Coronavirus : Faut-il (et peut-on) dépister tous les Français d’un coup pour contrôler l’épidémie ?

PANDEMIE Alors que la France se reconfine pour au moins quatre semaines, la question de l’efficacité du dépistage se pose toujours

Anissa Boumediene

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Illustration d'un test PCR à Nice.
Illustration d'un test PCR à Nice. — SYSPEO/SIPA
  • Emmanuel Macron l’a lui-même reconnu, le système « tester, alerter, protéger » mis en place pour enrayer l’épidémie du Covid-19 n’est plus efficace.
  • Pour l’épidémiologiste Catherine Hill, la solution serait de tester l’ensemble de la population durant ce confinement.
  • Mais? selon les biologistes, cette préconisation est impossible à mettre en œuvre.

Ça y est, la France est de nouveau cloîtrée. Depuis jeudi soir minuit, l’Hexagone est entré en confinement, pour une durée minimale de quatre semaines. Une solution ultime prise par le gouvernement pour faire face à une épidémie devenue hors de contrôle. Le système « tester, alerter, protéger » mis en place pour enrayer la propagation du Covid-19 n’est plus efficace, a reconnu mercredi Emmanuel Macron durant son allocution télévisée. « Le pari de tout miser sur la stratégie de tester, alerter, protéger » est efficace « avec quelques milliers de cas par jour, nous avons aujourd’hui entre 40.000 et 50.000 contaminations », a déploré le chef de l’Etat.

Alors comment faire pour tester plus efficacement ? Et si la solution était de dépister tout le monde, d’un coup ? C’est ce que préconise Catherine Hill, épidémiologiste et biostatisticienne. Serait-ce utile pour mieux contrôler l’épidémie ? Serait-ce seulement faisable sur le plan logistique ?

Les failles de la stratégie française de dépistage

Si la France a d’abord manqué de moyens logistiques, humains et matériels pour lancer des dépistages massifs, sa stratégie a rapidement reposé sur le dépistage des personnes symptomatiques, de leurs cas contacts et des personnes exposées au virus dans le cadre de leurs fonctions. « Une stratégie qui n’est pas en phase avec la réalité de la circulation du virus, déplore Catherine Hill. Cela ne permet d’identifier qu’une petite fraction des contaminations. Entre le 13 mai et le 28 juin, les cas identifiés correspondaient à seulement 10 % des cas réels, selon une étude menée par Vittoria Colizza, directrice de recherches à l’Inserm et spécialiste de la modélisation des maladies infectieuses. Dans le même temps, on a estimé que 4,5 % de la population avait contracté le coronavirus, ce qui correspond à au moins 3 millions de personnes. Soit beaucoup plus que les cas officiellement recensés durant cette période. Les autorités ont aussi beaucoup misé sur l’identification des clusters, mais entre le 9 mai et le 12 octobre, les foyers de contamination n’ont représenté que 8 % des cas identifiés. Cette approche du dépistage ne dit rien de la transmission du virus », estime l’épidémiologiste.

Durant son allocution, Emmanuel Macron a indiqué que ces derniers jours, pour 50.000 contaminations quotidiennes identifiées, il y en avait probablement autant qui n’étaient pas détectées, et qu’environ 100.000 cas contacts étaient appelés dans le cadre du contact tracing. Des chiffres qui ne permettent plus de maintenir cette stratégie. « D’autant qu’on estime que les cas identifiés ne correspondent qu’au quart des cas réels, souligne Catherine Hill. Aujourd’hui, on attend en moyenne trois jours après l’apparition des symptômes pour tester une personne, alors que les symptômes apparaissent cinq jours après la contamination. Puis les résultats sont donnés en moyenne deux jours après le prélèvement : soit dix jours après la contamination. On s’aperçoit que les malades sont contagieux au moment où ils ne le sont plus. C’est trop tard pour éviter qu’ils contaminent autour d’eux, les contaminations ont déjà eu lieu. Et à ce moment-là, on recherche leurs contacts qui ont eux-mêmes déjà contaminé autour d’eux. C’est pour cela que l’on n’a jamais contrôlé le virus ».

Les asymptomatiques oubliés

Les délais « varient fortement d’une zone à l’autre, tempère le Dr François Blanchecotte, président du Syndicat des biologistes. Dans mon laboratoire (en Indre-et-Loire), nous sommes en capacité de délivrer les résultats des tests dans les douze heures. Le problème, c’est que nous sommes à 23 % de cas positifs. Et certes, plus on teste, plus on trouve, mais si les gens ne restent pas chez eux, cela ne sert à rien. C’est pour cela que seul le confinement peut casser les chaînes de contamination ».

