Coronavirus : « Les choix qu’on a faits n’ont pas enrayé l’épidémie », regrette Bertrand Legrand, médecin généraliste

INTERVIEW A l’occasion de la sortie de son ouvrage « Journal d’un médecin au temps du coronavirus », « 20 Minutes » a interrogé le généraliste Bertrand Legrand sur la gestion de l’épidémie

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Portrait de Bertrand Legrand, médecin généraliste et auteur de Journal d'un médecin au temps du coronavirus.
Portrait de Bertrand Legrand, médecin généraliste et auteur de Journal d'un médecin au temps du coronavirus. — L'Archipel
  • Bertrand Legrand est médecin généraliste dans un quartier populaire de Tourcoing, et responsable syndical.
  • Le 3 septembre, il publie son Journal d’un médecin au temps du coronavirus, récit de son quotidien, de ses connaissances et de ses stratégies face à l’épidémie, du 8 février au 18 mai.
  • Un document sans concession, alors que la France voit un regain des contaminations et que la gestion de l’épidémie a beaucoup fluctué ces dernières semaines.

Bertrand Legrand est un habitué des coups de gueule. Et la période du coronavirus, entre les atermoiements du gouvernement, les stratégies changeantes et les pénuries de matériel de protection lui ont donné quelques occasions de dire sa désapprobation. Dans son Journal d'un médecin au temps du coronavirus*, ce généraliste de Tourcoing et secrétaire général de la Confédération des syndicats médicaux français (CSMF) des Hauts-de-France retrace date par date ses inquiétudes, ses doutes, ses découvertes et ses colères. Un récit précis et documenté qui rappelle la solitude, la débrouille, la solidarité et l’engagement de certains généralistes pendant ces mois compliqués.

L’occasion de faire un petit retour en arrière sur les débuts de l’épidémie et sa gestion, alors que la commission d’enquête du Sénat va reprendre ses auditions le 1er septembre, et qu’une deuxième vague se dessine en France. Mais aussi, peut-être, de tirer des leçons pour combattre ce virus décidément bien mystérieux et coriace.

Dès février, vous vous êtes inquiété fortement de cette épidémie inédite, à un moment où l’opinion publique était loin d’imaginer l’ampleur du coronavirus…

Certains patients présentaient des symptômes cliniques qui n’avaient rien à voir avec la grippe. J’ai la chance de travailler dans un endroit où je suis le seul médecin pour 8.000 patients, je vois donc beaucoup de monde et je remarque les signaux d’alerte. Par ailleurs, je suis syndicaliste et j’ai des retours de terrain de confrères.

En février, on a été bombardé de mails par la DGS : on est passé d’une fois par mois à deux fois par jour. On s’est dit qu’il y avait un souci. D’autant qu’ils étaient sur-rassurants, ce qui est assez typique de la vision professorale où l’on vous dit ce qu’il faut faire, mais c’est rarement applicable sur le terrain.

Alors que le coronavirus a provoqué un boom de la téléconsultation, vous avez continué les consultations pendant le confinement…

Je sais bien qu’il y a plein de nouvelles technologies, mais mon métier, c’est d’ausculter, de voir un patient, de le voir réagir en langage non verbal pour poser un diagnostic. Pour moi, un médecin ne peut pas annoncer à un patient une pathologie potentiellement mortelle par téléconsultation. J’ai choisi de ne pas voir la personne diabétique, de lui proposer une consultation par téléphone pour renouveler son ordonnance, mais de voir les cas aigus. C’est-à-dire l’inverse de ce que préconisait la DGS…

Vous critiquez les retards de décisions, le poids de la bureaucratie. Comment expliquer ces ratés en France ?

Il y a un hospitalo-centrisme, comme à chaque grande épidémie. Je me souviens d’une garde pendant laquelle on m’a refusé de tester une patiente qui revenait de Chine… Parce que ça faisait plus de quatorze jours. Les généralistes ont une vision probabiliste, un métier de vigie. Les politiques ne nous ont pas assez écoutés. Mais est-ce qu’on est audibles et disponibles ?

