Coronavirus : La sphère privée, le trou dans la raquette de la lutte contre le Covid-19 ?

EPIDEMIE Malgré les mesures sanitaires en place, le coronavirus continue de gagner du terrain en France ces derniers jours. Où est-ce que le bât blesse ? Dans nos trop forts relâchements lors des réunions de famille et fêtes entre amis, avancent des médecins dans une tribune

Fabrice Pouliquen

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Repas en famille (Illustration)
Repas en famille (Illustration) — Canva
  • «Il est temps de faire attention dans le milieu privé» dans le respect des gestes barrières contre le Covid-19, insiste, ce dimanche, six médecins français dans une tribune publiée dans le JDD
  • Les réunions de famille et les fêtes entre amis sont en effet des rassemblements propices à l’apparition de clusters. «On est entre proches, on se dit qu’on connaît les personnes, si bien qu’on a sans doute tendance à se relâcher», glisse l’épidémiologiste Pascal Crépay
  • Faut-il alors en arriver de nouveau à des mesures coercitives dans la sphère privée ? En France, le sujet fait débat. Le docteur Jimmy Mohamed, auteur de la tribune, demande au moins une plus grande communication des autorités sanitaires à ce sujet

« Sifflons la fin de la récré ! » C’est l’appel lancé ce dimanche, dans les colonnes du JDD, par le médecin généraliste parisien Jimmy Mohamed et auquel se sont joints cinq autres médecins, dont le généticien Axel Kahn, président de la Ligue contre le cancer.

A son titre, on pourrait penser la tribune comme un tacle au gouvernement alors que le conseil de défense dédiée à la lutte contre le Covid-19, vendredi, n’a pas accouché de mesures fortes pour enrayer la pandémie. Jean Castex a bien plus insisté sur la nécessité de « réussir à vivre avec le virus », c’est-à-dire « sans nous laisser entraîner à nouveau dans une logique de confinement généralisé, « sans mettre entre parenthèses notre vie sociale, culturelle, économique, l’éducation de nos enfants… ».

« Il est temps de faire attention dans le milieu privé »

Jimmy Mohamed s’en défend. L’idée de la tribune n’est pas de demander de nouvelles mesures coercitives. « Nous, médecins, ne sommes pas dans l’injonction », précise d’ailleurs le texte. « Seulement, il y a une question à se poser, poursuit le médecin généraliste parisien. Si le virus circule, c’est que quelque chose qui ne marche pas dans les gestes barrières que les autorités sanitaires nous demandent d’appliquer. »

Ou y a-t-il plutôt un trou dans la raquette ? Jimmy Mohamed pointe en effet la problématique du relâchement dans le respect des gestes barrières lors des rassemblements familiaux et amicaux. C’est sur ce point que la tribune demande à siffler la fin de la récré. « Notre message n’est pas politique, c’est un message de prévention : il est temps de faire attention dans le milieu privé, insiste le médecin. On le sait, les mariages, les anniversaires, les réunions de famille, les soirées entre amis sont des situations à risque dans la propagation du virus, indique-t-il. Plus une pièce est petite, plus elle contient de monde, moins elle est aérée et plus vous augmentez le risque de tomber malade. Et ça sera de plus en plus vrai à mesure que l’épidémie progresse. »

Des rassemblements privés plus risqués que la rue ?

Certes, l’entreprise est la première collectivité où se déclenchent les clusters en France. 29 % des 1.583 signalés entre le 9 mai et le 7 septembre, indique Santé publique France. Mais les événements publics/privés rassemblant de manière temporaire des personnes arrivent juste derrière (15 %), suivis du milieu familial élargi (11 %). Pas si étonnant pour le Dr Pascal Crépay, épidémiologiste à l’ Ecole des hautes études santé publique de Rennes. « Dans ces rassemblements privés, on est entre proches, on se dit qu’on connaît les personnes, qu’on sait qu’elles font attention, si bien qu’on a sans doute tendance à se relâcher, glisse-t-il. Or, paradoxalement, c’est aussi dans ces rassemblements qu’on a des contacts prolongés et potentiellement plus infectants avec les personnes. »

