Coronavirus : « Epuisés », « dégoûtés par le manque de reconnaissance », des soignants ne veulent plus travailler en unité Covid

EPIDEMIE Nombre de soignants épuisés après avoir été mobilisés en unités Covid au plus fort de la première vague ne sont pas prêts à remettre ça en cas de nouveau pic de l’épidémie

Anissa Boumediene

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Entre les soignants épuisés de la première vague et ceux qui souffrent du manque de reconnaissance, nombreux sont celles et ceux qui ne sont pas prêts à rempiler en unité Covid en cas de deuxième vague.
Entre les soignants épuisés de la première vague et ceux qui souffrent du manque de reconnaissance, nombreux sont celles et ceux qui ne sont pas prêts à rempiler en unité Covid en cas de deuxième vague. — UGO AMEZ/SIPA
  • Aides-soignants, infirmières, titulaires ou intérimaires : les soignants ont vécu une crise sanitaire et une mobilisation sans précédent durant la première vague.
  • Exposés au coronavirus, épuisés ou exclus de la prime Covid en raison de leur statut de soignants intérimaires, nombreux sont celles et ceux qui ne souhaitent plus travailler en unité Covid.

Infirmières, médecins, ou encore aides-soignants : la première vague, tous l’ont prise de plein fouet. S’occupant des patients sans relâche. Sans compter leurs heures. Au détriment de leur vie de famille. Parfois même sans l'équipement de protection individuelle complet. Et, pour les soignants intérimaires et vacataires, sans percevoir la prime Covid promise par le chef de l’Etat à tous les soignants mobilisés durant cette crise sanitaire sans précédent.

Alors, après l’épuisement, la peur toujours présente de rapporter le virus à la maison, et après avoir vu le coronavirus emporter de nombreux patients et même des collègues, nombre de soignants ne se sentent plus la force de faire face à une deuxième vague en unité Covid. Sans compter le sentiment de manque de reconnaissance, venu entamer un peu plus une motivation déjà érodée.

« On est simplement encore épuisés »

Dans l’unité Covid où elle a été mobilisée durant la première vague, Véronique, aide soignante, a « vu beaucoup trop de décès, de patients à bout et de familles démunies et perdues ». Et a connu « un gros contrecoup : je ne pouvais plus supporter les gens malades, porter toute cette tristesse, alors que j’étais moi-même à bout. On est nombreux à ne pas être prêts à remettre ça. On est simplement encore épuisés ». Un épuisement partagé par Nathalie, aide-soignante depuis trente ans : « J’ai eu le Covid-19 fin mars, et dès le 14 avril je travaillais en unité Covid en Ehpad avec 12 cas positifs, et seule dans l’unité jusqu’à fin mai. Cela m’a exténuée, confie-t-elle. Alors je ne serai pas volontaire en cas de deuxième vague ».

Contaminée par des patients avant le confinement, Marguerite, infirmière dans un petit établissement de convalescence, a « vécu dans la terreur du Covid-19. On faisait partie des premiers cas de la région avec mes collègues, j’ai cru que j’allais mourir ». Si son état ne nécessite pas d’hospitalisation, Marguerite a été en arrêt de travail durant dix-sept jours. « J’ai repris le travail en unité Covid. J’étais épuisée, je ne tenais pas debout, je ne me remettais pas de la maladie, mais j’ai dû faire jusqu’à 73 heures par semaine. Je pleurais tous les jours, j’allais travailler en ayant envie de vomir, faisant les tâches machinalement, de mon mieux, pour tenter de me protéger. Alors, les applaudissements à 20 heures, je trouvais cela obscène. Je suis sortie à bout de cette période. Certes, j’ai eu la prime, mais l’épuisement est là. Aujourd’hui, je dors mal, j’ai des crises d’angoisses, je songe à prendre des antidépresseurs, je sens que je suis en train de m’effondrer. Je suis terrorisée à l’idée de devoir retravailler en unité Covid. Mais me mettre en arrêt de travail me culpabiliserait beaucoup : c’est tout le paradoxe de la profession, on souffre, mais on se dit que les collègues vont souffrir encore plus si on lâche. J’en suis à un point où j’ai vraiment envie de quitter ce métier ».

« Cette fois-ci, nous nous occuperons de notre fille »

Face à la déferlante de la première vague, beaucoup de soignants ont ainsi mis leur vie quotidienne entre parenthèses pour se consacrer aux nombreux patients Covid. Sa vocation de soignant, Daniel, infirmier anesthésiste, la vit en couple, avec son épouse infirmière en réanimation, et tous deux y ont laissé des plumes. « Nous avons dû laisser notre fille de 3 ans chez ses grands-parents pendant la durée du pic épidémique dans notre région. Soit environ huit semaines sans la voir, et durant lesquelles nous avons enchaîné les gardes de douze heures, de jour comme de nuit. Bien que le soin à autrui soit notre métier, ma femme et moi sommes d’accord pour dire que cette fois-ci, en cas de deuxième vague, nous nous occuperons de notre fille et de notre famille en priorité ».

