Coronavirus : Les cliniques privées à la rescousse des hôpitaux publics pour faire face à la deuxième vague

SOINS Ce nouveau confinement est censé soulager les services de réanimation, qui croulent déjà sous le nombre de patients atteints du Covid-19. Et cette fois, la coopération entre privé et public semble mieux fonctionner

Oihana Gabriel

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Illustration d'un service d'un hôpital où on teste des patients pour le Covid-19.
Illustration d'un service d'un hôpital où on teste des patients pour le Covid-19. — AFP
  • Alors que les services de réanimation des hôpitaux publics sont déjà en tension et que le mois de novembre s’annonce particulièrement difficile, il reste une bonne nouvelle.
  • Privé et public semblent mieux collaborer pour faire face à cette deuxième vague.
  • Car pour passer de 5.800 à 10.000 lits de réanimation sans déprogrammer toutes les opérations, il faudra tabler sur une solidarité, une réorganisation et une réactivité importantes des soignants dans le public comme dans le privé.

Les indicateurs de décès et d’hospitalisations s’affolent depuis une semaine. Au point que les hôpitaux publics en général, et les réanimations en particulier, craignent de ne pouvoir faire face à un afflux exponentiel longtemps, sans éviter un tri dramatique entre patients. Ce que le président de la République a bien explicité lors de son allocution télévisée mercredi soir. « La deuxième vague sera sans doute plus meurtrière que la première », a prévenu Emmanuel Macron, en annonçant un nouveau confinement d’au moins un mois.

Si cette nouvelle épreuve s’annonce ardue et longue pour les soignants du public, ils peuvent, cette fois, compter sur leurs collègues du privé. Une des rares lueurs d’espoir…

Le privé peu sollicité au début de la première vague…

Selon les chiffres de mercredi dernier issus de la Fédération des cliniques et hôpitaux privés de France (FHP), 2.185 patients Covid sont actuellement pris en charge par le privé, dont 285 en réanimation.

C’est plus qu’en mars dernier. Car lors de la première vague, en tout cas au début, le dialogue n’a pas toujours bien fonctionné. « La doctrine du gouvernement en février était claire : seuls les hôpitaux publics étaient à même de prendre en charge les patients Covid, rappelle Lamine Gharbi, président de la FHP. En pratique, quand un patient arrivait chez nous pour un Covid, sachant que nous n’avions pas de tests, on avait instruction de l’"emballer " et de l’envoyer au Centre hospitalier universitaire (CHU). On servait de boîte aux lettres ! Au mois de mars, quand certains hôpitaux se sont retrouvés saturés dans le Grand-Est, ils n’ont pas eu le réflexe de faire appel au privé. »

Confirmation du côté de Montauban, où Claude Porcher dirige la clinique du Pont de Chaume (Elsan). Un établissement privé qui compte 350 lits, plus de 500 salariés, une centaine de médecins et accueille 78.000 patients par an. « Notre retour d’expérience sur l’organisation de la première vague, c’est qu’on était prêt à accueillir des patients et en tout, on en a reçu moins de 15 ! Dont certains transférés en avion depuis le Grand-Est, alors que des établissements privés d’Ile-de-France restaient vides… J’espère que des leçons ont été tirées de la première vague. »

…mais mobilisé pour cette deuxième vague

C’est le cas, si on en croit Lamine Gharbi, qui note une amélioration de la coopération entre public et privé. Certains hôpitaux envoient des patients vers les cliniques… et vice-versa. Le tout sans que le patient ne dépense un centime. « Les leçons ont été tirées : public et privé ont appris à mieux se connaître et à travailler ensemble », assure Lamine Gharbi. « Cette fois-ci, l’ordre de l’ARS a été clair : tous les hôpitaux gardent les patients de leur région », confirme Julien Amour, anesthésiste réanimateur à l 'hôpital privé Jacques Cartier (Ramsay Santé).

