Coronavirus : Faut-il porter des masques sur les plateaux télé ?

EPIDEMIE Alors que personne ou presque ne porte de masque sur les plateaux télévisés ou dans les studios de radio, plusieurs journalistes ont contracté le Covid-19 ces dernières semaines

Anissa Boumediene

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La peur de renvoyer une image "anxiogène" explique la réticence des chaînes à imposer le port du masque en plateau.
La peur de renvoyer une image "anxiogène" explique la réticence des chaînes à imposer le port du masque en plateau. — ROMUALD MEIGNEUX/SIPA
  • Le chef du gouvernement a déclaré ce lundi que la France était en ce moment même, confrontée à la deuxième vague de coronavirus.
  • Le nombre de nouvelles contaminations est en forte hausse, tout comme les admissions en service de réanimation.
  • Et si le virus circule activement dans l’hexagone, il n’épargne pas les plateaux télé et studios de radio, où se pose la question de la nécessité d’y porter le masque.

On ne l’y voit jamais (ou presque). Il n’y couvre aucun nez, aucune bouche. Peut-être n’est-il pas jugé assez télégénique ? Car, qu’il soit chirurgical, FFP2, en tissu neutre ou de fabrication maison, sur les plateaux des journaux télévisés, des chaînes d’information en continu, des matinales et dans les studios de radio, le masque n’a pas la cote, personne ne le porte. Quelques journalistes ont d’ailleurs dû ces dernières semaines passer par la case isolement, après avoir été testés positifs au coronavirus.

Alors, faut-il porter le masque sur les plateaux télévisés et dans les studios de radio ? Ces lieux de travail doivent-ils être soumis à l’obligation de porter le masque ? Les journalistes doivent-ils donner l’exemple au grand public alors que la France est, selon le Premier ministre Jean Castex, dans une « deuxième vague forte » de Covid-19 ?

Un plateau télé, un espace de travail confiné comme un autre

Depuis le 1er septembre, le port du masque est obligatoire en entreprise ainsi qu’au sein des administrations. Tous les collaborateurs doivent ainsi systématiquement en porter un lorsqu’ils se trouvent en open space, dans des salles de réunion, les espaces de circulation du lieu de travail ou encore dans le lieu de restauration collective. Si on définit un open space comme un espace de travail partagé par plusieurs personnes, un plateau télé ou un studio radio est donc une forme d’open space. Le port du masque devrait donc y être obligatoire et les visages masqués devraient être beaucoup plus présents à l’antenne que ce n’est le cas aujourd’hui.

« La totalité des contaminations de masse se passe dans des lieux clos, via l’aérosolisation, rappelle le Dr Jérôme Marty, médecin généraliste et président de l'Union française pour une médecine libre (UFML). On le sait, il n’y a aucun exemple au monde de contamination de masse en extérieur, c’est pourquoi le porter dehors ne sert à rien, sauf endroit spécifique où la concentration populationnelle est importante. Mais dans un lieu clos où se trouve une personne contaminée, c’est une autre histoire, d’autant qu’il y a une proportion très importante de personnes asymptomatiques, qui sont elles aussi contagieuses et excrètent du virus tout comme les malades symptomatiques ». Pour se faire une idée, « il faut se représenter l’excrétion du virus comme un nuage de fumée : c’est comme si la personne qui est porteuse du virus avait une cigarette à la bouche et diffusait de la fumée à chaque respiration, sauf que dans ce cas, c’est du virus qu’elle diffuse. Donc imaginez ce que diffuse une personne contaminée une, deux ou trois heures en plateau ! Des panneaux en plexiglas n’y changeraient rien d’ailleurs : seul le port du masque, qui va retenir 95 % du virus excrété, apporte une protection efficace ».

Des journalistes contaminés

Et cette situation qui inquiète le Pr Axel Khan, généticien et président de la Ligue contre le cancer. « Amis journalistes et présentateurs radio – TV, vous êtes de plus en plus nombreux à être contaminés, à rester sans masque sur les plateaux, confinés. Invité, je n’enlève pas mon masque. Aussi pour vous protéger. J’ai 76 ans. Porter un masque protégerait vous et moi. Merci », a-t-il écrit sur Twitter ce vendredi.

