« Après avoir lancé qu’on était des héros, ils nous traitent comme des soldats », la désillusion des soignants à trois jours de la fin du « Ségur »

REPORTAGE A trois jours de la fin des consultations du Ségur de la santé, des soignants ont à nouveau battu le pavé ce mardi pour demander davantage de moyens pour l’hôpital public

Oihana Gabriel

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La manifestation le 30 juin à Paris est partie à 14h de l'hôpital Cochin pour rejoindre le ministère de la Santé.
La manifestation le 30 juin à Paris est partie à 14h de l'hôpital Cochin pour rejoindre le ministère de la Santé. — O. Gabriel / 20 Minutes
  • Deux semaines après la grande manifestation du 16 juin, certains soignants sont redescendus ce mardi dans la rue pour crier leur colère.
  • Trois jours avant la fin du Ségur de la Santé, vaste chantier élaboré autour de seulement six semaines de négociations, beaucoup de ceux que nous avons interrogés ne cachaient pas leur désillusion.
  • Portés en héros pendant la crise du coronavirus, ils n’ont pas l’impression que les politiques ont entendu l’urgence de la situation pour l’hôpital public.

« Des moyens pour l’hôpital, pas pour le capital ». Devant l’hôpital Cochin, à Paris, quelques milliers de soignants ont de nouveau battu le pavé ce mardi pour faire part de leurs revendications, trois jours avant la fin du Ségur de la Santé. Six semaines de discussions censées remettre à plat le système de soin et faire un tour de table des exigences du public comme du privé.

Après l’annonce, la semaine dernière par Olivier Véran, d'une enveloppe de 6,3 milliards d'euros pour la revalorisation salariale (6 milliards pour les personnels non médicaux, 300 millions pour les médecins), la colère n’est pas retombée. Du moins chez les soignants qui se sont à nouveau mobilisés. Quand on leur demande ce qu’ils attendent de ce « Ségur », qui devrait déboucher sur des annonces d' Emmanuel Macron dès la semaine prochaine, ils ne cachent pas leur amertume.

  • Hélène, 34 ans, infirmière en réanimation néonatale
Des pancartes humoristiques mais beaucoup de désillusion un mois après le lancement de ces négociations sur notre système de santé.
Des pancartes humoristiques mais beaucoup de désillusion un mois après le lancement de ces négociations sur notre système de santé. - O. Gabriel / 20 Minutes

​« J’aimerais que cette reconnaissance qui nous ai tombé dessus pendant la crise sanitaire se transforme en actes. Et notamment par une revalorisation salariale. On est sous-payé par rapport à ce qu’on fait. Là, on est devant la caméra, donc c’est le moment d’en profiter. L’enveloppe de 6 milliards, ça fait un gros chiffre. Mais je ne sais pas combien on est, si ça prend en compte les charges patronales, sociales. Je veux savoir ce que j’aurai en plus sur ma feuille de paie, si je vais pouvoir me loger avec ma famille à Paris. Si c’est 20 euros par mois, on est très loin des 300 euros demandés par les collectifs.

Et de toute façon, ça ne change pas nos conditions de travail. Aujourd’hui, je n’ai même pas un fauteuil par chambre d’enfant, donc quand une mère doit allaiter son bébé prématuré, c’est la croix et la bannière… On n’a même pas assez de tire-lait ! Pendant le coronavirus, on a donné aux médecins les moyens de décider pour faire tourner leur service et on s’est rendu compte que ça fonctionnait. Alors continuons à leur faire confiance ! On a entendu beaucoup d’effets d’annonce, donc on est un peu sur la réserve. Et puis la confiance est rompue, même par rapport à ce « Ségur ». Quand le gouvernement nous dit que tout le monde a pu être soigné parce qu’on a augmenté les lits en réanimation, ce n’est pas vrai. Malgré cet effort, certains patients auraient pu être sauvés si on avait eu davantage de moyens, de matériel, de préparation. »

  • Tristan, interne en pédiatrie en Ile-de-France
Pendant la manifestation des soignants du 30 juin, certains d'entre eux nous ont dit leur espoir à trois jours de la fin du Ségur.
Pendant la manifestation des soignants du 30 juin, certains d'entre eux nous ont dit leur espoir à trois jours de la fin du Ségur. - O. Gabriel / 20 Minutes

« Fin 2019, j’ai été vraiment choqué de voir qu’on a dû transférer des enfants hors de la région pour les soigner en néonatalogie. Les parents, dans le contexte le plus horrible qui soit, devaient donc faire 2 heures de route chaque jour pour être au côté de leur enfant hospitalisé… "Grâce" au Covid, malheureusement, la conscience générale se réveille sur nos conditions de travail, alors que ça plus de deux ans qu’on essaie de faire entendre que l’hôpital public se meurt. Avant, on n’avait eu aucune réponse. J’ai eu des échos des discussions plutôt positifs. Mais on nous a tellement menti que j’ai perdu un peu espoir.

