Coronavirus : « On sera prêts s’il y a une deuxième vague, mais on est en colère », confient des soignants

RISQUE Les soignants confient à « 20 Minutes » leurs craintes face à une deuxième vague de coronavirus qui pourrait déferler prochainement

Anissa Boumediene

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Les soignants se tiennent prêts si la deuxième vague de coronavirus, qu'ils redoutent, venait à déferler.
Les soignants se tiennent prêts si la deuxième vague de coronavirus, qu'ils redoutent, venait à déferler. — HOLLANDSE HOOGTE/SIPA
  • Alors que les nouvelles contaminations au Covid-19 repartent à la hausse au mois d’août, beaucoup de soignants redoutent une deuxième vague imminente.
  • Certains pensent que l’hôpital pourra y faire face, quand d’autres souffrent encore de leur expérience de la première vague, comme ils le racontent à « 20 Minutes ».
  • Mais tous déplorent le manque de respect des gestes barrières qui pourrait précipiter cette deuxième vague qu’ils veulent à tout prix éviter.

De nouvelles contaminations qui repartent à la hausse. Des hospitalisations en hausse. Des placements en réanimation en hausse. Ce n’est pas une vue de l’esprit : au cœur de l’été, le coronavirus n’a pas pris de vacances, et le virus circule de nouveau très activement dans l’Hexagone. Plusieurs villes ont décrété le port du masque obligatoire dans les lieux publics ouverts très fréquentés. Pas de quoi calmer l’inquiétude de soignants inquiets, qui réclament depuis un moment la généralisation du port du masque. Un appel entendu par le gouvernement, qui annonce ce mardi l’obligation de porter un masque en entreprise à compter du 1er septembre.

Cette mesure est-elle prise à temps ? Suffira-t-elle à éviter une deuxième vague de Covid-19 dans le pays ? Les soignants pensent-ils pouvoir éviter, ou supporter une deuxième vague ? Estiment-ils être assez préparés, assez équipés ? « Cette deuxième vague sera, pour nous soignants, beaucoup plus dure », a confié le Pr Gilles Pialoux, chef du service des maladies infectieuses à l’hôpital Tenon à Paris, dans un entretien à L’Express. Applaudis chaque soir durant le confinement et exposés à la maladie dans leur travail, médecins, infirmières, aides-soignantes ou encore animateurs en Ehpad confient à 20 Minutes cette crainte partagée face à une deuxième vague qui pourrait déferler dès les prochaines semaines.

« J’aime mon métier, mais je suis usée… »

La rentrée n’a pas encore sonné, mais Marine craint déjà une flambée de l’épidémie. « A Lille, certains ne portent pas de masques dans les transports, et personne ne respecte les gestes barrières, déplore la jeune femme, auxiliaire de vie dans un Ehpad. La peur d’une deuxième vague est forcément présente, surtout pour les personnes âgées déjà fragiles, insiste-t-elle. D’où l’importance de respecter les gestes barrières, porter son masque, se désinfecter les mains ! »

La première vague, Aurélie, infirmière perfusionniste, l’avait déjà prise de plein fouet, et sent venir la prochaine. « Je gère les ECMO, le dispositif de circulation extracorporelle visant à oxygéner et décarboxyler le sang [éliminer le CO2]. Et je suis à bout physiquement : nous avons été débordés et avons dû faire appel à la débrouille pour que le système ne s’écroule pas. Nous n’avons pas pu relâcher la pression depuis la première vague, car pour que certains partent en vacances, les autres triment et se fatiguent encore plus. Sans compter le stress d’attraper soi-même le virus, de contaminer sa famille, de prendre les transports en communs parisiens bondés. A voir tous ces gens qui nous applaudissaient faire n’importe quoi aujourd’hui, la motivation n’est plus là, confie-t-elle. Je suis courageuse, j’aime mon métier, mais je suis usée… J’appréhende vraiment cette seconde vague qu’on voit déjà s’amorcer dans l’hôpital ».

Une crainte partagée par Patrick, aide soignant et animateur en Ehpad, qui regrette l’inconscience de certains. « Les réunions de famille, les vacances, les terrasses de bar, les restaurants, les gens agissent comme si tout était terminé. Pendant ce temps, les résidents des  Ehpad, eux, risquent beaucoup ».

« Beaucoup d’entre nous ont déjà très mal vécu la première vague »

Mais comment affronter une deuxième vague quand on est soignant et que l’on peine déjà à se relever de la première ? Pour Caroline, infirmière en médecine, « une deuxième vague est très probable, tous les soignants la redoutent. Le personnel est certes mieux préparé qu’en mars, mais le manque d’effectifs et les problèmes organisationnels qui en découlent restent bien présents, souligne-t-elle. Beaucoup d’entre nous ont déjà très mal vécu la première vague, entre les burn-out, la fatigue physique et émotionnelle, sans oublier tous les soignants qui ont été contaminés ».

