Pas de prime Covid pour les soignants intérimaires, au risque d’une pénurie de bras en cas de deuxième vague

CORONAVIRUS Mobilisés depuis de début de la crise sanitaire, les soignants intérimaires sont exclus du dispositif de la prime Covid, et beaucoup ne souhaitent pas rempiler en cas de deuxième vague

Anissa Boumediene

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Exclus du dispositif de la prime Covid, de nombreux soignants intérimaires ne veulent plus travailler en unité Covid, ce qui soulève un risque important de pénurie de soignants tant à l'hôpital qu'en Ehpad.
Exclus du dispositif de la prime Covid, de nombreux soignants intérimaires ne veulent plus travailler en unité Covid, ce qui soulève un risque important de pénurie de soignants tant à l'hôpital qu'en Ehpad. — F. Scheiber - Sipa
  • Venus en renfort à l’hôpital ou encore en Ehpad, les soignants intérimaires ont accompli les mêmes tâches que leurs collègues titulaires.
  • Exposés aux mêmes risques face au coronavirus, ils ne sont toutefois pas éligibles à la prime Covid promise par Emmanuel Macron à tous les soignants.
  • Pour eux, pas question de venir de nouveau renforcer les unités Covid s’ils ne perçoivent pas la prime Covid, ce qui soulève un risque important de pénurie de soignants dès les prochaines semaines.

« Je fais un appel, notamment dans les Ehpad, nous avons besoin de renfort », a déclaré il y a quelques jours le ministre de la Santé Olivier Véran, appelant les soignants disponibles à venir combler les « postes ouverts, les postes financés, qui ne sont pas pourvus ». Alors que le secteur subit un sous-effectif chronique depuis plusieurs années, le phénomène prend une ampleur nouvelle avec la flambée épidémique de Covid-19 : les besoins sont exponentiels, et loin d’être pourvus, laissant craindre une pénurie de soignants.

L’appel du ministre de la Santé sera-t-il entendu ? Rien n’est moins sûr. Conscient des efforts extrêmes fournis par les soignants dès le début de l’épidémie, Emmanuel Macron leur promettait à tous en mars dernier le versement d’une prime exceptionnelle, la prime Covid, pouvant aller jusqu’à 1.500 euros, matérialisé par un décret publié quelques semaines plus tard, le 15 mai, au Journal officiel. Mais les premiers de cordée ne l’ont pas tous reçue. Pour les petites mains intérimaires ou vacataires, nada ! Pas de prime pour elles, elles sont tout bonnement exclues de ce dispositif. Une exclusion « intolérable » pour Prism’Emploi, la fédération du secteur de l’intérim, qui a rapidement adressé une lettre ouverte au ministre de la Santé, restée sans réponse. Une « discrimination injustifiée », estime Ludovic Boillon, référent santé du syndicat FO. Alors, pour nombre de ces soignants exclus de la prime Covid en raison de leur statut d’intérimaire, pas question de rempiler. Eprouvés par le manque de reconnaissance après avoir travaillé au plus près du Covid-19 durant la première vague, leur décision est prise : si on les appelle en renfort pour travailler en unité Covid, ils seront aux abonnés absents. Avec à la clé un risque bien réel : celui d’une pénurie de soignants.

« Ils sont allés au front comme les autres », mais « sont les oubliés de cette crise »

« Les soignants intérimaires sont les oubliés de cette crise du Covid-19, déplore Lucie Gabrielli, directrice du pôle santé d’Intérim'R Santé, réseau national d’agences d’intérim spécialisées dans le domaine médical et paramédical. Soignants du public, du privé, des Ehpad ou à domicile : tous y ont eu droit, sauf les intérimaires et les vacataires. Pourtant, ils sont allés au front comme les autres, ont vécu le même épuisement, été exposés aux mêmes risques. Au plus fort de la première vague, les équipements de protection individuelle manquaient pour les soignants, qui sont nombreux à avoir contracté le virus. Les intérimaires ont été appelés en renfort et à ce moment-là, nombre d’unités ont fonctionné presque entièrement sans permanents, grâce aux intérimaires, qui pour certains ont eux aussi contracté le coronavirus ».

