Coronavirus : Chloroquine, tests, mutation du virus… Comment Didier Raoult a défendu sa stratégie devant la commission du Sénat

MEDECINE Ce mardi, le célèbre microbiologiste marseillais était auditionné par la Commission d’enquête du Sénat

Oihana Gabriel

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Didier Raoult a été auditionné par la commission au Sénat sur la gestion de la pandémie Covid-19 mardi 15 septembre 2020.
Didier Raoult a été auditionné par la commission au Sénat sur la gestion de la pandémie Covid-19 mardi 15 septembre 2020. — AFP
  • « Vous entendrez deux échos et le temps triera ». Didier Raoult a défendu ce mardi ses positions sur l’épidémie de Covid devant la Commission d’enquête du Sénat, quelques heures après Jean-François Delfraissy.
  • Citant ses essais observationnels, il a insisté sur le bien-fondé de sa démarche, notamment celle du dépistage massif.
  • Mais il a surtout été question d’hydroxychloroquine et du débat sans fin sur ce traitement, que de nombreux pays ont abandonné.

Un rendez-vous manqué ? Les auditions de ce mardi au Sénat , par la commission d’évaluation des politiques face au Covid-19, auraient pu permettre d’y voir plus clair dans la gestion de la pandémie en France. Avec deux interlocuteurs majeurs :  Jean-François Delfraissy, président du Comité scientifique, qui rend des avis sur la pandémie depuis le 11 mars 2020. Et Didier Raoult, le célèbre microbiologiste marseillais. Lequel a rapidement claqué la porte de ce comité et n’a pas caché ses critiques et sa vision très éloignée de la meilleure stratégie à adopter.

Les sénateurs, qui espéraient interroger ensemble ces deux figures scientifiques, n’auront pas eu gain de cause. Didier Raoult a refusé de se retrouver nez à nez avec les membres du Comité. Dès son entrée dans l’arène, à 15h, quelques heures après l’audition de Delfraissy, le spécialiste des maladies infectieuses explique ce refus. « M’accuser dans une tribune de fraude et demander ensuite de discuter avec moi, c’est au-dessus de mes forces. Il y a des limites à ma convivialité, je n’aime pas qu’on m’insulte, qu’on porte plainte contre moi. Je n’ai jamais fraudé de ma vie, j’ai écrit 3.500 publications internationales. » Un refus que plusieurs sénateurs ont regretté. « Ce n’est pas notre méthode de mettre en scène des matchs de catch, mais de mieux comprendre, s’est justifié le sénateur Bernard Jomier. Nous devons rendre compte aux Français de ce qui s’est passé. Pouvoir vous entendre vous répondre est essentiel pour notre compréhension de ce qui se passe. Nous ne souhaitions pas vous faire vivre un moment désagréable. Avec le respect que je vous dois, vous ne nous aidez pas. » La journée aura-t-elle permis aux rapporteurs de mieux comprendre la crise sanitaire ? Pas sûr. Mais Didier Raoult a pu détailler sa stratégie à l’institut hospitalo-universitaire. Et ses convictions. Voici les quatre points sur lesquels le médecin a insisté.

Quelle a été sa stratégie à Marseille ?

Il faut se replonger six mois auparavant. Quand les connaissances sur ce Covid-19 étaient plus que parcellaires. « Je ne suis pas un homme de spéculation, mais je suis pragmatique », se défend Didier Raoult en introduction.

Comme à son habitude, son équipe d’une vingtaine de chercheurs a donc commencé par dévorer toute la littérature sur ce coronavirus. « On a lu les seuls sachants, qui étaient Chinois à l’époque, et on a regardé ce qui s’est passé avec les autres coronavirus et le Sars-1. Les premiers résultats, venus de Chine, montraient que les deux médicaments qui marchaient étaient la chloroquine et le remdesivir​, qui n’était pas disponible. » C’était le début de sa réflexion sur ce médicament désormais connu de tous les Français…

Pourquoi avoir fait des tests dès le début ?

Autre contradiction portée par Didier Raoult : la question des tests. Au début, le gouvernement a décidé, face à la pénurie, de privilégier le dépistage uniquement des soignants et des patients graves. De son côté, le professeur marseillais testait à tout va. Et les sénateurs de s’interroger sur les capacités de l’institut hospitalo-universitaire de Marseille de recevoir les citoyens. « Au début, on disait que ça ne servait à rien de faire des tests, rappelle le professeur. Ce n’est pas vrai qu’il n’y avait pas de réactif. Les laboratoires vétérinaires ont proposé au ministère 300.000 tests, ils n’ont pas accepté. Nous avons réagi. On s’est organisé pour faire face. C’est l’intendance qui a suivi la décision. »

Au point de travailler non-stop et de se débrouiller pour trouver de quoi faire ces PCR à la chaîne. Force est de constater que depuis, le gouvernement a changé de position, rendant le test accessible à tous sans ordonnance.

