Coronavirus : « Je ne peux pas laisser dire que nous n’avons rien fait », Agnès Buzyn défend son bilan devant la commission du Sénat

EPIDEMIE Ce mercredi, l’ancienne ministre de la Santé, Agnès Buzyn s’est défendue devant la commission d’enquête du Sénat sur son anticipation de l’épidémie de Covid-19

Oihana Gabriel

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Agnes Buzyn, lors de son audition devant la commission au Sénat sur la gestion du Covid-19 mercredi 23 septembre 2020.
Agnes Buzyn, lors de son audition devant la commission au Sénat sur la gestion du Covid-19 mercredi 23 septembre 2020. — AFP
  • Pourquoi le pouvoir, alerté dès janvier n'a pris des mesures qu'en mars face à l'épidémie de Covid-19? C'est une questions clef qui traverse les auditions de la commission d'enquête au Sénat sur la gestion de la pandémie. 
  • Ce mercredi, c'est Agnès Buzyn qui est venue dans l'hémicycle défendre son bilan comme ancienne ministre de la Santé. 
  • Alerte, communication, pénurie de masque et de tests... Elle a explique dans le détail et avec des dates précises de déroulé de son actions comme ministre. 

« La gestion de cette crise n’est pas connue », tranche Agnès Buzyn devant la commission d’enquête du Sénat sur la gestion du Covid-19 en France. C’est une des questions majeures qui revient lors de ces auditions depuis leur lancement en juillet. Pourquoi le gouvernement, prévenu dès janvier, a attendu mars pour prendre des mesures drastiques ? Agnès Buzyn, ministre de la santé jusqu’au 16 février a été longuement auditionnée ce mercredi. Et, sans surprise, la question de la réactivité de l’appareil d’Etat a beaucoup occupé les échanges.

« L’appareil d’État s’est mis en branle à partir du 10 janvier »

Pour défendre son bilan, la ministre a égrainé toutes les actions menées par son ministère, date par date. « J’espère ainsi clore cette forme de procès en incompétence que je ressens », commence l’hématologue. « L’appareil d’État s’est mis en branle dès le 10 janvier, s’agace Agnès Buzyn. Je ne peux pas laisser dire que nous n’avons rien fait. »

Le 25 janvier, elle demande à Santé Publique France trois scénarios sur l’épidémie. Elle souhaite une conférence des ministres de la Santé européens. « Au moment où je pars du ministère, il n’y a aucune épidémie hors de Chine, la France compte 12 cas, nous sommes au stade 1 de l’épidémie, rappelle-t-elle. La pandémie a été déclarée par l’OMS le 11 mars, près d’un mois après mon départ. Je pense avoir pris les précautions nécessaires pour préparer le pays. » Un peu plus tard, elle ajoute « globalement, il y avait une sous-évaluation du risque par les experts internationaux », parlant même de « déni ».

« Pour nous, cette question ne met pas en cause des personnes, insiste le co-rapporteurBernard Jomier devant la commission. Mais un fonctionnement d’un appareil d’État qui n’a pas répondu à votre conviction. » Est-ce qu’Agnès Buzyn n’a pas été entendue ? Est-ce que l’exécutif n’a pas pris la mesure de la catastrophe ? Ou a choisi en connaissance de cause d’attendre ? Agnès Buzyn a assuré qu’elle avait la confiance de l’exécutif.

« L’appareil d’État pouvait avoir d’autres préoccupations », suggérait Bernard Jomier à 20 Minutes avant l’audition de la ministre. Comme les élections municipales de mars. Rappel du calendrier : le 14 février, Benjamin Griveaux met fin à sa candidature pour les municipales à Paris. Le 16 février, Agnès Buzyn le remplace au pied levé, en pleine tempête coronavirus. Elle dira plus tard qu’elle savait que ces élections municipales n’étaient qu’une « mascarade ».

