Coronavirus : Faut-il s’inquiéter pour la santé mentale de la population ?

PSYCHIATRIE Plus de cas et toujours aussi peu de moyens : le bilan de la santé mentale dans le monde et en France inquiète

Jean-Loup Delmas

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La santé mentale de la population s'est détériorée, sans beaucoup d'augmentation de moyens pour les soins
La santé mentale de la population s'est détériorée, sans beaucoup d'augmentation de moyens pour les soins — Pixabay
  • Un rapport de l’OMS dénonce le manque de moyen de la santé mentale dans le monde, alors que la demande de prise en charge augmente avec le coronavirus.
  • En France, la population globale a vu sa détresse psychique augmenter, tandis que les personnes qui étaient déjà atteintes de troubles psychiques n’ont pas toujours pu être traitées correctement.
  • Entre adaptation, distinction et manque de considération, 20 Minutes fait le point.

Le spectre d’un reconfinement, la fermeture des bars, de la salle d’escalade et des piscines, le bilan quotidien des morts qui défile à nouveau, les sourires disparus derrière les masques. Et pour ne rien arranger, ce temps tout gris…. Cela ne vous aura pas échappé, ce début d’octobre empile plus les fleurs du mal d’un spleen baudelairien que les feuilles mortes classiques de l’automne.

Et nous ne sommes pas les seuls. Selon une enquête de l’OMS publiée lundi, la pandémie de coronavirus a perturbé ou interrompu les services essentiels de santé mentale dans 93 % des pays du monde, tandis que dans le même temps, la demande de soins a augmenté. L’organisation déplore également un manque de financement de ces services, sachant que seulement 2 % du budget santé y serait consacré.

Problèmes passés et adaptation

Viviane Kovess-Masféty, épidémiologiste et psychiatre à l’université de Paris, tempère le bilan pour la France. Pour elle, si les services de santé mentale ont effectivement été perturbés, passant davantage par la téléconsultation et les appels téléphoniques, et en hospitalisant moins par crainte d’infection du Covid-19, ce n’est pas nécessairement un mal : « Moins institutionnaliser les patients, laisser davantage de place à l’entraide et à leur autonomie peuvent être de bonnes choses. » Si bien que des projets de recherche sont actuellement développés pour voir si ces nouvelles organisations sont intéressantes et efficaces même dans un contexte hors coronavirus. Evidemment, elle nuance : « Bien sûr que la crise du coronavirus a aggravé certains cas, et que beaucoup n’ont pas pu être traités correctement, mais le constat n’est pas que négatif. Comme dans toute crise, le bousculement des habitudes et les modifications ont aussi apporté du positif. »

Pour Livia Velpry, sociologue et spécialiste des questions de santé mentale, « la psychiatrie a des difficultés depuis plusieurs années, la crise du coronavirus n’a fait que les faire ressurgir en plus grand. Mais comme pour l’hôpital public, le problème était déjà clairement là avant. »

Vers davantage de patients ?

Surtout, Viviane Kovess-Masféty met en garde contre la comparaison entre le moral général en berne actuellement et les services de santé mentale. « Avec le coronavirus, les Français souffrent davantage de détresse psychologique, ils ont plus de symptômes légers de dépression et d’anxiété. Mais ça, c’est être malheureux, et la psychiatrie n’a pas pour but de traiter les gens uniquement malheureux. »

La psychiatre reconnaît que l’augmentation de la détresse psychologique sur une aussi grande échelle de population va fatalement entraîner la bascule, chez certains, vers des formes psychiatriques plus graves. « Mais l’effet sera certainement temporaire », comme dans d’autres traumatismes passés chez les populations. Tel le 11 septembre – où une hausse de la détresse psychologique avait été constatée avant de disparaître trois mois plus tard –, ou le SRAS du début des années 2000, où « plusieurs études dans des pays d’Asie touchés montrent qu’au bout d’un an, le niveau psychique de la population était revenu à la normale », assure-t-elle.

La précarité, facteur de risque de maladie mentale

Nuance de taille, le coronavirus apporte une frayeur peut-être plus importante encore que la maladie : celle d’un climat socialo-économique totalement ravagée à force de mesures sanitaires drastiques. En plus du stress engendré, cette nouvelle précarité n’est pas sans conséquence : « La précarité matérielle et sociale est un facteur de risque clair de maladie mentale. »

Alors que faire ? Tout comme Viviane Kovess-Masféty, Livia Velpry tient à faire le distinguo entre les cas psychiques avant le coronavirus et le reste de la population. Pour cette dernière, « il y a incontestablement des problèmes de santé mentale, mais pas des maladies. Des déprimes, voire des dépressions légères ou moyenne, du stress… Cela nécessite une offre d’écoute et d’accompagnement plus que de soins. »

Quant aux premiers, peut-on espérer que comme pour l’hôpital public, la crise révèle les difficultés de la psychiatrie et qu’il y ait plus de moyens alloués ? Livia Velpry se montre très peu optimiste sur le sujet : « Les problèmes de troubles psychiques et leurs soins sont toujours considérés en dernier, donc je ne me fais que peu d’espoir. Pire encore, les services en difficulté se referment encore plus sur eux-mêmes, renforçant l’omerta. »