Coronavirus : Les soignants quittent l’hôpital public malgré le Ségur, un défi supplémentaire face à la deuxième vague

EPIDEMIE Trois mois après les accords du Ségur de la santé et alors que les hôpitaux affrontent une deuxième vague de Covid-19, certains soignants, épuisés et écœurés, quittent le service public

Oihana Gabriel

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Illustration d'une manifestation de soignants à quelques jours de la fin du «Ségur de la santé».
Illustration d'une manifestation de soignants à quelques jours de la fin du «Ségur de la santé». — Louise Meresse / SIPA
  • Mi-juillet, les accords du Ségur de la santé prévoyaient 8,8 milliards d’euros supplémentaires pour une revalorisation salariale et 15.000 embauches.
  • Plusieurs mesures visent à provoquer un « choc d’attractivité » pour éviter que médecins, infirmières et aides-soignants partent de l’hôpital public vers le privé ou vers d’autres activités.
  • Mais alors que les hôpitaux ont plus que jamais besoin de bras pour affronter la deuxième vague de Covid, le Collectif inter-hôpitaux assure que la fuite des soignants se poursuit et que les conditions de travail sont toujours dégradées dans les hôpitaux français.

On savait la colère forte et ancienne. Chez une partie des soignants français, elle n’est pas retombée. Alors que la France affronte une deuxième vague de l’épidémie de Covid-19, certains soignants tirent en effet la sonnette d’alarme : l’hôpital public n’a plus les moyens de remplir sa mission. Notamment du fait de départs massifs de soignants.

Pourtant, les accords du Ségur, qui prévoient 8,8 milliards d’euros supplémentaires par an et 15.000 embauches, promettaient un « choc d’attractivité ».

Des plans d’embauche

Après deux décennies d’économies, les cordons de la bourse semblent ainsi s’être desserrés. Selon le ministère de la Santé, « les 15.000 postes promis, que ça soit de l’ouverture de postes ou des postes vacants à combler, sont en cours, mais cela demande du temps.

Parallèlement, l’Assistance publique des hôpitaux de Paris (AP-HP), 39 hôpitaux franciliens, lance une opération séduction pour faire face à la deuxième vague : 500 postes d’infirmiers ou d’aides-soignants sont ouverts avec des conditions de travail améliorées (prime d’installation, places en crèche…). A l’Assistance publique des hôpitaux de Marseille, on recherche également 200 infirmières.

Les soignants quittent l’hôpital public

Le problème, c’est que l’hôpital public a du mal à recruter. Et que les départs se poursuivent. C’est en tout cas l’alerte du Collectif inter-urgences (CIH), qui organisait une conférence de presse ce mardi et prévoit une mobilisation le 15 octobre. Si certains soignants quittent le navire, est-ce à cause du Covid-19 qui a eu raison de leur dévouement ? Ou d’un écœurement face à un Ségur qui n’a pas tenu ses promesses ? Difficile à dire. Thomas Laurent, infirmier depuis seize ans à l’hôpital de Lyon, raccroche sa blouse blanche, éreinté par les dysfonctionnements. Manque de formation, de draps, heures supplémentaires impossibles à récupérer, tâches qui s’ajoutent comme la préparation de médicaments ou le ménage… « Cette façon de travailler dans un l’hôpital public, je l’ai vécue comme une perte de sens », explique celui qui a jeté l’éponge le mois dernier.

Illustration d'une soignante à l'hôpital Pellegrin à Bordeaux.
Illustration d'une soignante à l'hôpital Pellegrin à Bordeaux. - UGO AMEZ/SIPA

« Le Ségur n’a pas permis de renforcer les effectifs ni médicaux, ni paramédicaux, ni médicotechniques », tranche Anne Gervais, hépato-gastro à l’hôpital Bichat et membre du CIH, qui a participé aux échanges du Ségur de la santé.

Deux mois plus tard, c’est donc la douche froide. « On a l’impression qu’il y a une fuite des personnels médicaux et paramédicaux et que ça s’accélère », renchérit Olivier Milleron, cardiologue à l’hôpital Bichat et membre du CIH. Même si le comité se dit incapable de chiffrer ces départs. Qui peuvent être des démissions, des départs vers le privé, des reconversions… « Les directions d’hôpitaux ne se vantent pas de ces départs… loin de là », ironise Jean-Luc Jouve, chef du service de chirurgie orthopédique de l’hôpital de la Timone, à Marseille.

Ces médecins alertent sur des chiffres communiqués pouvant cacher une réalité plus complexe. « A l’AP-HP, 192 infirmières ont été recrutées récemment. Malheureusement, il y a eu 192 départs, détaille Olivier Milleron. On se retrouve dans la même situation : 100 infirmières manquantes. A l’hôpital Bichat, service de pointe contre le Covid, on a dû fermer six lits la semaine dernière par manque d’infirmières. » Le manque d’effectifs semble si criant que l’AP-HP envisage de supprimer les congés de la Toussaint des soignants. Une étonnante façon de remobiliser. « C’est humiliant ! s’agace Olivier Milleron. Il n’y a jamais eu besoin de cela pour que les soignants se mobilisent, reviennent le week-end pour soigner les patients ! »

La revalorisation salariale insuffisante ?