Pour Jimmy Mohamed, il ne fait aucun doute en tout cas : « vous aviez bien plus de chance d’attraper le Covid-19 dans ces réunions de famille ou d’amis qu’en allant chercher votre pain chez le boulanger ». « Vous ne trouverez aucun spécialiste en épidémiologie et transmission des maladies infections pour justifier d’un point de vue scientifique l’obligation du port du masque en extérieur, abonde Pascal Crépay, C’est une décision politique qui peut être défendue en tant que telle. Il a notamment été dit qu’il était plus simple de l’imposer partout. Mais dans la rue, tant que vous n’êtes pas statique et que vous ne faites que croiser des gens, le risque d’être contaminé au Covid-19 est infime. »

En Grande-Bretagne, des rassemblements privés très limités… voire interdits

Faut-il alors en arriver à prendre des mesures coercitives jusque dans ces rassemblements privés, au sein de la famille élargie ou entre amis ? Des pays voisins le font déjà. A l’image de l’Angleterre qui interdisait jusqu’à présent les rassemblements de plus de 30 personnes etdurcira un peu plus la mesure, ce lundi, en ramenant la jauge à six personnes. Cette limite s’applique à l’intérieur et à l’extérieur, dans les logements privés, les espaces publics extérieurs et des lieux comme les pubs et les restaurants. Les exceptions ? Les écoles, les lieux de travail, les ménages de plus de six personnes, les mariages, les funérailles… Les contrevenants risquent une amende de 100 livres sterling (environ 100 euros), qui sera doublée à chaque récidive jusqu’à un maximum de 3.200 livres. Et c’est sans parler de Birmingham, deuxième ville du pays, où les autorités locales ont tout simplement annoncé l’interdiction des rencontres entre amis ou familles à compter de ce mardi et en raison d’une poussée des nouveaux cas de nouveau coronavirus.

En France, certains élus sont tentés d’aller sur ce terrain. Ce dimanche, sur les ondes de RTL, Renaud Muselier, président LR de la région Provence-Alpes-Côtes d’Azur, poussait pour une interdiction des mariages face à l’accélération des contaminations dans sa région, ainsi que la fermeture des plages et parcs à partir de 20h.

Au moins de la sensibilisation ?

Jimmy Mohamed ne va pas jusqu’à demander l’application en France des mesures prises outre-manche. Pas plus d’ailleurs que Pascal Crépay. « On ne demande pas dans cette tribune qu’il y ait des brigades anti-fêtes ou anti-mariages, ni qu’on poste un policier dans chaque foyer », glisse-t-il. En revanche, le médecin généraliste pointe un paradoxe dans les consignes données par les autorités sanitaires. « Si on impose le masque dans la rue, si on va jusqu’à expliquer aux gens comment se laver les mains, alors il faudrait aussi que les pouvoirs publics insistent beaucoup plus qu’ils ne le font aujourd’hui sur l’importance de ne pas se relâcher dans l’application des gestes barrières dans la sphère privée », insiste-t-il. Juste un message de sensibilisation : Evitez, autant que possible, les rassemblements privés, réduisez le nombre de personnes présentes dans le cadre privé et, si possible, reportez toute réunion. Sinon, portez un masque, comme au travail. »

Le hic, pour Pascal Crépay, est que ces recommandations existent et ont déjà été répétées. « Il a été plusieurs fois demandé aux personnes à risque d’avoir le moins de contact possible ou aux Français d’éviter autant que possible les fêtes familiales, illustre-t-il. Mais sans doute parce que ce n’est qu’une recommandation et que ce n’est pas la loi, on se dit que ce n’est pas si important que ça. » L’épidémiologiste fait le parallèle avec les vaccins pédiatriques dont huit sont devenus obligatoires depuis le janvier 2018. « Il a fallu en passer par là pour faire remonter les taux de vaccination, indique-t-il. Mais ces vaccins étaient déjà tout aussi importants lorsqu’ils étaient seulement recommandés. »