Couvre-feu : Les soignants en première ligne sont-ils convaincus par cette mesure ?

EPIDEMIE Alors que les chiffres des contaminations et des entrées en réanimation ne cessent d’augmenter, le couvre-feu décrété en région parisienne et dans huit autres métropoles du pays doit permettre de limiter les hospitalisations

Oihana Gabriel

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Illustration d'un soignant en réanimation à l'hôpital Pellegrin de Bordeaux.
Illustration d'un soignant en réanimation à l'hôpital Pellegrin de Bordeaux. — UGO AMEZ/SIPA
  • Le président a annoncé mercredi soir un couvre-feu instauré de 21h à 6h en Ile-de-France et dans huit métropoles françaises, à compter de samedi, pour lutter contre la deuxième vague de coronavirus.
  • Une mesure lourde de conséquences pour les citoyens et pour l’économie, mais qui doit permettre de soulager les hôpitaux en tension.
  • Et qui a fait ses preuves en Guyane, a souligné Emmanuel Macron. 20 Minutes a voulu en savoir plus auprès des soignants.

Ce sera donc métro-boulot-dodo. En évitant la case hosto. A partir de samedi 21h, et pour un mois, tous les habitants d’Ile-de-France et de huit métropoles où les signaux ont viré au rouge côté Covid-19 devront rester chez eux chaque soir, jusqu’à 6h. Une façon d’éviter d’embouteiller les hôpitaux.

« Le virus est partout en France », a ainsi souligné Emmanuel Macron mercredi soir sur TF1 et France 2, en précisant que les soignants étaient « très fatigués » et qu’il n’y avait « pas de lits en réserve ».

Eviter la surcharge des services de réanimation

Une décision inéluctable pour Bruno Megarbane, chef de service de la réanimation médicale et toxicologique à l’hôpital Lariboisière (Assistance Publique-Hôpitaux de Paris). « Malgré les gestes barrières, les masques en extérieur, les fermetures de bars, la progression des contaminations se poursuit, regrette le réanimateur. Il fallait une mesure plus stricte. » En effet, depuis trois semaines, on voit progresser le nombre d’admissions aux urgences et en réa. « Nous avons 1.600 lits de réanimation occupés sur les 5.000 que compte la France, reprend le réanimateur. Et en Ile-de-France, on est à 45 % de taux d’occupation par des patients Covid. Les modulations laissent à penser qu’on sera à 100 % à la mi-novembre. Or, chaque hiver, on a 100 % de nos lits pris par les virus saisonniers. Donc il faudrait doubler nos capacités, ce qui est impossible. »

Et le réanimateur de rappeler que l’hiver est la saison où les patients chroniques décompensent le plus et où les hospitalisations pour grippe et autres pneumopathies sont nombreuses.

Pour affronter cette deuxième vague du coronavirus, nous avons comme atout une meilleure connaissance de la maladie. Mais trois points noirs restent au tableau. D’une part, un personnel soignant épuisé, le président l’a lui-même reconnu lors de son intervention mercredi. Une partie défile d’ailleurs ce jeudi pour demander plus de moyens. Pour y répondre, Jean Castex a annoncé que l'augmentation générale des salaires de 93 euros net pour les paramédicaux sera finalement versée « avant la fin de l’année » plutôt qu’en mars 2021 comme initialement prévu.

Deuxième problème : l’épidémie de grippe. « En mars, elle était terminée alors que là, tout va se chevaucher, et il peut même y avoir des patients qui souffrent des deux maladies », prévient Bruno Megarbane. Sans parler de tous les autres patients graves. « Plus on a de patients Covid en réanimation, moins on peut faire de chirurgie programmée, s’occuper des cancers, notamment, faire tout le reste de la médecine qui est important », rappelle Pierre Parneix, médecin de santé publique au CHU de Bordeaux. Dernier écueil, les transferts. Réalisés en mars et en avril pour les patients Covid, ils seront très compliqués à mettre en place, car malheureusement, l’épidémie touche cette fois tout le territoire. Par ailleurs, d’habitude en hiver, « quand tous les lits sont pleins en Ile-de-France, les patients sont envoyés vers d’autres services en région. », précise Bruno Megarbane. Cela sera difficile cette année.

