Coronavirus : Les anti-masques en France représentent-ils un risque ?

CONTESTATION Alors que des manifestations pour dire non au masque se multiplient aux Etats-Unis et en Europe, le mouvement des anti-masques semble pour le moment peu structuré en France

Oihana Gabriel

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Des centaines de personnes ont manifesté à Madrid le dimanche 16 août contre le port du masque et les mesures contraignantes en Espagne contre le coronavirus.
Des centaines de personnes ont manifesté à Madrid le dimanche 16 août contre le port du masque et les mesures contraignantes en Espagne contre le coronavirus. — CORDON PRESS/SIPA
  • Depuis quelques semaines, des Américains, des Espagnols, des Belges, des Allemands manifestent pour dire non au port du masque face à la pandémie de coronavirus.
  • En France, le mouvement des anti-masques reste hétéroclite, virtuel et peu organisé.
  • Mais en instillant le doute, il pourrait néanmoins se révéler dangereux, préviennent deux chercheurs, qui se penchent sur ce nouveau symptôme d’une société imprégnée de défiance.

Un masque inutile, dangereux, liberticide, symbole d’un complot du lobby pharmaceutique, d’une volonté politique d’imposer une dictature ? Si des villes des Etats-Unis, mais aussi Bruxelles, Berlin ou encore Madrid ont vu défiler des citoyens qui refusent de porter un masque contre le coronavirus quel que soit le contexte, en France, le mouvement essaime sur la Toile uniquement. Pour le moment.

Un mouvement diffus

Longtemps présenté comme « inutile » par les autorités, le masque est devenu obligatoire dans les lieux publics clos le 20 juillet dernier. De plus en plus de villes l’imposent en extérieur et il devra être porté tout le temps en open space dans les entreprises à partir du 1er septembre. De quoi alimenter les doutes et théories complotistes ?

Créé en mai, le groupe Facebook « anti masque obligatoire » s’est étoffé ces dernières semaines, comptant le 19 août plus de 6.500 membres. Il n’existe pas encore d’étude sur ce mouvement naissant, mais deux enseignants, qui se penchent depuis quelques semaines sur ce phénomène, donnent quelques clefs pour mieux le comprendre. « C’est un agrégat de profils variés, dans lesquels on retrouve ce qu’on appelle la fachosphère et la complosphère, sachant que ces groupes se recoupent, souligne Tristan Mendès-France, maître de conférences associé à l’Université de Paris, spécialiste des cultures numériques. Mais il y a aussi des profils extrémistes écologistes, des anti-vaccins… »

A la différence du mouvement anti-masque américain, il reste compliqué de définir les contours de cette communauté. « C’est un mouvement diffus, latent, polymorphe, sans leadership ou figure identifiée, ajoute Jocelyn Raude, enseignant chercheur en psychologie sociale à l’école des Hautes Etudes en Santé Publique. Aux Etats-Unis, c’est très clair, il existe une polarisation avec les républicains pour la liberté, les démocrates pour l’imposition du masque. En France, on observe plutôt une courbe en U. Si idéologiquement, vous êtes proche des partis en place, vous êtes favorable à l’ensemble des mesures contre le coronavirus. Les proches des partis de contestation, LFI, RN, Lutte ouvrière ou des "gilets jaunes", défendent davantage les libertés publiques. »

Gare aux amalgames

Quel est le poids de ces militants ? Difficile à dire. Mais il ne doit pas gommer le comportement discipliné de l’immense majorité des Français. Début août, un sondage YouGov pour le HuffPost dévoilait ainsi que 84 % des Français étaient prêts à porter un masque en extérieur. « On a observé, à notre grande surprise, l’adoption massive et généralisée des mesures barrières, reprend Jocelyn Raude. Alors que le masque est culturellement très mal accepté en France, il reste associé au banditisme ou au fondamentalisme religieux. Avec cette pandémie, on a vu un revirement culturel important et durable. »

Autre précaution à prendre : comment définir un « anti-masque » ? Car entre une personne qui s’interroge sur le bien-fondé du port du masque partout et tout le temps et un citoyen qui décide d’aller manifester car il estime que porter un masque est inutile, dangereux ou liberticide, il y a toute une panoplie de pensées. « Il y a des experts, y compris hygiénistes, qui rappellent qu’il faut utiliser les masques dans les bonnes circonstances », et pas forcément en permanence, souligne l’enseignant-chercheur. Qui insiste sur la nécessaire pédagogie de la part du politique pour que les Français comprennent l’utilité de ces contraintes.