Vous avez été à l’encontre de la stratégie de dépistage, qui au départ ne visait que les symptomatiques alors qu’il aurait fallu tester au hasard, ce que vous avez fait dans votre cabinet…

Vous avez la réponse aujourd’hui, puisqu’Olivier Véran applique ce qu’on conseillait en avril : faire des tests automatiques. Ma position repose sur le théorème de Bayes : quand vous avez un test qui a une mauvaise sensibilité, ce qui est le cas du PCR avec un risque de 40 % de faux négatifs, on ne peut pas l’utiliser pour diagnostiquer. En réalité, il faut être clinique : quelqu’un qui tousse et qui crache, il n’y a pas besoin de test. Les choix qu’on a faits n’ont pas enrayé l’épidémie.

Vous écrivez que « de même que les services secrets font échouer des attentats, l’action des médecins est aussi imperceptible qu’elle est essentielle »…

Les médecins ont un rôle de pacificateur totalement imperceptible. Quand vous sauvez une vie, la personne l’ignore. Tant que le drame n’est pas là, la population ne s’inquiète pas. C’est ce qu’on vit actuellement. Les Français ne comprennent pas que le nombre de cas positifs d’aujourd’hui aura un impact sur le nombre de personnes en réanimation dans six semaines. Le Covid bénéficie d’une certaine inertie.

On fait donc déjà face à une deuxième vague ?

Je ne sais pas si c’est une deuxième vague ou encore la première. On est en train d’observer une augmentation des cas positifs, mais on ne voit pas d’hospitalisations. Mais il faut rappeler qu’au mois de mars, on n’avait pas de tests ! La vague est en train de monter, mais pas d’un seul coup. C’est toute l’intelligence de ce virus qui ne produit aucun malade grave pendant un certain temps et à un moment, on se retrouve avec énormément de patients en réanimation. On n’a rien appris. C’est dramatique. Cela m’évoque le film La Haine : les gens pensent « jusqu’à présent, tout va bien ».

Vous parlez d’inertie du virus, c’est-à-dire ?

Il faut atteindre un certain seuil de malades, seuil que je ne connais pas, pour voir augmenter les cas graves. La question de la dose me paraît fondamentale. En immunologie, il n’y a pas un effet on/off, vous pouvez avoir du streptocoque plein les mains, vous n’attraperez pas forcément une angine. Par contre, si vous êtes au contact d’une dose très importante du virus, votre immunité n’arrive plus à vous protéger. On peut le comparer à une ligne de défense, si vous envoyez un soldat, il n’a aucune chance, mais une nuée de soldats, même avec de simples couteaux, va passer. D’où un risque accru pour les soignants, en contact avec un grand nombre de patients Covid. L’autre problème, c’est celui de l’immunité : on ne sait pas combien de temps elle dure pour le coronavirus. Il faut rappeler que le coronavirus est très connu, c’est celui du rhume. Or, vous pouvez faire deux rhumes dans l’année, donc miser sur une telle probabilité, ça se fait au casino, pas en médecine !

Quelles leçons tirer de la première vague pour améliorer la prévention ? Vous évoquez notamment l’importance de sensibiliser les parents qui risquent de se contaminer devant les écoles….

Il semble que les très jeunes soient peu propagateurs du coronavirus. Dans ma patientèle, je n’ai jamais eu d’enfant qui contamine un parent. Or, on se concentre sur les mesures barrières dans l’école. Mais il ne faut pas se tromper de vecteur. Quand une école a été contaminée, on a testé les enfants et pas les parents…

La France est-elle mieux préparée à une flambée de l’épidémie ?

Nous ne sommes plus en capacité économique de reconfiner la France plusieurs mois. Nous allons devoir hiérarchiser les personnes qui auront accès à la réanimation. Ce qui a déjà été fait. Les hôpitaux français n’ont pas été submergés parce que le travail de tri a été fait en amont. Ne pas envoyer en réa un patient qui a peu de chance de survivre à une intubation, c’est éviter l’acharnement thérapeutique et la perte de chance pour les patients qui en ont besoin. Cette parole est inassumée.

La DGS a annoncé qu’à partir du 5 octobre, les libéraux devront financer l’achat de protections, qu’en pensez-vous ?

La convention à laquelle nous sommes soumis, qui régule nos tarifs, a notamment pour corollaire que notre employeur, c’est la Sécurité sociale, qui a donc l’obligation de nous fournir le matériel de protection. Si ce n’est plus le cas, il faut l’impacter dans nos tarifs, qu’il faut réviser à la hausse. Sinon, la Sécu prend un risque pénal.

* Journal d’un médecin au temps du coronavirus, Bertrand Legrand, L’Archipel, 3 septembre, 17 euros.