Idem pour Angélique, aide soignante intérimaire. « Pendant la première vague, j’ai travaillé en unité Covid, donc je me suis séparée de mes enfants pendant un mois pour les protéger ». Mais privée de prime Covid parce qu’intérimaire, Angélique l’assure, « la deuxième vague ce sera sans moi, je resterai avec mes enfants ».

« Je n’ai qu’une envie : démissionner »

Car le manque de reconnaissance et les bas salaires entament la motivation de plus d’un soignant. « Lors de la première vague, notre service s’est transformé en unité Covid, avec vingt-cinq patients, se souvient Sandra, infirmière en service de médecin. La charge de travail était tellement importante, à ne pas compter nos heures, qu’aujourd’hui encore, j’ai l’impression d’être épuisée et de ne pas pouvoir récupérer. J’aime mon métier, cela fait vingt-cinq que j’exerce, mais jamais je n’aurais pensé connaître une telle situation un jour. Et je trouve que la reconnaissance n’est pas à hauteur du travail fourni, 183 euros mensuels de revalorisation salariale [annoncée par le ministre de la Santé Olivier Véran dans le cadre du Ségur de la santé] pour tout ce que l’on fait, c’est bien peu : cela ne motive pas à recommencer une deuxième fois ! »

« On reste les infirmières les plus mal payées d’Europe, abonde Isa, infirmière en bloc opératoire. J’ai dû travailler en soins intensifs Covid au printemps, on n’avait pas assez d’équipements pour se protéger. Aujourd’hui encore, on est rationnés en masques et les gants, qui sont en tension, décrit-elle. Je gagne moins de 1.850 euros nets à 40 ans, nuits et week-ends compris, à temps plein. L’augmentation de salaire promise par le Ségur de la Santé ne suffit pas. Les Français n’ont pas soutenu les infirmières, on s’est même fait traiter de feignasses ! Et quand je vois le comportement des gens ces dernières semaines, c’est comme si on nous crachait dessus. Alors risquer sa vie et celle de ses proches pour un salaire aussi misérable, non merci ! Je n’ai qu’une envie : démissionner, comme certaines de mes collègues l’ont fait cet été, et elles revivent enfin ! »

Certains envisagent ainsi de se reconvertir, à l’instar d’Alexandre, aide-soignant depuis neuf ans, mobilisé en unité Covid en Ehpad. « Pendant un mois et demi j’ai sacrifié ma vie de famille, je n’ai pas vu ma fille de 8 ans qui était gardée par ses grands-parents, tant j’avais peur de la contaminer ». Intérimaire, Alexandre est exclu du dispositif de la prime Covid, et supporte très mal ce qu’il ressent comme « une injustice et un manque de reconnaissance. Malgré tous mes sacrifices, je ne l’ai pas perçue, alors désormais, je ne travaillerai plus auprès de patients Covid positifs, a-t-il décrété. J’ai toujours aimé mon métier, malgré la détérioration de nos conditions de travail d’année en année, mais aujourd’hui je commence à être dégoûté par ce manque de reconnaissance. Je songe de plus en plus à me reconvertir, et beaucoup de soignants intérimaires sont dans mon cas ».

« Je suis une bonne professionnelle mais pas une poire »

Comme Alexandre, aucun soignant intérimaire n’a perçu la prime Covid. C’est le cas de Mina, aide-soignante en colère. « J’ai répondu présente pour faire face à cette crise sanitaire, travaillant au plus près de ce virus, prenant en charge des patients Covid. Mais je n’ai pas droit à la prime Covid à cause de mon statut de travailleuse intérimaire. Ce manque de considération pour moi et ma profession, cela a à coup sûr entamé mon enthousiasme. Je suis une bonne professionnelle mais pas une poire ! Alors, en cas de deuxième vague, je resterai chez moi, comme nombre de mes collègues ».

Sarah, infirmière intérimaire à Toulouse, s’est elle aussi occupée de patients Covid au printemps, et n’a pas non plus touché cette prime Covid. « Nous sommes pourtant présents quotidiennement dans un nombre de services qui, sans nos renforts, ne pourraient pas assumer la charge de travail. Mais nous n’avons droit à aucune reconnaissance. La prochaine fois, je ne me tuerai pas à la tâche, et malheureusement ce sont les patients qui en pâtiront. A force de trop tirer sur la corde, le gouvernement tue le monde soignant et encore plus celui des intérimaires ».

Pourtant, « J’ai vécu le Covid-19 au même titre que mes collègues titulaires, nous avons passé ensemble des nuits entières à courir partout, à ne pas manger et à pleurer quand les nerfs lâchaient, confie Julie, infirmière intérimaire. J’ai annulé mes vacances et mes vacations prévues, pour m’occuper exclusivement de patients Covid en réanimation, parce qu’il fallait des bras. Etre exclue de la prime, j’en ai pleuré de dégoût, du peu de considération que l’Etat nous porte, alors que je me suis mobilisée par conscience professionnelle et par amour des gens. Je me suis sentie utilisée : l’Etat a profité de moi. Alors je ne serai pas là en cas de deuxième vague ».