’on peut craindre « plusieurs vagues successives durant la fin de l’hiver » et au printemps prochain, juge le Conseil scientifique. « Il y a donc devant nous de nombreux mois avec une situation extrêmement difficile », prévoit l’instance chargée de conseiller le gouvernement dans son dernier avis du 26 octobre, soit deux jours avant l’annonce par le chef de l’Etat du reconfinement. Alors, faut-il s’attendre à être reconfinés à chaque vague épidémique ? Peut-on prévenir la survenue de ces vagues ? Et comment, alors que nombre de citoyens et de commerçants jugent ce second confinement insupportable, le gouvernement peut-il adopter une gestion de la crise sanitaire qui fasse consensus ?

Des vagues successives jusqu’à l’arrivée d’un vaccin

« On peut faire une hypothèse d’une sortie de 2e vague en fin d’année ou début d’année 2021 », table le Conseil scientifique. En annonçant le reconfinement au moins jusqu’au 1er décembre, Emmanuel Macron a indiqué que l’objectif était de parvenir « à environ 5.000 » cas de contamination par jour, contre entre 40.000 et 50.000 actuellement. Mais quel que soit le succès des mesures mises en œuvre, elles « ne suffiront » probablement « pas pour éviter d’autres vagues, après la deuxième », avertit le Conseil scientifique, qui plaidait ces dernières semaines pour un reconfinement.

« On peut ainsi avoir plusieurs vagues successives durant la fin de l’hiver/printemps 2021, en fonction de différents éléments : état climatique, niveau et efficacité opérationnelle de la stratégie Tester/tracer/isoler (les cas positifs) », ajoute l’instance. Les gouvernements seront donc confrontés à « la gestion de vagues successives de recrudescence » de l’épidémie, « jusqu’à l’arrivée des premiers vaccins et/ou traitements », peut-être au deuxième trimestre 2021.

Les fêtes de fin d’année peuvent-elles être le point de départ d’une troisième vague ? « Il est possible qu’elles causent une accélération des nouvelles contaminations, concède le Dr Jérôme Marty, médecin généraliste et président de l’Union française pour une médecine libre (UMLF). Mais si le virus arrive dans une famille, c’est qu’il a été importé de l’extérieur par l’un des membres. C’est donc bien la preuve qu’il y a d’autres lieux de contamination, ce dont n’a pas suffisamment conscience le gouvernement. Outre les regroupements privés, freinés par le reconfinement, il y a aussi le milieu de l’entreprise. En cabinet, les salariés nous disent assez souvent que le port du masque n’est pas respecté par tout le monde, que les locaux ne sont pas suffisamment aérés, et qu’ils se retrouvent à plus de 300, sans masque, dans les restaurants d’entreprise, insiste le médecin. Sans oublier les écoles et les facultés, le secteur sanitaire et les transports en commun, que l’on n’a pas su déconcentrer. Il y a encore beaucoup de lieux où le virus peut se diffuser ».

Penser à des stratégies pour calmer ces vagues

Alors, sommes-nous condamnés à subir des vagues successives accompagnées de reconfinements ? « On peut envisager une stratégie de type on/off », avec une alternance de périodes de restrictions pour limiter la circulation du virus et de périodes de relâchement, prescrit le Conseil scientifique. « Un confinement, c’est un "stop and go", explique le Dr Marty. Cela vise à écraser la courbe des contaminations, à faire retomber le taux de reproduction du virus, le R0, en dessous de 1, de façon à casser les chaînes de transmission. Toute la question est de savoir si les mesures mises en œuvre suffisent à bloquer définitivement l’évolution de l’épidémie ou non ». D’autant « que ce confinement est moins strict que le premier et qu’il fait froid et humide, ce qui favorise la circulation du virus », renchérit le Renaud Piarroux, professeur de médecine à la Pitié-Salpêtrière, spécialiste de la gestion des épidémies et auteur de La vague. L’épidémie vue du terrain (éd. CNRS).

