Journée de mobilisation des soignants : « Les mesures du Ségur sont dérisoires »

MOBILISATION Le Dr Arnaud Chiche, médecin anesthésiste réanimateur et fondateur du Collectif Santé en danger revient sur les raisons de la colère des soignants qui se mobilisent ce jeudi

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Après une manifestation le 14 juillet dernier, les soignants se mobilisent de nouveau à l'occasion ce jeudi 15 octobre d'une journée de grève et de mobilisation nationale.
Après une manifestation le 14 juillet dernier, les soignants se mobilisent de nouveau à l'occasion ce jeudi 15 octobre d'une journée de grève et de mobilisation nationale. — Lionel Urman/Sipa USA/SIPA
  • Pas convaincus par les mesures du Ségur de la Santé, les soignants organisent ce jeudi une journée de grève et de mobilisation nationale à l’appel des syndicats et de collectifs de soignants.
  • Les soignants dénoncent leurs conditions de travail dégradées et réclament plus de moyens humains et matériels.
  • Pour le Dr Arnaud Chiche, médecin anesthésiste réanimateur et fondateur du Collectif Santé en danger, « le gouvernement a pris des mesures dérisoires ».

Ils étaient déjà à bout. La crise sanitaire du coronavirus est venue leur porter l’estocade. Mobilisés et sursollicités depuis le début de la première vague de Covid-19, les soignants dénoncent un manque de moyens et d’effectifs que le Ségur de la santé​ n’a, à leur sens, pas résolu. C’est pourquoi une journée de mobilisation et de grève nationale est prévue ce jeudi dans les secteurs de la santé, du médico-social et du social à l’appel de la CGT, SUD et de collectifs de soignants.

Le but de cette mobilisation : « obtenir une revalorisation des salaires, des embauches immédiates et des réouvertures de lits », indique le Dr Arnaud Chiche, médecin anesthésiste réanimateur à la polyclinique d’Hénin-Beaumont (Hauts-de-France) et fondateur du collectif Santé en danger, qui compte bien manifester ce jeudi.

Des revalorisations salariales et les autres mesures annoncées dans le cadre du Ségur de la santé sont jugées insuffisantes. Que manque-t-il à ce plan ?

Des moyens ! Le Ségur de la santé a été mal fait, et à un mauvais moment. Ça me met en colère. Une réforme d’ampleur se prépare dans le temps et dans la concertation. Pas dans la précipitation, sans anticipation et sans moyens nécessaires. Ni en opposant l’hôpital au reste de la médecine de ville.

Or, la médecine de ville et le secteur médico-social sont totalement oubliés de ce Ségur, les sages-femmes n’ont pas obtenu de reconnaissance médicale, la situation dans les Ehpad est scandaleuse et indigne et la psychiatrie est elle aussi l’une des grandes absentes de ce Ségur. Rien n’est prévu pour les aidants à domicile dont le travail est aussi considérable que leur salaire est faible. Rien non plus pour les médecins généralistes et infirmiers libéraux, qui ne sont même pas sûrs de recevoir des masques dans les prochaines semaines alors qu’ils sont eux aussi en première ligne dans cette deuxième vague !

Le gouvernement parle de revalorisation de l’Ondam (Objectif national des dépenses d’assurance maladie), d’embauches, d’injection massive de fonds, mais quand on fait les calculs, le compte n’y est pas : il ne reste que 600 millions d’euros pour l’hôpital, alors qu’il faudrait injecter d’un coup 60 ou 70 milliards d’euros pour une refonte efficace de la santé. On est face à un exécutif qui ne prend pas, ou qui ne veut pas prendre la mesure du problème, qui n’entend pas la souffrance des soignants. Malgré les effets d’annonce, les mesures du Ségur sont dérisoires compte tenu de l’état d’insalubrité de l’hôpital et de la déliquescence du système de santé. La santé n’est en réalité toujours pas une priorité pour le gouvernement.

