Coronavirus : « La réserve sanitaire ne sera jamais dimensionnée pour une crise de cette ampleur », explique Catherine Lemorton

INTERVIEW Catherine Lemorton, qui pilote la réserve sanitaire, s’inquiète du manque de retours des volontaires face à cette deuxième vague de coronavirus

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Illustration de soignants dans un service de soins intensifs.
Illustration de soignants dans un service de soins intensifs. — Tristan Reynaud/SIPA
  • La réserve sanitaire, service piloté par Santé Publique France, permet d’envoyer des soignants volontaires dans des zones qui font face à une crise sanitaire.
  • Mais face au Covid-19, crise qui dure et touche désormais toute la France, elle fait face à un réel défi.
  • Peu de soignants, déjà mobilisés dans leurs hôpitaux et cliniques, peuvent rejoindre d’autres régions qui ont besoin de bras. Catherine Lemorton, responsable de la réserve sanitaire, nous explique pourquoi.

Des appels dans le désert ? La réserve sanitaire, de nombreux étudiants en santé, des intérimaires et des soignants retraités avaient prêté main-forte lors de la première vague de coronavirus. Mais cette fois, il semble plus difficile de compter sur ces renforts. En effet, du côté de la réserve sanitaire, les alertes pour rejoindre les services de réanimation ne trouvent pas toujours preneur.

Pourquoi ? Comment fonctionne cette réserve de volontaires ? Catherine Lemorton, responsable de la réserve sanitaire à Santé Publique France et pharmacienne, explique à 20 Minutes les missions et les défis de cette task-force.

Lors de la première vague, dans quelle mesure la réserve sanitaire a-t-elle été mobilisée ?

Entre le 26 janvier, date à laquelle certains s’occupaient à Roissy du retour de Français depuis Wuhan, et le 12 mai, le déconfinement, nous avons assuré 12.000 jours de renforts. Essentiellement dans des centres hospitaliers des régions les plus touchées : Hauts-de-France, Grand-Est, Ile-de-France et un peu en Bourgogne.

Au début de la crise, nous avions 22.000 volontaires identifiés dans la réserve, on est passé à 34.000 en mai, puis aujourd’hui à 45.000. Mais attention, sur ce vivier qui concerne tous les professionnels de santé, tout le monde n’est pas été concerné par les appels pour la réanimation. Actuellement, on est plutôt à 4.500 volontaires mobilisés.

Rencontrez-vous davantage de difficultés pour cette deuxième vague ?

Oui. Quand on lançait une alerte pour un renfort dans un Ehpad à 30.000 personnes en avril, nous pouvions avoir jusqu’à 1.000 réponses. Aujourd’hui, avec la même alerte et un vivier qui a grandi, nous avons 90 à 100 réservistes volontaires… Tout est dit. Les réponses sont très faibles. On voit l’épuisement des professionnels de santé.

L’autre modification, c’est le fait que tous les territoires sont touchés par cette deuxième vague. Ces professionnels de santé sont déjà mobilisés dans leurs hôpitaux et établissements privés, qui ne les laissent plus partir. Le paradoxe de cette affaire, c’est que nous sommes mieux organisés. Dès qu’il y a une demande, une alerte est lancée, on a cinq ou six postes de téléphone pour contacter les volontaires.

Y a-t-il d’autres explications à ce frein ?

Au niveau de la réserve, on n’a pas vu de baisse de l’activité. Le jour du déconfinement, je le disais, nous étions à 12.000 jours de mobilisation. Aujourd’hui, nous sommes à 39.600… Pendant ce que les Français ont vu comme un creux de la vague, nous avons continué à mobiliser sur les départements d’Outre-Mer. On a ainsi envoyé jusqu’à 110 réservistes en Guyane, 60 en Guadeloupe. On n’a pas eu de bouffée d’oxygène, et c’est toujours les mêmes qui répondaient.

Deuxième explication : nous ne faisons plus appel aux retraités. Avec les courbes qui se sont affinées sur ce Covid-19, on a vu que 90 % des complications touchaient les personnes de plus de 65 ans. D’ailleurs, nos réservistes ont été touchés, mais un seul a eu besoin de réanimation, il avait 69 ans. On est là pour aider, mais si le renfort finit en réa sur le territoire qu’il doit dépanner, ce n’est pas terrible. Avec le ministère, on a pris la décision en juin de ne plus faire appel aux retraités.

