Coronavirus : « On voit un relâchement sur les gestes barrières », la France va-t-elle prendre une deuxième vague dès cet été ?

SANTE S’ils sont encore légers, plusieurs signaux laissent craindre une reprise de l’épidémie de Covid-19 bien avant l’automne

Julien Laloye

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Une soirée rue des Archives à Paris, le 2 juin 2020.
Une soirée rue des Archives à Paris, le 2 juin 2020. — FRANCOIS GUILLOT / AFP
  • Maîtrisée en apparence, l’épidémie de Covid-19 pourrait connaître un rebond plus rapide que prévu en France selon certains infectiologues.
  • Plusieurs signaux démontrent que le virus se remet à circuler de manière un peu plus active, notamment en Ile-de-France.
  • Un relâchement sur les gestes barrières, notamment la distanciation sociale, inquiète alors que les vacances d’été commencent à peine.

Deux tubes qui font flipper alors qu’il faut déjà supporter ce début d’été sans Thibaut Pinot et Kylian Mbappé. La nouvelle chanson de Renaud et la petite musique désagréable d’une reprise de l’épidémie bien avant la fameuse deuxième vague qu’on nous promet pour l’automne, quand les températures descendront et que l’humidité remontera. Avertissement sérieux ce jeudi dans Le Monde du président du conseil scientifique Jean-François Delfraissy, encore plus alarmiste que Jérôme Salomon la veille dans Le Figaro : « L’été pourrait se passer dans des conditions optimales, à condition que les mesures de distanciation sociale se poursuivent. Or, je suis frappé de voir que ce n’est pas le cas. Les mesures de distanciation sociale sont en train de nous échapper. Il faut que tout le monde comprenne que sans même parler de deuxième vague, nous sommes à la merci d’une reprise en France ». Bigre.

Une situation stable en apparence ?

Le président du conseil scientifique n’est pas fou. Si le dernier bulletin de la Direction générale de la santé (DGS) évoque toujours une mer calme, avec un taux de positivité national stable (1,4 % en comptant la Guyane et Mayotte pour 3.406 nouvelles contaminations lors de la dernière semaine de juin), plusieurs données plus récentes montrent un frémissement de l’épidémie sur le territoire métropolitain, dans un contexte international peu réjouissant. De nombreux pays qui connaissent des vagues de chaleur importante, comme Israël ou l’Australie, ont pourtant dû confiner une partie de leur territoire à cause d’une circulation moins maîtrisée du virus.

« On a beaucoup parlé de l’influence des hausses des températures sur la neutralisation du virus, soupèse Jean-Daniel Lelièvre, chef du service des maladies infectieuses à l’hôpital Henri Mondor dans le Val-de-Marne. Mais même dans les pays les plus au sud, on voit bien que l’épidémie apparaît quand même. Alors peut-être que les UV produits naturellement par le soleil ont un effet sur le virus, mais ça ne suffit pas à éteindre sa circulation ».

Des traces du virus dans les eaux usées de l’Ile-de-France

L’alerte la plus sérieuse du moment ? Les derniers relevés du projet Obépine, qui dispose d’un réseau de capteurs placés sur cinq stations d’épuration d’Ile-de-France, la région la plus touchée par la première vague. Ces derniers peuvent détecter des génomes du virus dans les eaux usées avant même l’apparition des premiers symptômes, puisque le virus est présent dans les selles des gens contaminés dès l’apparition de l’infection, même quand cette dernière est souterraine. Un indicateur précieux puisqu’il permet de deviner à l’avance la courbe des hospitalisations.

Ainsi, le 5 mars, l’observatoire épidémiologique des eaux usées repérait déjà des traces conséquentes du virus alors que seulement 91 personnes avaient été testées positives dans toute l’Ile-de-France. Des traces possiblement déjà anciennes : Deux mois avant que le premier malade ne soit officiellement recensé en Italie, le coronavirus était par exemple déjà présent dans les eaux usées de Milan et de Turin, selon une analyse rétrospective de l’Institut supérieur de santé italien.

Venons-en aux faits. Alors que le virus avait disparu des eaux usées de la région parisienne à la mi-mai, il a fait sa réapparition lors de certains relevés dans la semaine du 20 juin, à des niveaux « sans commune mesure avec les niveaux observés au plus fort de l’épidémie début mars », tient à rassurer l’ARS. « Ces résultats méritent une confirmation sur une durée plus longue avant de tirer la sonnette d’alarme, explique-t-on du côté d’Obépine. Mais cela signifie forcément que le virus est encore actif ». C’est particulièrement vrai à Paris, ou plusieurs infectiologues s’inquiètent de voir les patients débarquer en nombre plus important que ces dernières semaines.

