« Rien n’indique que nous accepterons des règles plus contraignantes demain », estime Emmanuel Hirsch, professeur d’éthique médicale

20 MINUTES AVEC... Emmanuel Hirsch, professeur d’éthique médicale, a dirigé un ouvrage collectif sur les enjeux de la pandémie. Il répond aux questions de « 20 Minutes »

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Emmanuel Hirsch, professeur d'éthique médical à l'Université Paris Saclay a répondu à 20 Minutes sur la gestion du Covid-19.
Emmanuel Hirsch, professeur d'éthique médical à l'Université Paris Saclay a répondu à 20 Minutes sur la gestion du Covid-19. — Université Paris Saclay
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Ce vendredi, six mois après le début du confinement, et alors que la France fait face à un rebond de l’épidémie de coronavirus, nous donnons la parole au professeur d’éthique Emmanuel Hirsch.
  • Il évoque les enjeux éthiques de cette pandémie et les leçons à tirer de cette épreuve.

Faut-il reconfiner les Ehpad face au rebond du Covid-19 ? Les mesures pour limiter la crise sanitaire sont-elles trop liberticides ? La pandémie et le confinement, initié il y a six mois, ont fait émerger et posent encore des questions essentielles. Et pourraient être une « occasion » de nous interroger sur nos valeurs, notre démocratie, nos priorités.

Pour évoquer ces questions éthiques, 20 Minutes a interrogé Emmanuel Hirsch, professeur d’éthique médicale à l’ Université de Paris-Saclay et directeur de l’ouvrage collectif Pandémie 2020, Éthique, société, politique*.

Pendant le confinement, chaque citoyen a été confronté à une question complexe : jusqu’où sommes-nous prêts à sacrifier notre liberté pour le bien commun ? Quelles sont donc les principales questions éthiques soulevées par cette pandémie ?

Dans un contexte imprévu et imprévisible, il a fallu trouver le bon équilibre entre l’intérêt général, l’intérêt des personnes vulnérables, les conséquences économiques, les enjeux sociétaux, notamment avec la fermeture des écoles. Pouvait-on faire autrement alors qu’il y avait urgence à décider ? On a opté pour le moindre mal.

Il est facile de juger a posteriori. Lors de la crise du H1N1, on a reproché au gouvernement d’en avoir trop fait, mais en cas de catastrophe, on aurait reproché de ne pas en avoir fait assez. L’exercice de la décision politique était très difficile en situation d’incertitude, de désinformation, et alors que l’OMS a tenu au début des positions ambiguës…

Les médecins ne l’ont pas caché, ils ont dû faire un tri entre les patients, et le public s’en est ému. Mais est-ce exceptionnel ?

Le réanimateur décide de l’arrêt de traitement, cela fait partie des pratiques habituelles. Mais le contexte était exceptionnel : normalement, on prend le temps, il y a une décision collégiale, on rencontre la famille, on sollicite l’avis du patient si on peut. Les circonstances ont imposé des choix, y compris quand on ne voyait pas la personne malade et que les lits de réanimation manquaient. Certains Ehpad se sont autocensurés en renonçant à solliciter le Samu. Confronté à une forte tension, il faut hiérarchiser les décisions. J’estime que chacun a appris à gérer au moins mal la crise. Mais la communication et la possibilité d’être auprès de l’être cher ont cruellement manqué aux familles.

Le deuxième point, plus important, c’est un autre tri qui a concerné les malades chroniques. Certains ont interrompu leurs traitements pourtant vitaux parce que des services étaient dédiés au Covid-19. Fallait-il privilégier les malades Covid-19 à d’autres patients ? On parle aujourd’hui des « décrocheurs » qui ont renoncé à reprendre le chemin de l’hôpital, parfois par peur d’être contaminés.

On commence à analyser la première vague, avec notamment les auditions au Sénat, alors qu’on fait déjà face à un rebond de l’épidémie. Quelles leçons tirer de la première vague pour mieux gérer cette nouvelle flambée ?

Il est inquiétant de constater aujourd’hui qu’un rebond de la pandémie nous menace. Comme si les efforts consentis avec le confinement, notre économie fragilisée, étaient vains. J’estime que le post-confinement est un échec. Les politiques ont parlé de retour de la liberté le 11 mai, alors qu’il importait de nous responsabiliser, en nous permettant d’être les acteurs de la prévention et de la lutte contre la pandémie. La crise politique risque de rendre plus difficile encore la gestion de la crise sanitaire. Des décisions se prennent au jour le jour, sans cohérence. Le pouvoir dit : « il faut se faire tester » et les gens font des queues des heures et attendent des jours avant d’avoir le résultat. Il existe aujourd’hui un hiatus entre une parole prescriptive et la réalité pratique.