Pour beaucoup de soignants, la première vague de l’épidémie de Covid-19 a créé un traumatisme, comme le raconte Michèle, infirmière à l’hôpital : « Gérer les patients Covid, en voir certains repartir dans la journée dans une bâche, voir les collègues atteints eux aussi et devoir les remplacer au pied levé, je n’étais pas loin du burn-out, se souvient-elle. Mais il fallait tenir, sauver les patients, se battre contre la mort. Je rentrais chez moi et je n’arrêtais pas de pleurer. Alors non, je ne voudrais pas que ça recommence, même si je crains effectivement qu’il y ait une seconde vague. Ce sont les vacances, les gens ne respectent pas forcément les gestes barrières, notamment les jeunes, qui semblent inconscients des risques qu’ils encourent pour eux, pour leurs proches et pour le personnel soignant ». Si Michèle redoute tant une deuxième vague aujourd’hui, c’est aussi parce que « les équipes sont épuisées. Chez nous, beaucoup d’infirmières sont parties depuis le Covid, et nous avons du mal à recruter. Les équipes ne sont pas complètes, on nous demande sans arrêt de faire des heures supplémentaires pour remplacer les collègues parties. Nous n’avons même plus de vie privée ! Alors faire face à une deuxième vague, nous ne pourrions pas », estime-t-elle.

Une crainte partagée par Mathilde, sage-femme, qui se sent « l’une des grandes oubliées du Ségur de la santé, pourtant bien présente lors de la première vague de Covid. On ne peut pas demander à des personnes de sacrifier leur vie pour celle des autres et les mépriser ainsi. Les soignants ne sont pas prêts pour une deuxième vague, ils sont mis plus bas que terre, épuisés de la première vague, et exaspérés par le manque de reconnaissance ».

« Nous sommes prêts », « mais nous serons moins tolérants »

Pour autant, malgré la fatigue et l’exaspération, les « premiers de cordée », comme les a décrits Emmanuel Macron, restent mobilisés. « Nous sommes prêts, assure Loïc, infirmier dans la région toulousaine. Effectivement, je pense qu’une seconde vague se prépare, mais les hôpitaux seront mieux préparés car la première vague a permis de nous organiser ». Mais Loïc est lui aussi « agacé par les attitudes non respectueuses, par ceux qui ont applaudi aux fenêtres pour ne rien respecter ensuite ». Une insouciance qui fait craindre le pire à l’infirmier. « Je pense que cette vague sera plus meurtrière que la première, pour la simple raison qu’elle sera la conséquence du non-respect des gestes barrières par la population et générera ainsi une baisse de l’engagement des soignants déjà épuisés : nous serons moins tolérants et ne sacrifierons pas notre vie pour des personnes qui ne nous respectent pas ».

Comme Loïc, Antoine, infirmier à l’assistance publique des hôpitaux de Paris qui exercé dans une unité post-Covid, pense que « les hôpitaux sont mieux préparés aujourd’hui. Pendant la crise, on ne savait pas où on allait, mais en cas de deuxième vague, l’organisation sera plus rapide et efficace : les besoins humains et matériels et l’organisation des soins sont bien évalués, et le personnel est déjà formé. La vie de l’hôpital est la même qu’avant le Covid, sans cluster dans l’hôpital. Je ne pense pas qu’il y aura une seconde vague, du moins pas de l’ampleur de la première ».

« Je suis en colère »

Une confiance partagée par Audrey, cadre de santé dans un CHU. « Je suis persuadée que le système de santé parviendra à faire face à une deuxième vague, si elle doit déferler. Parce que les soignants seront fidèles aux valeurs fortes de continuité des soins. Mais ce serait avec une grande colère, parce que les gens sont incapables de comprendre que l’intérêt collectif en matière de santé passe par la responsabilité individuelle. Le masque n’est pas une privation de liberté, bon sang, c’est une véritable protection ! »

Une colère qu’Audrey sent grandir en elle chaque jour, « parce que j’ai dû sacrifier ma vie de famille durant la première vague, parce qu’à cause de la stupidité de certains, je n’aurai pas le choix que de recommencer s’il le faut. Parce qu’il faut encore et toujours lutter contre des idiots qui « oublient » de porter leur masque en venant rendre visite à des proches déjà fragilisés par l’hospitalisation. Et je suis en colère contre ces imbéciles hargneux qui tabassent celui ou celle qui les rappelle à leur obligation de porter un masque. Toutes ces soirées d’applaudissements pour ça ? »

« J’espère que tous ceux qui n’ont pas réellement conscience de la gravité du virus dans sa forme la plus grave se rendront compte qu’il peut être mortel pour chacun d’entre nous, abonde Guillaume, infirmier. Jeunes ou anciens, nous sommes tous concernés. Alors protégez-vous, et protégez-nous ».