Êtes-vous uniquement mobilisés dans les hôpitaux ?

Non, on est très présent sur les Ehpad, on arrive à répondre peu à prou à la demande. Et nous sommes mobilisés sur d’autres crises que le Covid-19. Par exemple, nous assurons le suivi psychologique après la tempête Alex dans les Alpes-Maritimes. On va faire également partir des soignants pour lutter contre la dengue en Martinique.

Comment est née cette réserve sanitaire ?

En mars 2007, Xavier Bertrand, alors ministre de la Santé, envisage, après une étude aux Etats-Unis, de créer une « task force » d’appoint, prête à intervenir sur des épidémies qui commençaient. A l’époque, c’était le chikungunya.

Faut-il réformer la réserve sanitaire pour faire face au Covid-19 ?

Elle ne sera jamais dimensionnée pour une crise de cette ampleur ! Elle n’est que le reflet de l’offre de soin : si on manque d’urgentistes, ce déficit se lit aussi chez les réservistes. La réserve n’a jamais été faite pour être un intérim d’État pour pallier le déficit de personnels de santé, mais pour faire face à des situations sanitaires exceptionnelles.

Par exemple, il y a deux ans, on a vu un départ de coqueluche et de rougeole à Mayotte, on a envoyé pendant un an des équipes de 20 personnes qui se relayaient. Ce type d’intervention, localisée, limitée dans le temps, c’est notre spécialité. Quand l’épidémie de Covid-19 est totale et étendue sur tout le territoire, la réserve sanitaire n’y arrive plus… Après, il faut rassurer. La réserve n’est pas le seul renfort. Le ministère a en effet mis en place une plateforme de recrutement, les agences d’intérim jouent aussi un rôle. Avec les plans blancs, les hôpitaux s’organisent en interne.

Concrètement, comment cela se passe-t-il quand un soignant (kiné, infirmière, aides soignants, psychiatre) souhaite rejoindre ce vivier ?

Ils s’inscrivent sur  www.reservesanitaire.fr, et remplissent leur dossier avec précision. Il faut savoir que 6.000 des 42.000 volontaires n’ont pas renseigné leur profession. On a une déperdition à cause de ce problème. Ensuite, les hôpitaux et les Ehpad font remonter leurs demandes via les Agences régionales de santé. Par exemple : sur l’hôpital de Marseille, nous avons besoin de 12 infirmières en réa. Dans les deux heures, une alerte est lancée, dans laquelle on cible les professionnels demandés. Ils sont rémunérés sur une base à la journée : un médecin gagne 300 euros brut, une infirmière 125 euros brut et un aide-soignant 65 euros brut. Le contrat d’engagement dans la réserve dure trois ans, mais si l’alerte tombe au mauvais moment, ils n’ont aucune obligation de partir en mission.

Comment améliorer la situation ?

On pourrait peut-être s’adresser aux intérimaires qui ne connaissent pas encore la réserve sanitaire. J’entends parfois que l’inscription pour les soignants est lourde. Mais nous avons les mêmes demandes qu’un hôpital pour embaucher : un CV, une inscription à l’Ordre, le diplôme, il faut bien un RIB pour être payé… Personnellement, en une heure, j’avais rempli mon dossier.

Et une fois cette crise passée, il faudrait faire des campagnes de recrutement. On peut imaginer des spots télévisés avec de bonnes punchlines sur la réserve sanitaire, genre « soignants, on vous attend », comme pour l’armée. Et ainsi doubler le vivier en deux ans. On avait d’ailleurs commencé en mars 2019 à investir les salons, congrès, colloques pour que les professionnels nous connaissent mieux. Et ça fonctionnait. Mais la crise sanitaire nous a un peu contrariés… Néanmoins, même si on arrivait à 100.000 inscrits, si on a un Covid-19 qui revient, on aura le même problème : les soignants en réanimation seront déjà en poste et mobilisés.