Coronavirus en Guadeloupe : Plan blanc, renforts et dévouement… Comment l’hôpital fait face à la deuxième vague

EPIDEMIE Depuis une semaine, la Guadeloupe est en zone d’alerte maximale et le CHU, débordé par les patients en réanimation, a reçu des renforts. Une bouffée d’oxygène pour des services en tension

Oihana Gabriel

— 

L'ancien réfectoire du CHU de Pointe à Pitre a été transformé en salle  de réanimation pendant la deuxième vague du COVID-19 en Guadeloupe.
L'ancien réfectoire du CHU de Pointe à Pitre a été transformé en salle de réanimation pendant la deuxième vague du COVID-19 en Guadeloupe. — GILLES MOREL/SIMAX/SIPA
  • La Guadeloupe est durement touchée par la deuxième vague du coronavirus.
  • Avec 1.000 cas supplémentaires de Covid-19 et 15 décès sur une semaine, les indicateurs, toujours très hauts, laissent entrevoir une stagnation dans l'afflux des patients graves.
  • Le CHU de Pointe-à-Pitre, où plusieurs unités Covid ont été montées et les opérations non urgentes déprogrammées, les renforts permettent aux soignants de faire face aux besoins et d'être remplacés en cas d'arrêt maladie.

« La deuxième vague en Guadeloupe, plus précoce et plus forte que prévu, a bien montré que ce n’est pas l’hiver ou l’automne qui fait revenir le virus, puisque nous n’avons pas de baisse des températures ici, mais les comportements humains ! », tranche Bruno Jarrige. Le médecin réanimateur pilote la crise du Covid-19 dans la région de France actuellement la plus durement touchée par l’épidémie. La Guadeloupe est en alerte maximale depuis une semaine. Restaurants fermés, accès aux plages limité, interdiction des rassemblements de plus de 10 personnes dans les lieux publics et, depuis quelques jours, limitation des déplacements vers la Martinique ou Saint-Martin… Les mesures restrictives, imposées depuis le week-end dernier, ont toujours cours. Mais les derniers chiffres et les renforts à l’ hôpital de Pointe-à-Pitre laissent entrevoir un petit espoir d’amélioration de la situation sanitaire…

Vers une stabilisation ?

Selon le dernier bilan de l’Agence régionale de santé de Guadeloupe, mercredi soir, la situation reste très tendue. L’île compte 1.000 nouveaux cas et 15 nouveaux décès, à peine moins que la semaine précédente, 1.128 cas et 16 morts. Mais après des semaines où tous les indicateurs viraient à l’écarlate, ce point épidémiologique calme un peu l’angoisse.

« Nous estimons qu’il y a une stabilisation de la situation et on espère que ça va durer, rassure Valérie Denux, directrice générale de l’Agence régionale de santé de Guadeloupe. En effet, le taux d’incidence diminue légèrement, de 300 à 278 pour 100.000 habitants, et le taux de positivité reste stable, autour de 22 %. » La bonne nouvelle, c’est que le facteur de reproduction du virus (R) est inférieur à 1, à 0,92 précisément. Des indicateurs corroborés par des remontées de la médecine de ville : « Les passages aux urgences, au Samu, les consultations pour Covid en ville diminuent un peu », note Valérie Denux.

Une stabilisation, certes, mais avec des chiffres toujours élevés. « Le problème, c’est que 1.000 cas pour 400.000 habitants, c’est évidemment beaucoup, reprend la directrice de l’ARS. Le point qui nous inquiète, c’est le taux d’incidence qui a augmenté chez les personnes âgées alors qu’au début de la deuxième vague, il concernait plutôt les jeunes. » D’autant plus que la Guadeloupe, avec la Martinique, est un des départements qui compte le plus de séniors, très vulnérables face à cette maladie.

Une tendance à confirmer

Est-ce à dire que les mesures drastiques imposées depuis ce week-end portent leurs fruits ? « Avec seulement cinq jours de recul, il est difficile de mesurer l’efficacité des dernières restrictions, nuance-t-elle. Il faudra voir mercredi prochain si la stabilisation se confirme ou s’il faut mettre de nouvelles mesures en place. »

A l’hôpital, on attend avec impatience que le flux de patients se tarisse. « La tension hospitalière reste importante, mais le nombre de patients en réanimation baisse un peu, de 32 à 27 patients sur une semaine », poursuit-elle. Au CHU de Pointe-à-Pitre, on confirme, mais on reste également prudent. « Depuis une semaine, le nombre de lits occupés par des patients Covid n’augmente plus, confirme Bruno Jarrige. On est sur un plateau haut, mais j’espère qu’il va se terminer par une descente… »

Un self transformé en unité Covid

En attendant, le quotidien des soignants du CHU de Pointe-à-Pitre reste ardu. Il faut dire que le centre hospitalier de Guadeloupe a accumulé les difficultés : un incendie en novembre 2017 a ravagé une partie des bâtiments. Depuis, l’hôpital reste amputé de 20 % de sa capacité… « Entre 100 et 110 lits sont occupés par des patients Covid, soit 25 % de la totalité de l’hôpital, reprend le médecin. Dont plus de 30 lits en réanimation, soit 120 % des lits habituels en réa ! »