Le virus a-t-il muté ?

Autre sujet abordé ce mardi, très utile pour la suite de l’épidémie, la question de la mutation du Covid. « Il est en train de se passer quelque chose que je n’avais pas vu, c’est la vitesse de mutation du virus », assure Raoult. Avant de développer ses arguments : en observant 500 séquences du virus, il assure que l’actuel est différent de celui de mai. « Les patients ont moins de troubles de la coagulation, ils sont moins sévères et ils meurent moins », rassure-t-il.

Un exemple de la difficulté en France d’avoir une opinion claire et nette sur l’évolution de l’épidémie de Covid-19 : le matin même, Jean-François Delfraissy a balayé cette hypothèse. Et quelques jours avant, Bruno Lina, virologue et membre du Comité scientifique, également auditionné par les sénateurs, l’avait également nié.

Pourquoi avoir tant défendu l’hydroxychloroquine ?

Le sujet primordial, on s’en doute, a tourné autour de l’hydroxychloroquine. « On a testé avec un seul bras [sans groupe témoin] l’hydroxychloroquine avec l’azythromicine », rappelle Didier Raoult. Pourquoi ne pas s’être plié à réaliser un essai clinique qui rentre dans les clous, à savoir avec un groupe placebo ? « Je me méfie de toutes les modes méthodologiques, s’est justifié Didier Raoult. Une méta analyse sur 4.000 études a montré qu’il n’y avait pas de différence de qualité entre les études randomisées [avec un groupe placebo] et les études observationnelles [à partir des données d’un hôpital]. Le fait que les études randomisées soient l’alpha et l’oméga de la recherche, ça n’est pas bien. Tirer au sort les malades qui auront le traitement, je ne sais pas le faire, je ne vais pas le faire. On n’est pas là pour ça. Les malades, d’ailleurs, soit ne comprennent pas, soit n’acceptent pas. Est-ce qu’on devient maniaque d’une méthode ou on est dans le contrat millénaire : "je vais faire du mieux que je peux pour vous spécifiquement" ? Il y a une réflexion de fond morale à avoir. Et il faut que le législateur s’empare de cette question de l’expérimentation humaine. »

Plusieurs sénateurs ont regretté le débat violent… et le flou dans lequel les Français évoluent sur cette question complexe du traitement. « Certains croient que j’invente les données. Mais il faut revenir sur Terre ! Je donne tous les chiffres, les morts, les testés, les positifs à l’ARS. » Et le professeur de rappeler à de multiples reprises que toutes les données qu’il avance sont disponibles sur Internet. Pour lui, le bras de fer n’a rien d’inédit. « Quand vous êtes dans une phase de découverte, il y a de vrais conflits. La vie est un sport de combat », assure le professeur contesté dans un petit rire. « Vous pensez que le débat sur l’hydroxychloroquine est un débat français, c’est faux. Comment une bande de polichinelles a pu publier un article dans The Lancet, pour le dépublier trois mois plus tard ? (…) Il y a un phénomène de déroute [de la recherche] qui n’est pas uniquement français. »

« Aujourd’hui, il semblerait que la science a parlé, la liste des pays qui ne recommandent pas voire qui déconseillent l’hydroxychloroquine est très longue, conteste Bernard Jomier. Est-ce que ça signifie que le monde entier est dans l’erreur ? » Une ironie que le médecin a très peu goûtée. « Je ne suis d’accord avec vous, bien sûr, sur aucun des points. Je passe mon temps à faire des méta-analyses sur l’hydroxycholoroquine. Il y a 4,6 milliards de personnes qui vivent dans des pays qui recommandent ce traitement. Vous entendrez deux échos et le temps triera. Je ne raconte pas de balivernes. Les publications sur l’usage de l’hydroxychloroquine montrent que ça diminue entre 30 et 40 % la mortalité. »

Ce sera le mot de la fin, après deux heures dix de défense de la stratégie et de la philosophie du soin version Raoult. Pendant lesquelles le ton est monté, mais rarement. Le professeur a même reconnu : « c’est très difficile de dire qu’on s’est trompé. C’est compliqué pour le président, pour le Premier ministre, pour Delfraissy, et probablement pour moi. » Sans aller tout de même jusqu’à reconnaître un faux-pas.