Même si ce dialogue fluctue en fonction des régions et des Agences régionales de santé… A Montauban, ville écarlate sur la carte de France au niveau des indicateurs, Claude Porcher assure que cette coopération fonctionne… et qu’elle est indispensable. « Actuellement, j’ai 21 patients Covid, dont 7 en réa. On s’est organisé pour que l’hôpital ouvre de nouveaux lits dès lundi et ma clinique 6 lits de réanimation, plus 15 lits de médecine pour recevoir les patients Covid. Grâce à cette coordination, on se répartit les actions à mener. » Pour elle, la coopération existait lors la première vague, mais elle a été amplifiée. « Face à l’afflux de patients, on a mis en place une commission hebdomadaire par visio pour graduer la déprogrammation et l’ouverture de lits de réa avec l’hôpital de Montauban. C’est notre coordination qui fait la force de la réponse sur notre territoire. » Et la directrice de prendre pour exemple l’arrivée prochaine de deux infirmières venues d’une clinique spécialisée en ophtalmologie d’Agen du groupe Elsan.

Mais il y a quelques petits ratés encore. Cette semaine, des patients Covid du Gard ont été envoyés en Bretagne… oubliant encore une fois de solliciter les cliniques proches. Une exception, veut croire Lamine Gharbi.

Plusieurs changements par rapports à la première vague

Compter sur les lits de réa et de médecine du privé représente donc un atout, alors que cette deuxième vague de Covid-19 se différencie de la première sur plusieurs aspects. Les soignants sont épuisés par la première vague, certains ont démissionné (20 % des paramédicaux en Ile-de-France…), d’autres sont malades du Covid-19 ou d’autres maladies. « Ce qui différencie cette nouvelle vague, c’est d’abord la volonté de limiter autant que faire se peut l’impact des déprogrammations sur la prise en charge des autres patients, souligne Lamine Gharbi. Il s’agit d’un enjeu de santé publique, même si cela limite considérablement les moyens humains et matériels mobilisables. »

« On est passé jeudi en niveau 4, ce qui veut dire une déprogrammation quasi totale des opérations. Nous essayons, en concertation avec l’ARS et donc l’hôpital de Montauban, d’arriver à prendre en charge les patients Covid mais également nos patients urgents, notamment atteints de cancer, illustre Claude Porcher. Le problème des ressources humaines, on l’a tous ! » Julien Amour confirme que cette fois, la doctrine a changé. La réanimation médicale de sa clinique est uniquement dédiée au Covid et est passée de 15 à 22 lits. En revanche, lui essaie de maintenir sa réanimation chirurgicale ouverte aux autres patients. « Il y a eu énormément de morts de patients d’infarctus, d’infections du cœur, du ventre, parfois jeunes lors de la première vague. On essaie de pas reproduire cette dérive, mais ce n’est pas simple… »

Une contagion homogène

D’autre part, la vague actuelle frappe de manière plus globale le territoire national, alors que trois régions étaient principalement concernées au printemps. Cette deuxième vague très sévère et homogène limite donc la possibilité de transférer des patients d’une région à l’autre. Par ailleurs, le manque de soignants risque d’être plus criant cette fois, car l’épidémie touche des déserts médicaux, alors qu’Ile-de-France comme Grand-Est étaient plutôt bien dotés.

Cette entraide suffira-t-elle ? Emmanuel Macron a annoncé mercredi soir que la France était capable de passer de 5.800 lits de réanimation à 10.000. « J’étais un peu mari que le président ne cite pas le secteur privé, reconnaît Lamine Gharbi. Mais je ne suis pas inquiet, on assure déjà plus de 20 % des patients Covid en réanimation, on peut monter à 30 % », rassure-t-il. Julien Amour se montre beaucoup plus dubitatif. « Dans notre clinique, on est déjà à 70 % d’occupation de la réanimation médicale. Or, aujourd’hui, on rentre deux patients Covid par jour aux urgences. Les services de réanimation et de soins continus d’Ile-de-France, public et privé, sont pleins à 82 % en moyenne. Ce confinement me semble assez tardif… »