Attentat à Conflans : « Tout peut être prétexte à polémique », expliquent des profs dont les cours ont été contestés par des élèves et leurs parents

EDUCATION Même si elles restent minoritaires, les atteintes à la laïcité au sein des classes déstabilisent les enseignants, comme en témoignent plusieurs lecteurs professeurs

Delphine Bancaud

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Une pancarte lors de la manifestation en hommage à Samuel Paty, le 18/10/2020.
Une pancarte lors de la manifestation en hommage à Samuel Paty, le 18/10/2020. — D.Bancaud/20minutes
  • L’attentat terroriste de Conflans-Sainte-Honorine contre un professeur d’histoire-géographie a engendré un sentiment d’insécurité et de malaise chez les enseignants.
  • Plusieurs lecteurs professeurs de « 20 Minutes » racontent les contestations de cours qu’ils ont vécues de la part de leurs élèves et ou de leurs parents.
  • Ils se sont sentis parfois seuls dans ces situations et certains expliquent même éviter les sujets présumés délicats avec leurs élèves.

Il y aura un avant et après pour les enseignants. La décapitation d’un professeur d’histoire-géographie à Conflans qui avait montré des caricatures de Mahomet à ses élèves, les a profondément bouleversés. Ils étaient d’ailleurs des dizaines de milliers rassemblées ce dimanche partout en France en hommage à Samuel Paty.

Et depuis vendredi, les langues se délient sur les contestations d’élèves ou de parents auxquelles sont parfois confrontés les enseignants lors de leurs cours. Même si elles demeurent minoritaires et se règlent souvent rapidement par le dialogue, ces expériences sont déstabilisantes pour les enseignants, comme le raconte Michel, professeur de SVT dans les Yvelines : « Je me suis déjà retrouvé face à l’hostilité de certains parents, lorsque en 4e, nous abordons la thématique de la reproduction et de la contraception. Des parents ont exigé un rendez-vous avec moi car il était hors de question que leur fille ait des "saletés dans son cahier", à savoir des schémas des appareils reproducteurs masculins et féminins. Je leur ai expliqué que je ne faisais que suivre le programme de 4e et que je ne changerai absolument rien à mon cours. Ils ont alors menacé de ne plus envoyer leur fille dans mon cours, tant que ce sujet serait abordé. Il a fallu l’intervention de la CPE et de la principale pour rappeler les devoirs des élèves au sein d’un établissement laïc dans lequel les enseignements ne sont pas soumis à l’approbation "idéologique" des parents d’élèves ».

« Tout peut être prétexte à polémique »

Sylviane, professeur d’histoire-géographie dans un lycée, rencontre régulièrement cette difficulté : « Tous les ans, des élèves me disent que les juifs ou les Arméniens "méritaient ce qui leur est arrivé…" Ou que l’État" n’a pas le droit de leur interdire de s’habiller comme leur religion l’indique" ». Dominique, professeur de français dans un collège, a elle aussi, été la cible de familles, après avoir fait étudier certaines œuvres en classe : « Je prends pour exemple, Le Gone du Chaâba : on y parle de circoncision. Des parents avaient appelé la principale pour se plaindre. Je pense à des nouvelles de Didier Daeninckx : les élèves criaient au racisme. Il y a un décalage entre l’interprétation de l’intention du professeur et l’interprétation du texte. L’ironie, l’humour, la satire demandent une mise à distance que les adolescents n’ont pas toujours. Tout peut être prétexte à polémique. En ce sens, enseigner certaines disciplines dont l’histoire, le français, la philosophie c’est toujours un numéro d’équilibriste. Ce sont des disciplines d’inconfort et pourtant si riches ! L’école est le lieu de la cristallisation de tout le malaise d’une société qui peine à vivre ensemble ».

Pour autant, pas question pour elle d’éluder certains sujets, sous prétexte qu’ils pourraient faire polémique en classe : « L’école de la République nous amène à parler de la Shoah, de la colonisation, de l’égalité filles garçons, du harcèlement, de la sexualité… Faut-il y renoncer ? Non. Parce qu’il faut apprendre les codes pour interpréter, confronter les avis, amener à réfléchir et tout en respectant la culture des uns et des autres ».