Il existe un énorme problème de rémunération des infirmières, des aides-soignantes. Mais aussi des médecins, même si c’est un peu compliqué de se plaindre parce qu’on gagne mieux notre vie. Mais la fuite des médecins vers le privé, c’est un souci pour les patients, pour la recherche… Je trouve qu’il y a une vraie absurdité sur le travail de nuit. Un jour, lors d’une garde, je me suis rendu compte que la médecin senior de 35 ans, qui avait sous sa responsabilité toute la pédiatrie, était payée 100 euros de moins qu’une aide-soignante qui venait en renfort. Une garde de nuit pour un médecin, c’est cinq fois mieux payé dans le privé que dans le public. Je me suis dit "c’est pas possible, faut vraiment aller dans le privé". Et c’est vrai que le dilemme existe quand on est jeune médecin, entre gagner mieux sa vie ou rester attaché au public. Heureusement, on se soutient beaucoup entre soignants et on est très investi. C’est sans doute pour ça que les politiques ont du mal à débloquer des fonds pour nous qui aimons notre métier. Mais j’espère que cette fois, l’État a compris que notre système de santé court à sa perte. »

  • Karine, 49 ans, auxiliaire puéricultrice de nuit à Robert-Debré
 Karine manifeste sa colère et ses attentes pour sauvegarder l'hôpital public, notre
Karine manifeste sa colère et ses attentes pour sauvegarder l'hôpital public, notre - O. Gabriel / 20 Minutes

« L’État trouve 150 milliards pour les entreprises et 6 milliards seulement pour les soignants… La revalorisation des salaires, on nous la doit depuis des dizaines d’années. Et ça n’empêchera pas les burn-out des soignants. S’il y a une deuxième vague de coronavirus, cette fois on aura le matériel nécessaire, mais pas les effectifs. C’est affolant de voir le nombre de soignants qui démissionnent. Malheureusement, ce « Ségur de la santé », c’est une parodie de négociation puisque plusieurs syndicats ont quitté la table. Après avoir lancé qu’on était des héros, ils nous traitent comme des soldats censés obéir aux ordres. Je pense que le choix politique, il est déjà arrêté. En séparant la revalorisation salariale des médecins, ils divisent pour mieux régner. Et le patient, il apparaît où ? Le débat se limite aux salaires. Mais les problèmes sont beaucoup plus vastes. Par exemple sur les locaux. J’avais participé à des réunions pour réaliser des travaux dans mon hôpital. Résultat, l’architecte n’en a fait qu’à sa tête et on traverse le local poubelle avec des plateaux-repas… qui n’ont même pas de couvercle. Et après, je suis garante de l’hygiène !

Il faut réfléchir à la santé de demain. On va malheureusement vers une privatisation, à l’américaine. Déjà aujourd’hui, ce qui ne rapporte pas d’argent n’est pas quantifié. Par exemple, une toilette mortuaire, ce n’est pas comptabilisé et pourtant, ça prend du temps. Je n’ai pas choisi ce métier pour avoir l’impression à la fin de mon shift d’avoir mal fait mon boulot ! On a beaucoup parlé de l’agressivité des patients aux urgences, mais c’est le système de soins qui dysfonctionne. Ce matin, un papa m’a dit "bravo pour ce que vous faites" alors qu’il avait attendu douze heures aux urgences avec sa fille pour une simple fracture… On est des soignants low cost dans le public et on nous demande de travailler, pas de penser. Pourtant, on ne demande pas grand-chose, juste d’être traité avec Humanité avec un grand H comme Hôpital public, qui est notre bien commun. »

Maintenir la pression

Après le succès de leur mobilisation du 16 juin (100.000 à 180.000 manifestants selon les sources), les syndicats et collectifs hospitaliers entendaient maintenir la pression sur l’exécutif ce mardi. La jauge était toutefois nettement inférieure, avec deux fois moins de rassemblements prévus (une centaine dans toute la France, selon la CGT) et une participation en recul : plusieurs milliers de manifestants à Paris, au moins 1.200 à Lyon selon la préfecture, entre 1.600 et 3.000 à Nantes, 700 à 1.500 à Montpellier, 200 à 500 à Clermont-Ferrand, 500 à Grenoble, 200 à Strasbourg, quelques centaines à Dijon.