Une troisième vague est-elle donc inévitable ? « Si les mesures décidées par le gouvernement ne suffisent pas, à plus ou moins longue échéance, on peut avoir une troisième, une quatrième voire une cinquième vague », répond le Dr Marty. Mais « la troisième vague n’est pas inévitable si on met les moyens nécessaires », rassure-t-il. Et que le déconfinement est suffisamment anticipé. « Il va devoir être très progressif, et probablement assorti d’un couvre-feu strict, comme en Guyane », préconise le Pr Piarroux.

Savoir agir vite

Pour le spécialiste de la gestion des épidémies, il faudra aussi tirer les enseignements des deux premières vagues pour éviter les prochaines. « Le contact tracking n’a pas été abordé de manière performante. Le système incitait trop peu à s’isoler et était trop dépendant du dépistage par PCR, dont les résultats ont pu tarder, observe le Pr Piarroux. On a confondu cette démarche de contact tracking, où le but est d’isoler au plus vite, et le fait de rendre accessibles les tests au plus grand nombre alors que tout le monde n’en avait pas besoin, ce qui a engorgé les laboratoires. Or, le fait que le contact tracking ait été mis en échec a été un facteur aggravant de l’épidémie : à partir du moment où les labos étaient engorgés, il n’apportait plus rien, donc la transmission du virus s’est encore renforcée ».

Pour un dépistage qui prévienne efficacement les flambées, « il faudra une politique de test en triade : avec des tests salivaires qui permettent de faire du dépistage en pooling dans les entreprises, dans le secteur sanitaire et dans les écoles et les facultés, recommande le Dr Marty. De cette façon, on pourra identifier et isoler les quelques cas positifs très tôt, et ainsi éviter qu’ils ne diffusent le virus. Il faudra également recourir aux tests antigéniques, pour tester les gens symptomatiques en quelques minutes et déclencher les équipes de contact tracing de l’Assurance maladie pour casser au plus tôt les chaînes de transmission. Et enfin recourir aux autotests dans la sphère privée, de manière à être en capacité de s’isoler très rapidement si on est positif ».

En clair, pour éviter d’autres vagues, il faudra agir vite, et savoir prendre « des mesures fortes et précoces à chaque reprise épidémique », prescrit le Conseil scientifique, dont le président, le Pr Jean-François Delfraissy, alertait sur un risque de deuxième vague à l’automne dès le mois de juillet. « Le gouvernement a agi à contretemps, il aurait fallu fermer les bars et lieux festifs où le virus se transmettait dès cet été, et ne pas attendre le mois d’octobre pour interdire les fêtes étudiantes. Il faut savoir prendre des mesures très précoces, souligne le Pr Piarroux. Il est beaucoup plus simple de maîtriser l’épidémie quand elle est à un niveau bas que d’attendre qu’elle soit hors de contrôle. A l’avenir, les autorités devront être proactives et ne surtout pas laisser l’épidémie reprendre de l’ampleur ». Il faudra aussi « que le gouvernement anticipe davantage en intégrant la médecine de ville, ajoute le Dr Marty. L’alerte, nous l’avions donnée dès le mois de juin. La médecine de ville étant en première ligne, elle a un mois d’avance sur les hôpitaux ».

« Recréer un climat de confiance »

Mais toute cette stratégie ne pourra fonctionner qu’avec l’adhésion de l’opinion publique. « Il est essentiel que l’on commence à penser à d’autres modalités de vivre avec le Covid-19 sur le long terme et que les choix puissent s’appuyer sur une vision issue de la société civile et non pas seulement sur les orientations données par les experts pour éclairer les décisions des autorités », explique le Conseil scientifique, qui plaide pour la création d’un « Comité de liaison citoyen ».

« Cela aurait du sens, il faut recréer un climat de confiance, abonde le Dr Marty. Aujourd’hui, le gouvernement se heurte à une incompréhension et aux doutes de la population, qui se sent infantilisée et pas écoutée. Si on explique clairement les choses aux Français, sans faux-semblants, ils comprennent et acceptent les efforts qu’on leur demande ». Un avis partagé par le Pr Piarroux : « Il faut faire le maximum de pédagogie et arrêter de raconter des histoires : la confiance se mérite, mais elle se perd facilement ».