Coronavirus : Et si on arrêtait de critiquer les jeunes ?

FOREVER YOUNG Pointés du doigt pour un supposé relâchement de leur part dans les gestes barrières, les jeunes ne sont-ils pas un peu la cible facile à critiquer sur la reprise du coronavirus ?

Jean-Loup Delmas

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Des jeunes sur le Canal Saint-Martin, illustration
Des jeunes sur le Canal Saint-Martin, illustration — HOUPLINE RENARD/SIPA
  • Alors que les chiffres du coronavirus augmentent en France et que la crainte d’une seconde vague s’accélère, le coupable est tout trouvé : la jeunesse,prétendûment incapable de respecter les gestes barrières et qui prendrait l’épidémie avec frivolité.
  • Des critiques qui s’accélèrent depuis la parution du taux d’incidence chez Santé Publique France, qui montre une contamination bien plus importante chez les 20-29 ans que dans les autres tranches d’âge.
  • Mais ces critiques ne sont pas si fondées qu’elles n’y paraissent, et semblent en tout cas loin d’être constructives.

Vous l’aurez peut-être constaté, mais à 20 Minutes, on ne fait pas d’édito (et on en est plutôt fiers). Pourtant, à voir depuis quelques jours les articles et les commentaires se multipliaient sur un prétendu mauvais comportement frivole des jeunes face aux gestes barrières et au  coronavirus, on aurait presque envie de prendre la première écharpe rouge venue (pardon, bleue, soyons corporate) et de faire le tour des plateaux télé en tant qu’éditorialiste défendant la jeunesse et l’orphelin face aux critiques.

Certes, les chiffres sont là. Selon les données de Santé Publique France, magnifiquement mis en graphique par Le Parisien, le taux d’incidence (évolution du nombre de cas sur sept jours pour 100.000 habitants) est de 44,7 chez les 20-29 ans, quand la moyenne toute tranche d’âge confondu est à peine de 17,3. Mais faut-il pour autant considérer que la jeunesse ne respecterait en rien les gestes barrière et n’aurait pas le moindre sens du collectif ?

Aux grands tests, la patrie reconnaissante

Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale à la faculté de médecine de l’université de Genève, prend plutôt le parti inverse : « Loin de vouloir porter l’anathème, la nation peut être redevable envers les jeunes qui vont se faire tester alors qu’ils ne risquent pas grand-chose eux-mêmes pour leur santé. Ils le font avec altruisme, afin de mieux connaître leur statut virologique, instituant ainsi un cercle vertueux qui casse les chaînes de transmissions. » Même défense de la vingtaine chez François Buton, chercheur au CNRS et spécialiste de l’histoire de la surveillance épidémiologique qui estime que si, beaucoup de jeunes se font tester avec des résultats positifs, c’est bien qu’ils se fassent tester. Une preuve qu’ils ont une pensée plus collective qu’on ne veut bien le dire.

Surtout, le chercheur met en garde contre la tentative de diviser la population entre personnes responsables et irresponsables. « L’important, c’est la pédagogie, l’apprentissage progressif des règles, et non la dénonciation ou la culpabilisation. Il ne faudrait pas faire la même erreur qu’avec le Sida en pointant des catégories de population prétendument à risque, au lieu de souligner que ce sont les pratiques et les situations qui sont à risque et doivent être réfléchies. Ce n’est pas en condamnant qu’on changera les attitudes. »

Une vie socialement plus à risque

Vous l’aurez compris, conspuer la jeunesse ne semble donc pas très pertinent. Mais êtes-vous dans votre bon droit de penser quand même dans votre coin que la plupart des moins de trente piges sont une bande de petits insouciants qui ne respectent rien ? Même pas sûr. Déjà, rien n’indique que par rapport à mars, il y a eu un relâchement de la part des jeunes tout simplement car en mars, faute de tests suffisants, on ne les testait pas (seules les personnes admises à l’hôpital étaient testées, soit très majoritairement des personnes âgées), rappelle Antoine Flahault. Difficile dans ce cas-là d’établir des constats et des parallèles : « Il est tout à fait possible que la jeunesse ait toujours été plus positive au virus que les autres tranches d’âge, même en plein cœur de l’épidémie. Sans test, il est impossible de le constater, car c’est une population majoritairement asymptomatique ou avec des symptômes extrêmement légers. »

Certes, mais les jeunes plus infectés que les autres, que ce soit depuis mars ou août, c’est bien la preuve qu’ils sont moins soucieux des risques non ? Là encore, il faut tempérer les conclusions et les jugements hâtifs. « Sociologiquement, les jeunes partagent aussi plus souvent leur bureau que les seniors généralement à un rang plus élevé dans la hiérarchie des entreprises ; les jeunes vivent plus souvent dans des logements plus petits, or on a vu que de nombreuses cités-dortoirs ont été l’objet de clusters à Singapour ou aux Etats-Unis par exemple, peut-être y a-t-il plus de jeunes à occuper des emplois plus manuels ou simplement plus exposés », recense le directeur d’Institut. Bref, si les jeunes sont plus contaminés que les autres, c’est peut-être plus subi que provoqué.

Une jeunesse plus martyre que coupable ?

D’autant plus que pour l’instant, les évènements ayant le plus suscité de commentaire comme le rassemblement au Canal Saint Martin dès mai ou les parcs bondés, n’ont pas été identifiés comme ayant généré des clusters. « Certes, on peut dénoncer les fêtes dehors, mais combien y a-t-il eu de clusters liés à ces fêtes ? Il me semble que les situations les plus à risque sont les rassemblements familiaux transgénérationnels, les soirées en intérieur, et surtout les lieux de travail ou les transports collectifs, dans lesquels il faut espérer que le port du masque suffira à réduire la transmission du coronavirus », note François Buton.

Le chercheur se veut d’ailleurs réaliste, et ne nie pas certaines légèretés surtout avec le soleil, les plages et la despé : « La saison d’été est aussi une période de relâchement, de sorties, d’autant plus important pour les jeunes que le confinement et le post-confinement n’ont pas permis de faire grand-chose. On peut le regretter mais sauf à confiner tout le monde, il faut bien que les gens respirent. »

Mais une fois encore (vous aurez compris l’angle de ce papier), inutile de trop taper sur la jeunesse. Au fond, elle est plus une martyre du coronavirus, s’étant sacrifiée pour le collectif, qu’une responsable de la reprise épidémique rappelle Antoine Flahault : « Force est de constater que les jeunes plus que tous paient aujourd’hui un très lourd tribut social et économique à cette pandémie, d’autant plus lourd qu’ils sont finalement peu concernés par les conséquences sanitaires de ce coronavirus mais subissent en revanche de plein fouet les conséquences économiques et sociales à court, moyen et long terme. Ils doivent trouver bien injuste que l’on débatte aujourd’hui de leur rôle dans l’éventuelle seconde vague alors qu’ils se sont montrés jusqu’à présent plutôt coopératifs au moment du confinement strict et général, qu’ils ont appliqué – comme tous – les mesures barrières lorsqu’elles sont devenues obligatoires, et qu’ils se soumettent volontiers au test au moindre symptôme. »