Des hôpitaux qui voient revenir des malades

A La Pitié-Salpêtrière, le professeur Eric Caumes, interrogé par Le Parisien, ne se cache plus de craindre une seconde vague dès cet été : « mon unité Covid est pleine, j’ai été obligé d’en ouvrir une autre en début de semaine dernière. Des cas continuent à arriver. On est tous inquiets ». Xavier Lescure, médecin spécialiste des maladies infectieuses à l’hôpital Bichat, a constaté sur France Info « une petite reprise d’activité avec des Covid-19 aigus, des Covid-19 tout récents, soit des contaminations sur le sol français, soit des retours de voyage ». Plusieurs voyageurs français sont notamment revenus contaminés d’Algérie, créant une situation de mini-cluster qui risque de se répéter avec la réouverture des lignes aériennes vers les lieux de vacances.

Selon le dernier bulletin épidémiologique de Santé Publique France, la diminution continue des hospitalisations observée depuis le 7 avril en région parisienne a pris fin la dernière semaine de juin, avec 30 hospitalisations pour Covid-19 chaque jour. Même constat sur les appels pour suspicion Covid à SOS Médecin, qui sont repartis à la hausse pour la première fois (+24 %). A Henri-Mondor, Le professeur Lelièvre n’a pas encore revu débarquer les malades en masse. Mais l’établissement a « de nouveau interdit complètement les consultations, en dehors des gens qui en ont vraiment besoin. Les visites pour les hospitalisations courtes sont aussi proscrites afin d’éviter les brassages de population et limiter la transmission aux personnes fragiles ».

« Ça ne peut pas être open bar tout l’été »

Pour sortir de Paris, le spécialiste a observé comme tout le monde la flambée de l’épidémie dans les villes côtières américaines, ou le cocktail jeunesse en vacances + bars et discothèques ouverts a rapidement conduit à la catastrophe. Les stations balnéaires de la Côte d’Azur et d’ailleurs pourront-elle échapper au même sort, alors que les Français vont prendre d’assaut les plages ? « On voit bien que tout le monde a envie de se dire "OK on va vivre comme on vivait hier", mais on ne peut pas faire n’importe quoi. Il faut que les gens se responsabilisent un petit peu. Dans les lieux clos, ça ne peut pas être open bar, si j’ose dire. En terrasse c’est pareil. Si les gens sont collés à 50 cm les uns des autres autour d’une table, ça ne va pas le faire, parce qu’on sait maintenant qu’une grande part de la contamination se fait par des personnes asymptomatiques ».

Ces derniers représentent environ 25 % des malades, selon la dernière synthèse de Santé Publique France sur le sujet, qui précise également que la moitié des transmissions surviennent dans la phase présymptomatique. Autant dire que ça fait quelques trous dans la raquette. « Ce ne serait pas problématique si les gens s’en tenaient aux gestes barrières et respectaient la distanciation sociale, reprend Jean-Daniel Lelièvre, mais on voit bien qu’il y a un relâchement général ». Une impression validée par les chiffres de l’enquête la plus récente de CoviPrev pour Santé Publique France. Le 30 mars, 92 % des sondés assuraient se saluer sans serrer la main ni embrasser, ils ne sont plus que 73 % trois mois plus tard. Ils étaient 85 % à garder une distance d’au moins un mètre à la même date, ils ne sont plus que 55 %, tandis que le port du masque plafonne de son côté autour des 50 %.

Des reconfinements locaux dans les cartons

De mauvais signaux qui font dire à Jean-François Delfraissy « qu’il est fondamental que les services de l’État restent dans une situation d’alerte forte durant cette période d’été, afin d’éviter un nouveau confinement que les citoyens n’accepteraient sans doute pas ». Sur la même ligne que son conseiller scientifique, le Premier ministre Jean Castex a indiqué sur RMC que son gouvernement envisageait des mesures ciblées en cas de perte de contrôle en juillet-août : « Il a toujours été dit, prévu, envisagé, qu’il convenait de se préparer à une deuxième vague de l’épidémie. Sauf qu’on ne va pas faire un éventuel reconfinement comme nous avions fait celui du mois de mars parce qu’un confinement absolu a des conséquences terribles. Donc nous allons cibler en préservant le plus possible la vie économique et sociale ».

Comprendre des reconfinements localisés, comme en Espagne ? Avant d’en arriver là, les autorités sanitaires veulent se donner tous les moyens de juguler les foyers infectieux. Un plan de dépistage massif du Covid va ainsi concerner 300.000 personnes en Mayenne la semaine prochaine après que l’ARS a constaté un doublement du nombre de cas positifs sur deux semaines consécutives. « Il ne faut surtout pas qu’on se retrouve avec le décrochage qu’on a eu en mars-avril, souligne le professeur Lelièvre. Aujourd’hui, les hôpitaux sont remplis de malades qui ne sont pas venus à l’hôpital quand ils auraient dû. C’est pareil pour mes collègues cancérologues, il faut qu’on s’occupe des autres patients. Les soignants sont épuisés et n’auront pas les moyens de se remobiliser à la hauteur de ce qu’ils ont fait lors de la première vague ». Autant leur simplifier la vie, non ?