Coronavirus : Quand des entreprises refusent le télétravail à leurs salariés

ENTREPRISE Alors qu’Emmanuel Macron a appelé mercredi les entreprises à avoir recours au télétravail, certaines entreprises n’y sont toujours pas favorables

Marie De Fournas

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Une salariée en télétravail (illustration).
Une salariée en télétravail (illustration). — Jacques Witt/SIPA
  • Par peur d’attraper le Covid-19 sur leur lieu de travail ou dans les transports, de nombreux salariés voudraient pouvoir télétravailler comme pendant le confinement.
  • Pourtant, des entreprises refusent encore de le mettre en place, même lorsque cela est possible.
  • Ce refus de télétravail peut parfois entraîner du stress et un mal-être au travail chez certains salariés, voire pire.

Lorsque le confinement a été acté au printemps dernier, bon nombre de salariés ont réalisé qu’ils étaient tout à fait capables de travailler à distance. Pourtant dès le début du mois de mai, de nombreuses entreprises ont repris leurs anciennes habitudes et exigé le retour de leurs employés dans les locaux. Alors que la France affronte une seconde vague d’épidémie de coronavirus et que certains voudraient à nouveau pouvoir travailler de chez eux, des entreprises qui aurait la possibilité de le mettre en place s’y opposent encore. Et ce malgré les appels répétés du gouvernement.

Au regard des près de 200 témoignages reçus par 20 Minutes sur le sujet, aucun secteur, privé comme public, ne semble faire exception. Pas même ceux qui se trouvent au cœur même du système de santé. Une employée de la Caisse primaire d’ assurance maladie rapporte qu’ils sont des centaines en présentiel dans son bâtiment, excepté les « très vulnérables », faute d’accord trouvé avec le Comité social et économique (CSE) de l’entreprise. Un second témoignage arrivant tout droit de la cellule Covid de la Direction régionale du Service médical, nous assure que tous les CDD en sont privés car « cela n’est pas prévu au programme maintenant ».

Une « perte de contrôle sur nous »

« La demande de télétravail est basée sur le volontariat, donc un employeur est en droit de le refuser s’il considère que ce n’est pas compatible avec le poste de l’employé ou l’organisation de l’entreprise, explique Elise Bénéat, avocate en droit social du cabinet De Pardieu Brocas Maffei. Le Code du travail souligne tout de même qu’il doit motiver ce refus mais ne prévoit pas de grille ou de motif précis sur ce point. L’employeur reste donc globalement maître de l’organisation du travail au sein de son entreprise, sous réserve que son refus ne soit pas abusif. »

Si les raisons invoquées sont multiples, dans de nombreux cas, les employés constatent un manque de confiance flagrant et non dissimulé de la part de leur direction. « Notre patron voit le télétravail comme une "perte de contrôle sur nous" », rapporte mot pour mot Blanche*, cadre dans un cabinet d’expertise comptable et qui se sent «surveillée». Florian* qui officie dans le même secteur, assure que son chef entend ainsi vérifier « les heures d’arrivée et de sortie » de ses collaborateurs.

Un management d’un autre temps ?

« Vu que mon directeur profite de son jour de télétravail pour vaquer à ses occupations personnelles comme aller à Disneyland, il pense que nous ferons pareil », lance Arielle* désabusée. Pourtant, « les récentes analyses et sondages montrent que le télétravail dans la plupart des cas, améliore la productivité et la motivation des collaborateurs puisqu’ils en sont à l’origine et le souhaitent », souligne l’avocate en droit social.

Pour nombre de de nos lecteurs, la plupart du temps, ce refus de travail à distance même lorsque l’activité pourrait s’y prêter, est le fait d’un management d’un autre temps, très hiérarchisé. « Je travaille pour une administration publique et comme pour beaucoup d’entre elles, la hiérarchie appartient à la génération du baby-boom, constate Alice* contrainte de rester au bureau. Ils ne se sont pas mis à jour en formation bureautique, ne sont donc pas à l’aise avec l’outil informatique et sont perdus à la maison en télétravail où seuls au travail, avec leurs collaborateurs en télétravail. »

Certaines incohérences dans les motifs donnés par l’employeur ont également du mal à passer. « Mon entreprise me refuse le télétravail car je ne suis pas encore équipé d’un ordinateur portable, alors que pendant le confinement j’ai été très fortement incité (pour rester pudique) à utiliser mon matériel personnel… », expose Arthur*.

« Faire vivre les bureaux »

Pour certains patrons, le travail en présentiel est indispensable à la vie de l’entreprise. « Ma boîte espère ainsi redynamiser et faire vivre les bureaux », rapporte Eric* qui en tant que développeur Web n’a pas besoin de se rendre dans son entreprise pour faire son travail. Même constat pour Philippe*, dont les missions dans domaine de l’enseignement supérieur sont essentiellement digitales : « Ma responsable et la DRH veulent que l’on soit sur place pour retrouver du lien. »

« Le confinement a fait faire un bond de dix ans au télétravail dans les entreprises françaises. Il faut s’en réjouir tout en faisant attention à ses effets négatifs, comme le risque d’isolement ou les problèmes de communication. Le télétravail doit être pensé, organisé et les managers doivent être formés à manager à distance », assure Elise Bénéat.

« J’ai la boule au ventre, je me replie sur moi-même »

Si le télétravail doit effectivement être pensé pour être correctement appliqué, les refus de télétravail ne sont pas toujours sans conséquence sur le bien-être des employés non plus. « Je suis enfermée toute la journée dans mon bureau et j’applique certes les gestes barrières au maximum, mais je vis une angoisse permanente sur mon lieu de travail », confie Elisa*. « J’ai la boule au ventre de venir travailler chaque matin, raconte Henri*, dont les collègues ne respectent pas le protocole sanitaire dans les locaux de son entreprise. Je me replie sur moi-même, évitant les contacts avec d’autres bureaux. »

Pour plusieurs de nos lecteurs, le stress ne vient pas tant du lieu de travail, que du trajet pour y aller. Certains affirment devoir faire plus de 3 heures de trajet quotidien dans des transports bondés de villes en zone d’alerte maximale.

Licenciés pour avoir télétravaillé

Plusieurs personnes nous ont assuré qu’à cause de ces refus de télétravail, elles envisageaient de quitter leur entreprise. Pire, une mesure de licenciement est en cours à l’encontre de Christophe* qui travaille dans le domaine du paiement en ligne, car il a « refusé l’obligation d’une présence physique » imposée par son employeur. Pareil pour Aurore* qui indique avoir eu un accord oral pour télétravailler, mais aurait été « virée pour absence après sept ans dans cette entreprise et 12 ans de collaboration ».

« Lorsqu’un employé se voit refuser le télétravail, il doit essayer de comprendre pourquoi, de communiquer avec sa direction et de la rassurer en lui exposant par exemple la façon dont il voit l’organisation à distance, conseille Elise Bénéat. Il peut également se rapprocher des représentants du personnel s’il y en a, pour que le sujet soit évoqué collectivement plutôt qu’individuellement. »​

*Tous les prénoms des répondants ont été modifiés afin de garantir leur anonymat vis-à-vis de leur entreprise.