Ainsi, « partout dans le pays, des professionnels médicaux et paramédicaux intérimaires se sont portés volontaires et ont rejoint, sans hésiter, les établissements de santé en difficulté », soulignent les organisations syndicales (CGT, CFDT, CFTC, FO, CFE-CGC, Unsa et Prism’emploi) dans un courrier du 24 juillet. C’est le cas de Fanny Pignon, infirmière intérimaire depuis huit ans, après deux années passées à l’AP-HP. « Pendant la crise, j’ai travaillé en renfort dans différents services, dès le mois de mars. On est venu chercher en masse les intérimaires pour renforcer les réanimations, donc je me suis porté volontaire en tant qu’intérimaire à l’hôpital Henri Mondor (Créteil) en réanimation, alors que d’habitude je n’effectue pas de mission en dehors de Paris car c’est trop loin de mon domicile. Mais là, je l’ai fait pour prêter main-forte à mes collègues en détresse. En trois mois, j’ai travaillé 618 heures, soit 52 heures par semaine en moyenne : c’est un mois supplémentaire en temps de travail par rapport à un titulaire », explique l’infirmière.

« Lorsqu’une prime exceptionnelle a été annoncée pour reconnaître le dévouement et le travail consentis pendant cette période, tous ces personnels ont logiquement pensé qu’elle serait accordée à l’ensemble d’entre eux », ajoutent les organisations syndicales dans leur courrier.

« Je n’ai jamais eu le moindre retour »

Des semaines durant, Fanny et tous ces collègues soignants intérimaires ont cru pouvoir percevoir cette prime, eux qui ont été applaudis chaque soir durant le confinement. « J’ai reçu les honneurs en étant invitée par l’Agence régionale de santé au cocktail du 14 juillet à l’Elysée, raconte l’infirmière. J’en ai profité pour interroger Olivier Véran sur le versement de la prime Covid aux soignants intérimaires, nous qui étions laissés de côté. Il m’a répondu que ce n’était pas normal, que je serais recontactée par le ministère, mais je n’ai jamais eu le moindre retour ».

« Une pétition a été lancée, et a recueilli à ce jour plus de 37.500 signatures, et nous avons interpellé un grand nombre de parlementaires sur cette discrimination injuste, faute d’avoir un retour d’Olivier Véran », indique Ludovic Boillon, élu FO. En juin dernier, la sénatrice LR du Morbihan Muriel Jourda a ainsi adressé une question écrite au ministre de la Santé publiée au Journal officiel du Sénat, lui demandant « quelles sont les mesures envisagées afin de remercier ces personnels de santé qui ont eux aussi contribué par leur réactivité et leur savoir-faire à la prise en charge des malades du Covid-19 ». La sénatrice estimant que la prime Covid « devrait également être attribuée aux professionnels de santé intérimaires, présents en grand nombre dans les centres de soins et sans qui la prise en charge des patients n’aurait pu être aussi efficace ». Trois mois plus tard, sa question est toujours « en attente de réponse du ministère de la Santé ».

Entre-temps, le 23 juillet, l’exclusion des soignants intérimaires de la prime Covid a été entérinée par le projet de loi de finances rectificatives définitivement adopté par le Parlement.

Des intérimaires « mercenaires » ?

Alors pourquoi les soignants intérimaires sont-ils exclus de ce dispositif ? Contacté par 20 Minutes, le ministère de la Santé a estimé de pas être compétent pour répondre à cette question, nous renvoyant vers la Direction générale de l’offre de soins (DGOS), qui dépend… du ministère de la Santé. « La prime Covid a été mise en place pour que chaque établissement puisse valoriser l’engagement de ses soignants, professions médicales comme paramédicales, face à la crise, répond la DGOS à 20 Minutes. Elle couvre donc l’ensemble des professionnels salariés de l’établissement, mais ne s’étend en revanche pas aux intérimaires venus renforcer ponctuellement leurs rangs », justifie-t-elle, sans réellement expliquer le pourquoi du comment.