Et permettre d’immobiliser les personnes asymptomatiques – qui sont contaminées et contaminantes sans le savoir –, qui n’ont jamais vraiment été spécifiquement intégrées à la stratégie de dépistage. « On ne les cherche pas, donc on ne peut pas les trouver, résume Catherine Hill. Tout cela explique le décalage entre les cas identifiés et les cas réels : la stratégie de dépistage en France a été obsolète avant même d’être lancée : les premières publications indiquant que le virus circulait très vite et que la moitié des personnes contaminantes étaient asymptomatiques datent de début avril, donc on le sait depuis longtemps ».

« Il faut confiner pour tester tout le monde »

D’où ce retour à la case confinement. Mais pour Catherine Hill, « il ne suffit pas de confiner pour confiner, il faut confiner pour tester tout le monde, affecter les moyens nécessaires pour une campagne de dépistage de masse et arriver à tester l’ensemble de la population en deux semaines ». L’objectif : « trouver toutes les personnes positives et contagieuses d’un coup pour les isoler immédiatement et ainsi casser l’ensemble des chaînes de transmission, préconise-t-elle. Sans cela, le virus circule, d’autant que ce confinement allégé est moins strict que le premier, donc moins efficace. Le virus va continuer à circuler avec les travailleurs essentiels, dans les magasins, dans les transports, dans les hôpitaux, dans les Ehpad, partout où les gens vont ».

Mais un dépistage de cette ampleur est-il faisable dans un délai aussi court ? « Nous ne sommes pas du tout comparables à la Chine, qui a été capable de tester dix millions de personnes en quelques jours à Wuhan, plante le Dr Blanchecotte. On n’a ni les moyens ni la logistique ». En pratique, « pour dépister toute la population en deux semaines, il faudrait faire 35 millions de tests par semaine, c’est 17 fois plus que ce que l’on fait actuellement. Or nous sommes au maximum de nos capacités, renchérit Stéphanie Haïm-Boukobza, responsable du pôle infectiologie d’un laboratoire et membre du Syndicat des jeunes biologistes médicaux (SJBM). Des efforts considérables ont été faits pour augmenter les capacités de dépistage, insiste-t-elle. Début juillet, nous réalisions 300.000 tests par semaine, et aujourd’hui, nous en sommes à quasiment deux millions. Mais il y a des limites difficiles à dépasser : dans mon laboratoire, on travaille déjà 24h/24, 7j/7 ».

« Il n’y a pas 65 millions de tests disponibles aujourd’hui en France »

Pour Catherine Hill, « entre les tests PCR, les prélèvements salivaires et les tests antigéniques qui permettent d’obtenir un résultat en trente minutes, tester l’ensemble de la population devrait être faisable. On pourrait également recourir aux autotests PCR, comme au Royaume-Uni, où les autorités ont testé 680.000 personnes qui se sont auto-prélevées dans le nez et la gorge, propose-t-elle. Et la technique du pooling, qui consiste à réaliser des tests PCR groupés, est aussi un moyen de gagner du temps et de réduire les coûts. Enfin, la recherche du virus dans les eaux usées des zones permettrait d’identifier les parties d’une ville où le virus ne circule pas, où il est donc inutile de tester la population ».

Mais pour le Dr Blanchecotte, la réponse est la même : « il n’y a pas 65 millions de tests disponibles aujourd’hui en France, même en ajoutant les tests antigéniques qui viennent d’être commandés. Quant aux autotests PCR, je doute que chacun puisse insérer l’écouvillon au fond du nez comme il faut pour obtenir un résultat fiable ! » En outre, « le dépistage par pooling n’est pas autorisé à ce jour, et ce ne serait de toute façon pas utile d’y recourir parce que les taux de positivité sont trop élevés, ajoute Stéphanie Haïm-Boukobza. J’ignore quels leviers supplémentaires nous pourrions activer. Sauf à imaginer un déconfinement partiel au fur et à mesure que les gens seraient testés. Mais en pratique, un tel dispositif soulèverait beaucoup de questions et de difficultés de mise en place ».

Car si le confinement commence à peine, « la question aujourd’hui, c’est : que fera-t-on le 2 décembre pour le déconfinement ? », s’interroge le Dr Blanchecotte. Pour lui comme pour Catherine Hill et Stéphanie Haïm-Boukobza, ce sera un moment très sensible « qu’il faut l’anticiper dès maintenant ». « En mai, le dépistage n’a pas vraiment été anticipé dans le plan de déconfinement, même si les choses s’étaient bien passées, observe Stéphanie Haïm-Boukobza. Il faudra donc voir quels sont les besoins début décembre ». Pour Catherine Hill, « sans dépistage de toute la population, il est certain qu’au déconfinement, l’épidémie repartira ». Reste à savoir quelle stratégie adoptera Jean Castex qui, avant d’être nommé Premier ministre, avait été choisi par Emmanuel Macron pour préparer le déconfinement de mai. L’exécutif a jusqu’au 1er décembre, dernier jour du confinement (sauf reconduction), pour y réfléchir.