Coronavirus : Un R0 qui grimpe, un reconfinement localisé… Faut-il s’inquiéter de la situation en Allemagne ?

EPIDEMIE La découverte d’un super cluster dans un abattoir a poussé les autorités à reconfiner pour la première fois deux cantons en Allemagne ce mardi

Oihana Gabriel

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Des bénévoles aident des employés de l'abattoir Tonnis et leurs familles derrière une grille, car ils sont reconfinés dans leurs appartements à Verl, en Allemagne depuis ce mardi 23 juin.
Des bénévoles aident des employés de l'abattoir Tonnis et leurs familles derrière une grille, car ils sont reconfinés dans leurs appartements à Verl, en Allemagne depuis ce mardi 23 juin. — Martin Meissner/AP/SIPA
  • L’Allemagne a annoncé mardi pour la première fois un reconfinement à l’échelle locale face à l’irruption d’un important foyer de contamination parti du plus grand abattoir d’Europe.
  • Une décision qui fait suite à un rapport assez inquiétant de l’institut Robert Koch signalant que le taux de contamination avait nettement augmenté.
  • Difficile de dire pour le moment si ces informations Outre-Rhin doivent inquiéter en France, même si l’hypothèse d’un reconfinement local n’est pas exclue, et pourrait être difficile à accepter.

Après Pékin qui a décidé de reconfiner certains quartiers de la capitale chinoise, le risque se rapproche.  L'Allemagne, présentée comme un modèle pour ses voisins européens, a annoncé ce mardi midi un reconfinement partiel dans le canton de Gütersloh , et dans celui voisin de Warendorf. En cause, notamment, l’apparition d’un foyer de contamination au coronavirus dans un grand abattoir où plus de 1.500 cas d’infections ont été détectés sur près de 7.000 travailleurs.

« Nous allons réintroduire un confinement dans l’ensemble du canton de Gütersloh », qui compte environ 360.000 habitants dans l’ouest du pays, a dit à la presse le dirigeant de la région, la Rhénanie du Nord-Westphalie, Armin Laschet. Warendorf, lui, compte 280.000 habitants. Une décision qui intervient après que l’Institut Robert Koch, qui surveille l’épidémie, a prévenu ce week-end que le taux de reproduction du virus avait nettement augmenté. De quoi s’inquiéter ?

Un R0 qui grimpe rapidement

Ce rapport de l’Institut Robert Koch (RKI), l’équivalent de notre Direction générale de la santé (DGS), a mis en lumière quelques données intéressantes. Le taux de transmission du virus, qu’on appelle RO, a atteint 2,8. Ce qui veut dire que 100 patients infectés risquent de contaminer 280 personnes. Rappelons que l’épidémie est considérée comme sous contrôle quand le RO passe en dessous de 1. Et qu’il doit être le plus bas possible pour éviter une deuxième vague. Un chiffre assez théorique, mais qui s’appuie sur une augmentation du nombre de cas, passé de 192 cas le 15 juin à 687 cas le 21, selon le RKI.

Signe que le virus s’est remis à circuler de façon importante chez nos voisins germaniques ? Les autorités n’ont en tout cas pas tardé à réagir avec ce reconfinement local. Jusqu’au 30 juin, bars, cinémas, musées, centres de fitness, piscines resteront fermés et les habitants devront limiter les contacts.

Une hausse à relativiser

Ces nouvelles donnent quelques sueurs froides aux Français, qui commencent à peine à retrouver une vie « normale » avec la réouverture des cinémas depuis lundi et le retour de l’école obligatoire… Ces chiffres annoncent-ils un début de seconde vague ?  Dans son communiqué, l’Institut Robert Koch relativise la portée de ce RO qui augmente. Tout d’abord, il peut être calculé soit sur quatre jours, soit sur une semaine. Or, il se situe davantage aux alentours de 2,03 - plus bas donc que 2,8 – si on lisse sur une semaine.