« Cette mesure d’anticipation devrait agir dans quinze jours sur les contaminations, et il faudra encore attendre quinze jours pour voir les admissions à l’hôpital baisser, reprend le médecin. Et encore deux semaines pour voir une moindre saturation des réas. Car les cas plus graves restent en général trois semaines en réanimation. » Les six semaines de couvre-feu envisagées par Emmanuel Macron ne semblent donc pas déraisonnables…

Réduire les contaminations dans la sphère privée

Pourquoi avoir imposé la fin de la vie sociale nocturne et seulement « encouragé » le télétravail ? Ce serait une manière de viser la sphère privée, difficile à surveiller… « L’essentiel des contaminations se fait à l’intérieur des réunions familiales, assure Bruno Megarbane. On s’en rend compte dans nos services, car les personnes qui arrivent en réa sont en général à la retraite, ne sont pas sorties au bar ou au restaurant, donc elles n’ont pu être contaminées que par la famille. » Pourtant, si l’on en croit les chiffres de Santé Publique France, près de la moitié des clusters sont repérés dans les entreprises et le milieu scolaire. « Mais les clusters familiaux ne sont ni repérés, ni tracés », analyse-t-il.

Pour Pierre Perneix, expert de la Mission qui vient de rendre un rapport d’étape sur la gestion du Covid-19, seul l’avenir pourra dire si cette solution est la bonne. « Ce qui est visé, c’est de réduire les soirées privatives, qui sont facteurs de transmission identifiée actuellement. » A condition que les citoyens ne transforment pas la soirée au bar en pyjama party…

L’exemple guyanais, une preuve d’efficacité ?

Le président s’est appuyé sur l’exemple guyanais pour vanter l’efficacité d’un couvre-feu. En effet, depuis mars, cette région française a connu plusieurs versions du couvre-feu. Commencé à 21h, il a été avancé dès 17h quand l’épidémie circulait énormément… Une étude parue le 12 octobre et réalisée par l’Inserm, l’Institut Pasteur et le CNRS semble prouver que le couvre-feu étendu a porté ses fruits. « Nous constatons que la combinaison de ces interventions réduit le nombre de reproduction de base du SRAS-CoV-2 de 1,7 à 1,1, ce qui était suffisant pour éviter la saturation des hôpitaux », résume l’étude.

Mais les experts pointent bien un ensemble de mesures, car le couvre-feu n’a pas été la seule restriction en Guyane : la région a connu un confinement total de mi-mars au 11 mai et la fermeture des frontières après cette date. « C’est un territoire qu’on ne peut pas comparer à la France, nuance Pierre Perneix. Car il y a une différence de météo, de densité, de démographie… » Rappelons que ce département d’Outre-mer se trouve dans l’hémisphère Sud et que la moitié de la population a moins de 25 ans. Difficile donc d’en conclure que cette mesure sera aussi efficace dans une ville comme Paris…

Un manque de lits ?

Ces villes mortes que l’on s’apprête à retrouver en soirée sont le résultat de décennies d’économies à l’hôpital, estiment certains soignants. « On sent que le président a compris la gravité de la crise, mais ne prend pas la mesure de la crise hospitalière. Et on doit paralyser le pays parce que les hôpitaux manquent de lits », s’est ainsi agacé Patrick Pelloux, président de l’ Association des médecins urgentistes de France (Amuf), interrogé par l’AFP.

Un raccourci pour Bruno Megarbane. « Le Covid 19 est une maladie grave, la solution n’est pas uniquement à l’augmentation du capacitaire, il faut aussi éviter de l’attraper. Il faut agir sur les deux niveaux : réduire les contaminations pour avoir un nombre moindre de formes graves et donner aux hôpitaux les moyens de gérer la deuxième vague. »

Comment ? Le réanimateur espère la réouverture de lits, ou au moins leur stabilisation. « Le Ségur n’a réglé que la problématique, certes importante mais court-termiste, la plus facile à régler : augmenter les salaires. En mars-avril, on s’est dit que personne n’aurait l’idée de baisser le nombre de lits en réa et dès juin, j’ai entendu les mêmes litanies sur les économies. Les directeurs étaient toujours dans l’idée qu’il n’y aurait pas de rebond. Maintenant que la deuxième vague est là, j’espère qu’on va changer de stratégie. » De son côté, Pierre Pernaix, médecin de santé publique, se fait peu d’illusions : « on ne passera pas demain à 10.000 lits de réa de façon pérenne dont 80 % vides, car ça ne serait pas rentable. La question est plutôt : comment maintenir une réserve sanitaire capable de réagir en cas de crise ? »