« Le 29 février, c’est le premier conseil des ministres consacré à l’épidémie de Covid-19, reprend Bernard Jomier. Or, à la surprise générale, le Premier ministre active le 49.3 pour faire passer sans vote la réforme des retraites à l’Assemblée nationale. C’est-à-dire la réforme qui divisait le plus la société française ! Face à une pandémie, il faut faire société et non diviser. »

Après le long exposé de l’ex-ministre, les sénateurs ont rappelé que, malgré les alertes de la ministre, la crise sanitaire a révélé un dysfonctionnement. « Je ne sais pas si c’est un manque d’articulation entre la ministre et ses services, si c’est une pesanteur bureaucratique, si ça se dilue, mais au bout du bout ça, ne marche pas ! tempête la sénatrice Laurence Cohen. Au moment où vous partez, vu les décisions que vous avez impulsées, pourquoi ça n’a pas été plus efficace ? Cela veut dire qu’il y a quelque chose à modifier. »

Pourquoi cette pénurie de masques ?

Plus concrètement, l’ancienne ministre a été longuement interrogée sur la gestion des masques, qui ont cruellement manqué aux soignants. « Dès janvier, on savait que l’épidémie allait arriver en France, assure à 20 Minutes Bernard Jomier. En revanche, on ne se doutait pas de son ampleur, il ne faut pas réécrire l’Histoire. Mais s’il y avait suspicion, il aurait fallu prendre des mesures pour protéger les soignants. » Notamment en vérifiant les stocks de masques.

Problème : à aucun moment la ministre, tout comme Marisol Touraine d’ailleurs, n’avait été informée d’un stock de masque déficitaire. « Il y a eu un traumatisme de la gestion des masques depuis la crise H1N1 pendant laquelle tout le monde a parlé de gabegie », analyse Agnès Buzyn. Qui rappelle méthodiquement que le directeur général de la santé avait demandé en avril 2017 à Santé Publique France un audit des stocks de masques. Qui a pris 18 mois et dévoile que 600 millions sur 700 millions des masques sont non conformes. « Certains avaient déjà dix ans d’âge », reprend la ministre. Il faudra encore attendre juillet 2019 pour que la commande soit lancée et octobre 2019 pour qu’elle soit reçue. La situation aurait donc pu être encore plus dramatique. « L’histoire des masques, c’est celle d’une longue succession de directives variées, avec une lenteur de mise en place, sans qu’il n’y ait eu d’alerte vers les ministres concernés », synthétise Agnès Buzyn pour terminer sa longue chronologie.

Une explication qui ne suffit pas. « La première grosse commande de masque n’arrive que fin février, relève Bernard Jomier. Entre la première quinzaine de janvier et fin février, c’est une éternité qui s’est écoulée. » Mais ces matériaux de protection sont produits à Wuhan, ville confinée dès la mi-janvier et le monde entier en temps de pandémie était à la recherche de ces masques chirurgicaux. « Quand je commande les masques, c’est trop tard », reconnaît-elle. Défaut d’anticipation ? Pour la ministre, il n’était pas question en février d’équiper la France entière… « La recommandation du masque grand public par l’OMS date du 5 juin », rappelle-t-elle. « Il y a eu des vols par milliers, d’autres pays ont connu des pénuries de masques », se défend-elle un peu plus tard. « Il y a quelqu’un qui n’a pas fait son travail ! » rétorque le sénateur René-Paul Savary.

Pourquoi la pénurie de tests ?

Sur la question des tests, même question. « Le 10 janvier, la France reçoit la carte d’identité du virus réalisée en Chine, ce qui permet de faire un test, retrace Bernard Jomier. Fin janvier, l’Institut Pasteur a terminé son travail. Il faudra attendre fin février pour lancer la fabrication des tests. A ce moment, on connaît déjà une pénurie de réactif. Alors que par exemple les Allemands l’avaient déjà fabriqué. » Un calendrier qu’Agnès Buzyn ne corrige pas. Mais se défend en rappelant qu’à l’époque « l’OMS ne recommandait pas une stratégie de dépistage à grande échelle. »

Elle souligne en revanche que « la question d’un dépistage à large échelle n’émerge qu’en mars parce qu’on découvre que beaucoup de cas sont asymptomatiques. Or, dans le modèle du Sras et du Mers [deux autres coronavirus], il n’y avait pas de cas asymptomatiques. » Et l’ex ministre d’assurer : « Je pense que peu de ministres ont été autant en alerte et en action en Europe. » A voir si son successeur, Olivier Véran, auditionné ce jeudi par la commission, partagera cette même analyse ?