Et si le fond du problème venait précisément du statut de soignant intérimaire ? « Depuis plusieurs années, ils sont dans le viseur du gouvernement, notamment Agnès Buzyn, alors ministre, qui les a qualifiés en 2018 de " mercenaires", rappelle Ludovic Boillon. Une vision partagée par Olivier Véran, à l’occasion d’un rapport remis en 2013 sur le coût des médecins intérimaires, alors qu’il était député de l’Isère ». Dans le cadre du Ségur de la santé, celui qui est aujourd’hui ministre de la Santé a indiqué en juillet vouloir « mettre fin » au « mercenariat » de l’intérim médical, qui a « donné lieu à trop d’abus, trop longtemps ». Mais « ils font le même amalgame, pointant les médecins intérimaires qui font des gardes de 24 heures payées jusqu’à 2.000 euros, pour jeter l’opprobre sur l’ensemble des soignants intérimaires. Or, quand une infirmière ou un aide-soignant effectue un remplacement en intérim, dans ce cas, le salaire perçu correspond au salaire de la personne remplacée, auquel est ajoutée la prime de précarité et de congés payés, car il s’agit là de salariés précaires », insiste Ludovic Boillon.

Donc, si le gouvernement a aujourd’hui besoin de bras, « pourquoi n’engage-t-il pas une refonte complète du système de santé en mettant un terme à l’intérim santé et en titularisant massivement ? », interroge Ludovic Boillon. « A moins que cette prime ne soit qu’une opération de com', et que l’exclusion des intérimaires ne soit qu’un moyen de faire des économies de bouts de chandelle sur leur dos ».

« La pénurie de soignants, on l’observe déjà »

Pourtant, les besoins sont colossaux. « On a eu un boom phénoménal de l’intérim santé ces derniers mois, observe Lucie Gabrielli. Mais nous avons beaucoup de mal à répondre à la demande, et les offres peinent à trouver preneur. De nombreux Ehpad sont aujourd’hui confrontés à un risque de reconfinement des personnes âgées, faute de personnel, titulaire ou intérimaire. La pénurie de soignants, on l’observe déjà, c’est un problème chronique depuis longtemps. Mais après cette première vague qui a fait beaucoup de mal, elle guette l’ensemble des établissements de santé. Malgré la vocation, sans reconnaissance, il est plus difficile aujourd’hui de remobiliser les soignants intérimaires épuisés et désabusés. La situation dans les prochains mois risque d’être critique », redoute-t-elle.

Il ne faudra d’ailleurs pas compter sur Fanny. « J’avais dit au ministre que s’il m’assurait qu’il nous considérait comme des soignants à part entière, bénéficiant de la prime comme les autres, je me porterais volontaire pour un renfort en Guyane. Mais pour lui, nous ne sommes que des mercenaires. Donc la deuxième vague se fera sans moi, je ne mettrai pas ma santé en danger ! »

« Pas de prime, pas de renfort Covid », résume Ludovic Boillon, qui lance une semaine d’action coup de poing. « J’appelle les soignants intérimaires, considérés comme des salariés du secteur du service et pas pleinement comme des soignants, à n’accepter aucune mission la semaine du 17 au 24 octobre. Partout en France, des services entiers fonctionnent presque exclusivement grâce à leur renfort. Or, sur les 2,8 millions de salariés intérimaires de France, 7 % travaillent dans l’intérim de soins, il est temps de reconnaître leur travail. Sans eux, il n’y a plus de soins, la machine s’enraye tant certains secteurs sont constamment à flux tendus ».

De son côté, la CGT-Intérim appelle ce jeudi à une mobilisation devant le siège de l’AP-HP « pour exiger une réelle égalité de traitement », « alors que la menace du #COVID19 s’accentue, le gouvernement persiste à mépriser les intérimaires de la santé en les excluant de la prime covid ».