Ensuite, ce taux de contagion est basé sur le nombre de cas, pas sur le nombre de décès, qui reste bas en Allemagne (un peu moins de 9.000) par rapport à la France, l’Italie ou l’Espagne. « Étant donné que le nombre de cas en Allemagne est globalement faible, ces épidémies locales ont une influence relativement forte sur ce taux », explique l’Institut dans son communiqué. Notamment dans le cas de cet important cluster découvert dans un abattoir. « Aujourd’hui en Allemagne, comme en France, on est tombé à un tout petit nombre de nouveaux cas de coronavirus par jour, liés à des regroupements localisés, confirme Michèle Legeas, enseignante-chercheuse à l’Ecole des Hautes études en santé publique (EHESP). Le calcul du RO, un outil scientifique vulgarisé pendant cette crise, perd un peu de son sens. Cet indicateur a été élaboré pour estimer l’impact sur une grande population d’un agent contagieux. »

Autre critique de la spécialiste de l’analyse et de la gestion des situations à risques sanitaires : « Il a de l’intérêt si on suppose que la contagion se fait de façon aléatoire et homogène. Or, tout le monde sait maintenant que ce n’est pas le cas. Ce coronavirus, comme d’autres de sa famille, ne se diffuse pas au hasard, il ne saute pas d’une personne sur l’autre comme la misère sur le monde. Il faut des circonstances, j’aime parler de "situations" et il y a les fragilités de certains qui augmentent les risques. »

Faut-il s’en inquiéter ?

Au-delà de ce RO critiquable, l’annonce ce mardi du reconfinement rappelle qu’en France également, on voit l’émergence de clusters, notamment dans des abattoirs. Selon le dernier bilan de la DGS du lundi 22 juin, 253 cas groupés ont été repérés depuis le 9 mai, dont cinq nouveaux. Pour Michèle Legeas, la décision de nos voisins invite à maintenir la vigilance, pas à créer la panique. « Il faut continuer à prendre des mesures pour limiter la propagation. Ce RO qui augmente, cela ne veut pas dire que le virus serait plus contagieux ou que les situations favorables à l’extension de l’épidémie plus nombreuses. »

D’autant qu’elle souligne certaines différences entre la France et l’Allemagne dans la gestion du Covid. « Nos voisins ont été moins touchés par l’épidémie, avec moins de décès, les gens ont peut-être moins intégré le risque dans leurs comportements et donc relâché peut-être plus rapidement les règles de prévention. Par ailleurs, ils ont peu confiné, pour maintenir au maximum les activités économiques. »

La difficile acceptation d’un reconfinement

Et en cas de redémarrage localisé de l’épidémie, reconfiner tout un pays aurait peu de sens. « Agir de manière localisée, c’est peut-être le seul moyen d’éviter que ça reparte », prévient-elle. Pour éviter des retombées économiques phénoménales que l’on commence à peine à toucher du doigt. Mais aussi pour une question d’acceptabilité. Si la France devait suivre le chemin de son voisin allemand, le gouvernement aurait besoin de faire un effort de pédagogie pour expliquer les raisons de cette décision. « Il sera beaucoup plus compliqué de faire accepter à la population d’être reconfinée aujourd’hui, avance Michèle Legeas. Le gouvernement, qui a frappé un grand coup en mars, risque de se retrouver démuni si jamais on fait face à des retours localisés de l’épidémie. » D’autant que le confinement a souligné les inégalités sociales. Et il est beaucoup plus compliqué de respecter les distances sociales et l’enfermement quand on vit dans un minuscule appartement ou dans un foyer pour migrants… Or, les académies de médecine et de pharmacie rappellent dans un communiqué ce mardi que « les personnes en situation de précarité ont particulièrement été exposées à l’épidémie de Covid-19 du fait de leur vulnérabilité économique et sociale ».

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« Ceux qui travaillent dans des abattoirs ont de petits revenus, si on les reconfine, ils perdent à nouveau leurs ressources », reprend Michèle Legeas. Compliqué, donc. Samedi dernier, des heurts ont été signalés en Allemagne entre des policiers et les habitants d'un immeuble à Göttingen, placés en quarantaine. Et la chercheuse d’avertir : « Vous imaginez si en France on commence à envoyer la police dans les quartiers où l’on impose un reconfinement à certains, alors qu’on est en plein dans un mouvement de manifestations qui dénoncent les violences policières et le racisme​ ? »