« Je serai le premier à la rentrée à montrer les caricatures aux élèves »

Sophie, enseignante de français en collège, ne compte pas non plus courber l’échine : « Je n’ai pas peur de faire cours, il n’est pas question pour moi de m’autocensurer ou d’éviter certains sujets. Au contraire. Développer l’esprit critique et apprendre à réfléchir font partie de ce que j’enseigne, en plus de l’argumentation. Je vais continuer exactement comme avant. Je vais même encore plus peaufiner mes cours », assure-t-elle.

Guilaume, professeur d’EPS au collège dans l’Ariège, est encore plus déterminé qu’avant : « Après cet épisode tragique, malheureux, révoltant je serai le premier à la rentrée à montrer les caricatures aux élèves pour leur faire comprendre que l’on ne peut pas vivre dans une société guidée par la peur et par une religion. Le droit à la liberté d’expression est fondamental ».

Sylviane, elle aussi, compte toujours défendre les valeurs de la République avec autant d’énergie : « J’estime avoir gagné lorsque d’autres élèves entrent dans le débat en argumentant et en prenant la défense de la laïcité. Mes élèves et les parents me connaissent pour ma forte personnalité, pour ma passion pour l’Histoire. J’essaie de leur montrer que dans toute l’Histoire, les hommes se sont servi de la religion pour influencer d’autres hommes, pour leur faire faire des actes que toutes les religions condamnent. Je vais continuer à enseigner comme je l’ai toujours fait », promet-elle.

« Beaucoup de collègues se disent « pourvu que ce ne soit pas moi » »

Mais certains enseignants, confient déjà avoir édulcoré leurs cours par peur des réactions, comme Bruno, professeur de français langue étrangère (FLE) : « Cela fait malheureusement longtemps que j’ai décidé de m’autocensurer pour éviter les problèmes pendant les cours. Mes élèves sont issus d’horizons, de cultures, de religions différentes et j’ai supprimé certains thèmes de mon programme car trop sujets à polémique : contraception, avortement, religion, politique et extrémismes en général… ».

Maria, professeur d’arts, pratique cette autocensure depuis dix ans : « Pas de Léonard de Vinci (trop de symboles religieux), pas de Picasso, ni de Matisse (femmes nues) ». Et pour Bertrand, qui a lui même été agressé par le copain d’un élève, le drame de Conflans risque d’empirer ce phénomène : « Beaucoup de collègues se disent "pourvu que ce ne soit pas moi" et adoptent un profil bas. Cette affaire ne va pas les encourager à jouer les héros ! ». Une inquiétude dont fait déjà part Dominique. « J’ai la peur au ventre pour la rentrée, je travaille en REP + et je sais qu’il n’y aura aucun moyen pour notre sécurité ».

« Je n’ai jamais été soutenue de la part de l’Education nationale »

Le sentiment qui ressort aussi de la part de certains enseignants, est celui d’une solitude, lorsqu’ils ont été acculés à ces contestations. Sarah a ainsi régulièrement signalé les dérapages de ses élèves à sa hiérarchie, mais ne s’est pas sentie écoutée : « Lors d’un cours de musique une élève m’a dit clairement que mon métier m’emmènerait directement en enfer. Je n’ai jamais été soutenue de la part de l’Education nationale, c’était un grand tabou. Et puisque les établissements qui présentent beaucoup de rapports d’incidents et d’exclusions sont déclassés, les proviseurs font tout pour étouffer les affaires », estime-t-elle.

Sophie, professeur de français au collège se dit aussi « très désabusée » sur le soutien qu’elle peut attendre de sa hiérarchie en cas de problème : « Je suis convaincue que signaler les dérapages d’élèves ne sert pas à grand chose, pour plusieurs raisons : paperasse à remplir très chronophage, chef d’établissement qui au mieux, vous annonce son soutien en privé et prend peur devant les menaces de parents d’élèves. Il y a toujours aussi la menace d’une inspection punitive du rectorat pour le prof qui ose se plaindre. Pour garantir notre liberté d’enseigner, il faudrait que les enquêtes du rectorat ne soient pas systématiquement à charge contre nous. Un parent se plaint au rectorat, on sanctionne l’enseignant sans même l’écouter, peu importe la véracité ou non des déclarations ». Pour inciter à ne plus passer sous silence aucun incident de ce type, le ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer a commencé à rencontrer les syndicats des chefs d’établissement. Des annonces devraient bientôt suivre.