Le président du conseil scientifique, Jean-François Delfraissy, a émis un regret devant la commission du Sénat, mardi, sur « ce qu’il s’est passé dans les Ehpad ». Or, on en voit certains se reconfiner…

Le Covid-19 nous aura permis de mieux comprendre que les Ehpad sont des lieux de vie. Décider leur confinement s’est avéré discutable. Certains résidents sont morts du syndrome de glissement. S’il nous faut être soucieux des plus vulnérables, c’est en respectant leur dignité et leurs droits. Je n’accepte pas la maltraitance de décisions non concertées qui ont parfois abouti à un désastre. Mais il nous faut aussi mieux comprendre ce qui s’est passé dans la solitude du domicile. A-t-on organisé les retours d’expérience pour mieux éclairer les choix futurs ? Je ne crois pas. Une pandémie, comme une guerre, est très révélatrice de nos sociétés. Cette crise pose la question de la qualité de vie des personnes marginalisées, en Ehpad, certes, mais aussi dans les hôpitaux psychiatriques, les migrants…

La pandémie a marqué un retour en force de la parole politique verticale. Mais vous regrettez le manque de concertation nationale. Quelle forme aurait-elle pu prendre ? Avait-on le temps ?

Gérer une crise sanitaire d’ampleur relève de l’autorité politique. Certains principes s’imposent aux décideurs : la loyauté, la transparence, la justification et la proportionnalité des décisions, le suivi des mesures mises en œuvre. L’adhésion de la société n’est possible que si elle est associée au processus décisionnel. Car si elle ne s’approprie pas les décisions qui concernent souvent des comportements individuels, les préconisations ne sont pas appliquées.

A aucun moment, les pouvoirs publics n’ont pris l’initiative permettant d’être à l’écoute de ce que notre société proposait. En termes de mobilisation de terrain, d’expression de solidarité, de valeurs à privilégier. On aurait pu organiser de grands débats. Le milieu associatif et les artistes auraient pu investir l’espace public pour donner à penser et mobiliser. Notamment sur comment valoriser les initiatives de terrain ? Certaines personnes qui se sont engagées disent aujourd’hui qu’ils ne le referont plus…

Certaines associations de patients critiquent le manque d’écoute du pouvoir. Pour cette deuxième vague, faut-il donner davantage de place aux patients ?

Oui. Cette « démocratie sanitaire » conquise dans les années sida, ce savoir essentiel que détiennent les personnes malades, ont été ignorés par les instances publiques.

Les Français ont découvert une communauté scientifique très divisée, au risque de perdre de sa superbe. La défiance vis-à-vis des médecins a-t-elle été amplifiée par cette crise ?

La défiance à l’égard de toute parole publique ou scientifique est très inquiétante. A l’imprudence de prises de position péremptoires dans un contexte d’incertitudes se sont ajoutées les polémiques entre chercheurs. La démarche scientifique est complexe, elle demande du temps, elle est faite de controverses. Mais elles se sont faites sur la scène publique, en direct à la télévision et sans en expliquer les enjeux. Que faire, alors, lorsque la pression des politiques et de l’opinion publique est si forte ? Comment réguler cette parole ? En revanche, nous faisons toujours confiance à notre médecin, celui que l’on connaît et qui éclaire nos choix.

On voit un mouvement anti-masque émerger, dans un pays où les « antivax » sont puissants et où certains dénoncent une « dictature sanitaire ». Comment renouer le dialogue ?

C’est une question importante. Effectivement, la contestation est forte à l’égard d’une « sanitarisation » de la société qui nous confisquerait toute liberté individuelle. La confiance se mérite. Nos décideurs politiques devraient de toute urgence repenser leur rapport avec la société, qui conteste les injonctions contradictoires, les hésitations entre discours paternaliste et décisions autoritaires, souvent prises par défaut de pédagogie.

Si cette défiance grandit, il risque d’être plus difficile d’imposer des mesures contraignantes lors de futures crises, qu’elles soient sanitaires ou autres…

L’enjeu est bien là. Rien n’indique que nous accepterons des règles plus contraignantes demain. Notre vie démocratique risque d’être bouleversée si demain, faute d’alternative, la pandémie nous contraignait à renoncer à ce qui nous est essentiel, notamment les réunions familiales.

* Pandémie 2020, Éthique, société, politique, ouvrage collectif de 131 contributeurs sous la direction d’Emmanuel Hirsch, Editions du Cerf, octobre 2020.