Et il est vrai que des journalistes télé ou radio ont été touchés par le coronavirus. Début septembre, le journaliste Alain Marschall, qui officie aux Grandes gueules de RMC, est testé positif au Covid-19. Son acolyte, Olivier Truchot, doit alors se confiner chez lui, ainsi que toutes les personnes considérées comme cas contact. Il y a quelques jours, c’est Eric Zemmour présentant des symptômes du coronavirus, qui a entraîné le placement en septaine de ses collègues de plateau. Enfin, ce vendredi, la journaliste d’Europe 1 Wendy Bouchard invitait le grand public à faire preuve de la plus grande vigilance et révélait avoir été testé positive, elle aussi.

Eviter des images anxiogènes

Alors pourquoi l’obligation de porter un masque n’est-elle pas respectée sur les plateaux télé et studios de radio ? « Avoir des journalistes masqués à l’antenne peut être ­anxiogène et cela pose un problème de son et d’image », a répondu fin août la présidente du groupe France Télévisions, Delphine Ernotte, au Journal du dimanche, à la veille de l’entrée en vigueur de l’obligation de porter le masque en entreprise. Le côté « anxiogène », c’est également ce qu’a avancé Marc-Olivier Fogiel, directeur général de BFMTV, la chaîne d’information en continu où les journalistes en plateau ne portent pas non plus de masques.

Mais ils en ont le droit. Télés et radios bénéficient d’une dérogation du ministère du Travail permettant aux intervenants, journalistes et invités, d’être exemptés du port du masque, « pour les activités qui s’avéreraient incompatibles avec le port du masque : par exemple, pour des interventions orales ou des prises de parole publiques limitées dans le temps, dans les espaces clos respectant les mesures organisationnelles définies », précise ainsi le ministère.

Mais les mesures sanitaires des télés et radios ne se limitent pas à ce que montrent les caméras. Ainsi, sur les plateaux, tous les techniciens portent un masque. Et dans le reste des locaux, le port du masque est de rigueur aussi. Une obligation valable pour les journalistes, qui en mettent un dès qu’ils quittent plateaux ou studios. « Et les protocoles sanitaires établis sont très stricts, renchérit le Dr Marty, habitué des plateaux télévisés. Prise de température à l’arrivée dans les locaux, port du masque et distribution de gel hydroalcoolique sont systématiques ».

L’apparition timide des masques

Signe d’une inflexion timide qui s’amorce, c’est masqué que le Premier ministre, Jean Castex, s’est présenté ce lundi matin sur le plateau de la matinale de franceinfo. Un entretien filmé durant lequel le chef du gouvernement a répondu aux questions de deux journalistes qui, eux, n’en portaient pas. Et Jean Castex n’est pas le seul. Depuis quelques semaines, c’est désormais masqué que le Dr Marty se rend sur les plateaux des chaînes d’information. « C’est très lié au contexte du moment : je ne portais pas le masque en plateau tant qu’il y avait peu de cas de coronavirus en consultation, mais dès qu’il y a eu une forte augmentation des cas avérés et des cas contact au cabinet, que mon risque d’exposition au Covid-19 a augmenté, j’ai décidé de le porter en plateau, pour protéger les autres, c’est normal. Et en termes de communication sur le rôle protecteur du masque, voir plus de masques sur les plateaux télé en cette période de flambée épidémique enverrait un bon message ». Une tendance adoptée également dans les studios de France Inter, où Léa Salamé et le reste de l’équipe de la matinale portent un masque depuis quelques jours.

Alors que pour le chef du gouvernement, la France connaît en ce moment même « une deuxième vague forte », Emmanuel Macron devrait annoncer de nouvelles mesures pour tenter d’enrayer la propagation du coronavirus ce mercredi soir à 20 heures. Reste à voir si, pour donner l’exemple, il sera masqué pour l’occasion.