Coronavirus : L’épidémie aurait-elle pu être freinée dès le mois de septembre par le gouvernement ?

CONTAMINATIONS Le Conseil scientifque avait tiré la sonnette d'alarme face à la hausse des contaminations mais le gouvernement avait préféré des solutions locales

20 Minutes avec AFP

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Bruno Le Maire, Jean-Michel Blanquer, Elisabeth Borne, Roselyne Bachelot et Olivier Véran, le 29 octobre 2020 à la conférence de presse de Jean Castex.
Bruno Le Maire, Jean-Michel Blanquer, Elisabeth Borne, Roselyne Bachelot et Olivier Véran, le 29 octobre 2020 à la conférence de presse de Jean Castex. — S Lemouton - T Da Silva //SIPA

A-t-on manqué une occasion de freiner l’épidémie de coronavirus en septembre, évitant ainsi un reconfinement du pays tout entier quelques semaines plus tard ? C’est ce que pensent des spécialistes, théorie dont le gouvernement se défend.

L’alerte avait déjà été lancée le 9 septembre, par Jean-François Delfraissy, président du Conseil scientifique : le gouvernement « va être obligé de prendre un certain nombre de décisions difficiles » dans « les huit à dix jours », avait-il déclaré. Le lendemain, mise au point d’Emmanuel Macron : « Le Conseil scientifique est dans son rôle, qui est technique », mais c’est aux dirigeants politiques de « prendre des décisions ».

« Une occasion manquée »

Puis, le 11 septembre, c’est le Premier ministre qui s’exprime après un Conseil de défense, alors qu’on attendait le ministre de la Santé Olivier Véran. Tout en constatant une « dégradation manifeste » de l’épidémie, Jean Castex n’annonce aucune nouvelle mesure d’interdiction et opte pour une approche locale : « Nous devons réussir à vivre avec [le virus] sans nous laisser entraîner à nouveau dans une logique de confinement généralisé ».

« Je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est une occasion manquée », soupire aujourd’hui l’épidémiologiste Dominique Costagliola dans un entretien à l’AFP. « C’est le moment de basculement, celui qui rend le crash inévitable », renchérit le médecin généraliste Christian Lehmann au nom du collectif Du côté de la science.

Des mesures « proportionnées », se défend le ministère

Pour le Pr Costagliola, l’épidémie aurait alors peut-être pu être freinée avec des mesures moins fortes que le reconfinement annoncé ce mercredi. « Prendre les choses de façon précoce, c’est toujours plus efficace, estime-t-elle. Si j’ai de l’eau à la taille, je dois m’en sortir avec une solution qui agisse vite, alors qu’avec de l’eau aux chevilles, je peux faire quelque chose de moins drastique ».

« Au moment où ces décisions ont été prises, elles semblaient être celles qui s’imposaient à la situation », objecte-t-on au ministère de la Santé, en mettant en garde contre les « raisonnements après coup » : « On constate aujourd’hui une généralisation de la propagation du virus liée à la baisse des températures, partout en Europe ». « Les décisions ont été prises de façon proportionnée, territorialisée. Quand ça s’emballe, cela entraîne des mesures plus coercitives », poursuit-on de même source, en citant les « mesures largement décriées » de fermeture des bars et restaurants à Marseille le 26 septembre.

En outre, le ministère met en avant « la problématique importante de l’acceptabilité des mesures ». Mi-septembre, la reprise épidémique n’avait qu’un retentissement limité sur les hospitalisations. De quoi rendre le public « faussement rassuré », notait alors le Pr Delfraissy.

Une accélération prévisible ?

« Il était clair que l’épidémie était en train de repartir chez les plus âgés » et donc vulnérables, rappelle toutefois Dominique Costagliola. « On ne s’attendait peut-être pas à une accélération aussi rapide » que celle qui a motivé le reconfinement, « mais ce n’est pas un scoop qu’avec l’automne, ça allait circuler plus rapidement ». Des obligations fortes mi-septembre auraient « peut-être été politiquement difficiles à faire passer », mais « il aurait fallu avoir les arguments et s’asseoir sur le fait que ça ne serait pas populaire », conclut l’épidémiologiste.

Les observateurs avaient alors vu dans l’absence de décisions coercitives un arbitrage en défaveur du ministère de la Santé, au profit d’une ligne prônant de limiter la casse économique. « Ce n’est pas le cas », assure-t-on au ministère.

Des trous dans la raquette

Avant même cette fenêtre, nombre d’observateurs dénoncent les failles du déconfinement entamé le 11 mai, que Jean Castex était chargé de mettre en œuvre avant de devenir Premier ministre. « Il n’y a pas eu de déconfinement, il y a juste eu l’arrêt du confinement », dit le Dr Lehmann, très critique envers l’action gouvernementale.

« Le confinement avait eu un bénéfice, on repartait avec une courbe très basse. Il fallait donc déconfiner en étant prudent, en gardant certaines mesures et en les diminuant seulement doucement », juge-t-il. Comme d’autres, il pointe « plusieurs erreurs » : la faible efficacité du dispositif pour tester/tracer/isoler les cas positifs, le fait que les mesures aient été égrenées pendant l’été (masque rendu obligatoire dans les lieux publics clos le 20 juillet, puis « systématisé » en entreprise le 1er septembre) ou un recours jugé insuffisant au télétravail.

Enfin, le collectif Du côté de la science réclame un protocole sanitaire renforcé pour les écoles, en plus du masque rendu obligatoire jeudi en primaire. Pour Dominique Costagliola, « le passé est le passé et il faudra l’analyser à froid une fois cette crise terminée » : « Maintenant, on est dans une mauvaise situation, il faut y faire face ».