Comment les soignants font-ils face à l’afflux de patients ? « On a ouvert deux nouveaux services de réanimation pour atteindre 36 lits de réanimation, explique Bruno Jarrige, vice-président du CHU. Une unité d’hospitalisation de courte durée est devenue une unité Covid. Et on avait transformé un self en service Covid à l’occasion de la première vague. Il n’avait alors pas servi, mais il était opérationnel quand tout s’est accéléré en août. »

Pour limiter les dégâts, les soignants redoublent de patience et de pédagogie pour expliquer l’importance des gestes barrières et de l’hygiène des mains. « On sent une population qui doute, qui ne porte pas forcément le masque, souffle Leïla, interne dans le service de maladies infectieuses, dédiée désormais au coronavirus. C’est compliqué pour les familles de comprendre qu’il faut moins rendre visite à leurs proches, ne pas leur apporter de repas par exemple. Malheureusement, on a beaucoup de patients âgés contaminés après une visite de leurs petits-enfants… »

Les renforts nécessaires pour épauler les soignants

« Depuis cinq semaines, toutes les sorties de la réanimation sont remplacées direct », poursuit Leïla. En un mois et demi, la réanimation de l’hôpital a pris en charge 120 patients contre une cinquantaine pendant les deux mois et demi de la première vague.

Au point que le 21 septembre, le CHU a lancé un appel à l’aide, débordé par l’afflux de patients graves. Le week-end dernier, 37 militaires sont arrivés en renfort sur l’île pour une durée d’un mois. Et ils pilotent désormais une unité Covid. « Pour le moment, le dimensionnement est adapté, mais on verra au fil des jours si nous avons besoin de plus de renforts, et pour quelle durée », nuance Bruno Jarrige.

Une equipe mixte de renfort militaire a été envoyée samedi 26 et dimanche 27 septembre en Guadeloupe pour soutenir le département dans la gestion de la crise liée a la pandémie de la #COVID19. Une trentaine de soignants viennent épauler les équipes du CHU de Pointe-à-Pitre.
Une equipe mixte de renfort militaire a été envoyée samedi 26 et dimanche 27 septembre en Guadeloupe pour soutenir le département dans la gestion de la crise liée a la pandémie de la #COVID19. Une trentaine de soignants viennent épauler les équipes du CHU de Pointe-à-Pitre. - GILLES MOREL/SIPA

Pour pouvoir gérer la deuxième vague, le CHU a dû déprogrammer les opérations chirurgicales non urgentes en déclenchant le plan blanc le 23 août. « Ce redéploiement se fait au détriment de notre patientèle habituelle », regrette Bruno Jarrige. « Grâce aux renforts – militaires, mais aussi des médecins retraités et des agents d’une clinique –, on a réussi cette semaine à reprogrammer une partie de la chirurgie adulte, au moins celle des cancers. La semaine prochaine, j’espère qu’on va pouvoir faire davantage. »

Soignants arrêtés pour Covid ou épuisement

A condition que les soignants, sur le pont depuis cinq semaines, tiennent le coup. Car entre la charge de travail qui a explosé, les congés annulés, des vacances raccourcies, le personnel du CHU commence à être gagné par la fatigue et le découragement. « Déjà, en temps normal, on souffre d’un déficit de médecins. Alors avec le Covid, qui demande beaucoup d’attention et provoque de longues hospitalisations, on est clairement en sous-effectif, constate Leïla, l’interne en poste au CHU. On a dû rappeler des internes qui étaient en métropole ou qui travaillent en ville en Guadeloupe. » Mais les cabinets des généralistes, également débordés par les consultations Covid, ne peuvent pas fonctionner trop longtemps sans l’appui indispensable des internes…

Un autre soutien, c’est la réserve sanitaire, soit une quarantaine de médecins, qui tournent tous les quinze jours. « Cela nous permet de partager la charge de travail, reprend Bruno Jarrige. Et surtout de compenser les arrêts maladie, parce que le vrai problème, c’est l’absentéisme des équipes soignantes. Certains sont atteints du Covid, mis à l’isolement pendant sept jours, d’autres souffrent des conséquences de la fatigue. »

Dengue, grippe et manque de tests

D’autant qu’il n’y a pas que le Covid qui sévit sur l’île. Une épidémie de dengue, maladie transmise par les moustiques, s’est déclarée depuis la mi-août. « Les moustiques n’évitent pas les soignants ! ironise Leïla. Entre la dengue et le Covid-19, on avait, la semaine dernière, 76 agents arrêtés – brancardiers, infirmières, médecins… »

Moins de soignants pour davantage de patients ? Si le Covid semble un défi de taille, la dengue « reste un problème mineur, nuance Bruno Jarrige. Le sérotype qui sévit en Guadeloupe est beaucoup moins agressif que celui qu’on retrouve en Martinique. Donc cette épidémie engendre peu d’hospitalisations. » Et ne sature pas la réanimation. Mais Valérie Denux alerte également sur les dégâts possibles d’une future épidémie de grippe : « Même sous les tropiques, nous avons des augmentations d’hospitalisations à cause de la grippe, notamment pour les personnes fragiles ».

Deuxième difficulté : le manque de capacité pour réaliser les tests. « On est la région la plus touchée par le Covid et la moins en capacité de réaliser des PCR, regrette Bruno Jarrige. Notre CHU a deux fois moins de machines pour analyser les prélèvements que celui de la Martinique. Certes, les laboratoires privés ont des machines, mais elles sont embouteillées par les dépistages, au détriment du diagnostic [sur les personnes symptomatiques]. »