Pourquoi cette mobilisation émerge-t-elle maintenant ? « Progressivement, depuis juin, on voit un certain relâchement dans les comportements, ajoute Jocelyn Raude. Pour deux raisons. Dans toutes les épidémies récentes, même avec un risque constant, les gens ont tendance à s’accoutumer au risque. C’est compliqué de maintenir à un haut niveau des comportements contraignants. Deuxième explication : le nombre de cas graves et de décès a beaucoup baissé à partir de mai. La dynamique de la peur s’essouffle. » Même aujourd’hui, alors que depuis quelques jours, les chiffres des contaminations augmentent ? « Mais le nombre de décès et d’hospitalisation en réanimation reste à un niveau bas », nuance-t-il.

Quelles spécificités ?

Ce genre de polémique n’est pas spécifique au Covid. « A chaque fois qu’on a eu des mesures contraignantes dans l’Histoire, il y a toujours eu des controverses sur quel degré de liberté garder face à la protection du bien public », rappelle l’enseignant-chercheur. Mais certains éléments rendent unique cette contestation. Les pays n’ont pas réagi de la même façon. Et face à un virus nouveau qui apporte chaque jour son lot de surprises, le discours politique a beaucoup évolué. En particulier sur les masques, passés d’inutiles à indispensables en quelques semaines. D’ailleurs, les groupes Facebook s’échangent à qui mieux mieux des vidéos de politiques qui se contredisent. « La communication confuse du gouvernement est un péché originel », synthétise Jocelyn Raude. Ce mouvement, ici comme ailleurs, s’appuie sur les divergences entre pays dans les réponses face au coronavirus.

« Ce qu’il y a de nouveau, c’est que cette épidémie est en train de déclencher une crise économique majeure, reprend-il. En 1968, la grippe avait fait plus de 30.000 morts en deux mois, mais la mobilisation avait été beaucoup moins importante. Aujourd’hui, il y a une hyperattention des sociétés au risque sanitaire. » Par ailleurs, ce mouvement surfe sur un climat de défiance rarement égalé. Politiques, scientifiques, médias, toute parole d’autorité est systématique remise en question par une frange de la population. Troisième élément de l’équation : les réseaux sociaux, qui accélèrent la propagation de fausses rumeurs, nourrissent des contestations et enferment dans des bulles. « Il existe aujourd’hui un consensus général scientifique sur l’utilité des masques, mais un petit pourcentage d’experts y sont défavorables, reconnaît Tristan Mendès-France. Les anti-masques ne relayent que des positions marginales sans contextualiser la parole d’un seul expert. » Les réseaux sociaux agissent donc comme une loupe déformante du mouvement, mais aussi comme un tremplin. Les anti-masques d’aujourd’hui sont souvent les anti-confinement d’hier et les anti-vaccins de demain.

Des précédents inquiétants

Si ce mouvement semble, en France, peu structuré et peu puissant, pas sûr qu’il n’aura à l’avenir aucune conséquence sur l’épidémie. Manifester ou travailler sans masque, installier le doute dans une partie de la population peut limiter l’efficacité de la prévention. Chiffre intéressant, une étude de mai dévoilait qu’un quart des Français refuseraient de se faire vacciner contre le Covid si cela était possible...

Or, Jocelyn Raude rappelle que le mouvement anti-vaccin a connu une envolée express. « C’était un sujet très consensuel en France et en quelques mois, après le H1N1, on a vu l’opinion publique basculer. »

« C’est un mouvement qui reste marginal, qui ne semble pas avoir de capacité de mobilisation dans le réel, mais la visibilité, l’accélération dont il bénéficie grâce aux algorithmes des réseaux sociaux fait qu’il a une potentielle capacité de nuisance qui n’est pas à négliger », met en garde Tristan Mendès-France. Qui cite un exemple édifiant : celui du mouvement QAnon, né sur Internet. « Il y a deux ans, ces militants complotistes, anti-science, anti-vaccin, anti-masque sont passés aux Etats-Unis de la marginalité à la capacité de présenter une soixantaine de candidats au Congrès aux prochaines élections, avec environ 3 millions de profils sur Facebook qui ont adhéré à un groupe QAnon. »