L’Etat se préoccupe de relancer l’économie, mais cela ne peut se faire au détriment de la santé : Emmanuel Macron devrait vraisemblablement annoncer un couvre-feu ce mercredi soir, ce qui est bien la preuve qu’aujourd’hui, le coronavirus est plus fort que les mesures prises jusqu’à aujourd’hui. Si on avait un hôpital fort, mieux doté en lits, en moyens humains et matériels, les mesures sanitaires seraient peut-être plus souples et la relance de l’économie plus facile.

Vous ne vous sentez pas entendu par le gouvernement. Si l’exécutif vous prêtait l’oreille, que lui préconiseriez-vous ?

Il faut faire plus et mieux et cela nécessite beaucoup plus d’argent ! Il faut rendre les métiers de la santé attractifs. Parce que si on veut faire croire que le Ségur de la santé est un choc d’attractivité pour l’hôpital c’est faux. 183 euros de revalorisation salariale, ce n’est pas assez, il faut 300 euros de plus pour les soignants et personnels paramédicaux, afin d’aligner les salaires sur la moyenne européenne. Il faut aussi des mesures d’accélération de carrière des médecins et de revalorisation de la pénibilité des gardes de nuit. Il faut également des embauches massives. Certes, le gouvernement en annonce, mais si elles sont prévues dans les conditions du Ségur de la santé, il n’y aura personne. Personne ne voudra faire carrière dans la santé avec ces salaires et ces conditions de travail là. Car la question des effectifs est centrale : en France, il y a en moyenne une infirmière pour une douzaine de malades dans un service de médecine générale, soit deux fois moins que dans certains pays au niveau de vie similaire. C’est ingérable ! Il est indispensable de revoir les ratios de personnels soignants par malade.

A ce choc d’attractivité doit aussi s’ajouter un choc capacitaire. L’hôpital est saturé de manière chronique, il faut donc avoir des sas de décompression quand on est en période d’épidémie de Covid-19 ou d’autres maladies. C’est pourquoi il faut créer des hôpitaux, une réelle réserve sanitaire, mais aussi beaucoup de lits. En dix ans, 60.000 lits d’hôpitaux ont été fermés, il faut en rouvrir 20.000, et créer 15.000 lits de réanimation supplémentaires. Et dans les Ehpad, il faut une sorte de « choc de dignité et de respect ». Ce qui implique d’y injecter énormément d’argent et de personnel médical et paramédical, ainsi que des patrouilles d’activité pour ramener de la vie et de l’animation dans le quotidien de nos aînés, cela créera de l’emploi en plus. Et on ne peut pas repenser la santé sans la médecine de ville, où un choc de fluidité et de facilitation doit être entrepris : il faut diminuer les charges administratives des soignants de ville, simplifier aussi la charge administrative des familles, qui fait perdre du temps et des chances de soin.

En parallèle, le volet prévention santé est fondamental : promouvoir l’activité physique et la nutrition saine pour prévenir l’obésité et les maladies métaboliques et cardiovasculaires, ce qui aurait pour effet de désengorger le système de santé, en ville comme à l’hôpital.

Vous êtes réanimateur anesthésiste à…, vous sentez-vous prêt à affronter la deuxième vague de Covid-19 ? Mieux armé que durant la première vague ?

Pas du tout ! Les hôpitaux ne sont pas prêts à faire face à un afflux massif de patients Covid. Nous avons encore moins d’effectifs que durant la première vague, parce que les soignants sont à bout de forces, épuisés, écœurés, démissionnent, mais aussi parce que nombre d’entre eux sont en arrêt maladie, pour des burn-out ou pour le Covid. On est à un niveau de sous-effectif tel que l’on demande à des soignants testés positifs au coronavirus mais asymptomatiques de venir travailler quand même. La réserve sanitaire vantée par le gouvernement n’est pas une réalité aujourd’hui. Nous n’avons pas les moyens humains nécessaires pour faire notre travail. C’est une source de souffrance et de maltraitance.

Pourtant, on aime notre métier, on le fait quand même, par vocation, mais au détriment de notre propre santé et de notre vie de famille. C’est intenable, et ça, le gouvernement va devoir s’en rendre compte.