Pourtant, les accords du Ségur prévoient une revalorisation salariale déjà en route, afin d’améliorer l’attractivité de ces carrières. En septembre, les paramédicaux et les agents techniques des hôpitaux publics et privés ont touché 90 € net supplémentaires. A partir de mars 2021, leur fiche de paie affichera encore 93 € supplémentaires. Mais pour le collectif, cette amélioration n’était qu’un « rattrapage ». Concernant les médecins, le calcul est plus compliqué. Certains bas salaires (100.000 médecins) ont été revalorisés. Et l’indemnité de service public exclusif est passée de 493 € brut/mois, ou 704 (en fonction de l’ancienneté), à 1.010. Pour encourager les médecins à faire le choix de l’hôpital public.

Du côté du ministère de la Santé et des Solidarités, on demande un peu de patience. « Cela fait vingt ans que la situation se détériore, reconnaît-on. Les décisions prises lors du Ségur vont dans le bon sens. Dire que le gouvernement ne va pas assez vite, c’est ne pas voir qu’on travaille d’arrache-pied aux recrutements, aux jeux sur les grilles de salaires, aux revalorisations des paramédicaux et des médecins. » Sans pour autant nier le défi actuel : « Dans un climat où vous avez une pandémie qui mobilise particulièrement les soignants, on peut comprendre un certain ras-le-bol », avoue-t-on au ministère.

D’autres sujets mis de côté ?

Ce qui inquiète le collectif, c’est que les autres sujets de fond, abordés lors du Ségur, sont tombés dans l’oubli : les conditions de travail, les pénuries de matériel, la réorganisation des services, l’écoute des usagers… Cette concertation devait pourtant se pencher sur trois piliers, en plus de la revalorisation : « définir une nouvelle politique d’investissement et de financement au service des soins, simplifier les organisations et le quotidien des équipes et fédérer les acteurs de la santé dans les territoires au service des usagers. » Après une réunion du comité, c’est silence radio. « Si ce travail de réflexion globale est en cours, c’est sans les acteurs de terrain ! s’alarme Anne Gervais. Le rapport Notat était plutôt de qualité. Les mesures ministérielles étaient précises sur les salaires, floues sur le reste. Mais ces mots gentils ne débouchent pas sur des actes. »

Et ce alors qu’il y a urgence. A redéfinir, par exemple, le nombre de professionnels par patient. « Les ratios de personnel imposés par l’Agence Nationale d’Appui à la Performance ne correspondent pas aux charges de travail : quand en Californie, les ratios sont de 1 infirmier pour 4 à 6 lits, c’est 1 pour 14 en France, reprend-elle. Même mieux payé, quel paramédical peut-il accepter une telle charge de travail sans perspective d’amélioration ? »

Une question de formation

Autre question, la formation. « Toutes les structures hospitalières sont prêtes à embaucher, malheureusement, pour recruter des infirmières en réanimation, cela nécessite des formations !, insiste Jean-Luc Jouve. On a du mal à recruter, ce qui est problématique non seulement pour le Covid, mais pour les épidémies à venir. Le réservoir est vide. » Au ministère de la Santé, on rétorque que la formation n’a pas été oubliée dans le plan : « nous avons ouvert 2.000 places supplémentaires pour les étudiants infirmiers dès la rentrée 2020. »

Troisième question soulevée par le collectif : le budget de l’hôpital, défini par ce qu’on appelle l’objectif national des dépenses d’assurance maladie (Ondam). Le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) prévoit pourtant un Ondam très supérieur pour 2021 : avec une augmentation des dépenses de + 7,6 % (contre + 2,45 % dans la LFSS 2019). Notamment à cause de l’épidémie (15 milliards pour les masques, tests, vaccin…) et pour le Ségur (8,8 milliards). Insuffisant pour le CIH. « Il faut un Ondam qui soit fixé par une commission indépendante, qui doit partir des besoins du terrain et pas de Bercy, tance Olivier Milleron. Et sortir de la notion que l’hôpital coûte trop cher. Pendant la crise du Covid, on a entendu le président Macron dire "quoi qu’il en coûte". Tout ça a été oublié bien vite… »

Justement, le président s'est rendu ce mardi à l'hôpital Rothschild (AP-HP) dans le 12e arrondissement de Paris. Interpellé sur le manque de résultats après le Ségur, Emmanuel Macron a assuré : « Ça prend du temps, mais je ne laisserai pas tomber l’hôpital ».