« Le confinement a aggravé les difficultés d’accès à l’IVG », alerte Sarah Durocher, coprésidente du Planning familial

INTERVIEW Le Planning familial dénonce les difficultés d’accès à l’IVG et redoute qu’à cause du confinement, nombre de femmes aient dépassé le délai légal d’avortement en France

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Quarante-cinq ans après la loi Veil, le Planning familial dénonce les difficultés d'accès à l'IVG, des difficultés exacerbées par la crise sanitaire et le confinement.
Quarante-cinq ans après la loi Veil, le Planning familial dénonce les difficultés d'accès à l'IVG, des difficultés exacerbées par la crise sanitaire et le confinement. — Lionel BONAVENTURE / AFP
  • Durant le confinement, l’accès à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) a été beaucoup plus difficile pour certaines femmes, qui n’ont pas pu en bénéficier.
  • Et depuis le déconfinement, les appels au Planning familial pour des demandes d’IVG hors délai ont plus que doublé.
  • Sarah Durocher, coprésidente du Planning familial, redoute une hausse des demandes d’avortement hors délais.

Disposer librement de son corps. Un droit fondamental mais qui semble aujourd’hui bouleversé par la crise sanitaire du coronavirus. Parmi les nombreuses conséquences d’un confinement qui aura duré près de deux mois, le droit d’accès à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) serait aujourd’hui malmené. C’est l’alerte que lance le Planning familial, qui redoute que de nombreuses femmes souhaitant avorter se retrouvent hors délai pour pouvoir accéder à l’IVG en France.

« Dès le confinement, nous avons eu au Planning familial une hausse de plus de 50 % des appels pour des questions liés à l’avortement et aux tests de grossesse, explique Sarah Durocher, coprésidente du Planning familial. Pendant cette période particulière, accéder aux centres pratiquant l’IVG a été plus difficile et certaines se sont vu opposer un refus de prise en charge. » Quelques semaines après le déconfinement, quelles conséquences cette situation va-t-elle avoir pour les femmes et leur accès à l’IVG ? « Nous craignons une hausse des demandes d’IVG hors délai, ce qui va être très difficile pour les femmes concernées », indique Sarah Durocher, qui répond aux questions de 20 Minutes.

Comment expliquer ce risque de hausse des demandes d’IVG hors délai ? A-t-il été plus difficile d’avorter pendant le confinement ?

Très vite au début du confinement, nous avons contacté le ministre de la Santé Olivier Véran afin qu’il rappelle clairement que l’IVG est un soin d’urgence et que son accès devait être garanti durant cette période. Mais nous n’avons aucune réponse. Et nous avons constaté que les centres d’IVG étaient presque vides, il y a eu une baisse des IVG à ce moment-là. Les femmes ne sont pas allées avorter, par peur de contracter le coronavirus, par peur d’être contrôlées durant leur déplacement et de devoir se justifier, par peur d’être jugées, culpabilisées. Le confinement et la crise sanitaire du coronavirus ont aggravé les difficultés d’accès à l’IVG.

Si, durant le confinement, le délai de l’IVG médicamenteuse a été porté de sept à neuf semaines d’aménorrhée, en revanche, la possibilité d’allonger temporairement les délais de l’IVG chirurgicale de douze à quatorze semaines a été rejetée au Sénat, malgré le soutien d’un nombre important de parlementaires. Or, cette crise inédite s’est ajoutée aux difficultés déjà existantes concernant l’accès à l’IVG : il n’y a pas assez de professionnels la pratiquant aujourd’hui en France, certains territoires sont peu équipés, et obtenir un rendez-vous pour avorter peut parfois prendre deux à trois semaines. Certains médecins refusent de la pratiquer. Parfois pour des raisons pécuniaires : certains estiment qu’il n’est pas rentable de mobiliser un bloc pour une IVG chirurgicale. Les gens ne savent que trop peu que l’accès à l’IVG reste compliqué.

Depuis le déconfinement, l’accès à l’avortement est-il plus facile ?

Non. Dès le déconfinement, notre numéro vert* « sexualités, contraception, IVG », le 0800 08 11 11, a enregistré une hausse de 120 % des appels pour des demandes d’IVG en délai dépassé [soit au-delà de la 12e semaine de grossesse ou de quatorze semaines après le début des dernières règles], soit plus de deux fois plus qu’à la normale. De nombreuses femmes n’ont pas pu avorter plus tôt parce que plongées dans une trop grande précarité à cause du confinement, ou coincées à la maison en télétravail tout en gardant leurs enfants.

Et ces appels ne sont que la partie visible de l’iceberg, de nombreuses femmes risquent de se trouver dans cette situation de détresse, se retrouvant aujourd’hui hors délai pour avorter.

Pour les femmes qui sont à la limite des délais légaux en France, quelles sont les risques et conséquences ?

Celles qui en ont les moyens financiers iront avorter dans des pays comme les Pays-Bas ou le Royaume-Uni, où le délai légal est de vingt-quatre semaines de grossesse. Mais toutes les femmes ne peuvent pas se le permettre : pour avorter à l’étranger, cela représente des frais de 700 à 3.000 €. Un coût que beaucoup de femmes ne peuvent supporter. Au risque de subir une grossesse non désirée, de tenter d’avorter seules au péril de leur vie, voire d’attenter à leur vie. C’est inacceptable. Certaines sont précaires, mineures, victimes de violences conjugales, de viol, on ne peut pas les abandonner à leur détresse.

Que préconisez-vous ?

Au Planning familial, nous plaidons depuis longtemps pour un allongement du délai légal d’avortement à vingt-deux semaines de grossesse, sur le modèle de pays européens plus progressistes que nous.

En 2020, soit quarante-cinq ans après le vote de la loi Veil, on constate malheureusement qu’en France, en 2020, toutes les femmes n’ont pas librement accès à l’IVG et qu’elles sont stigmatisées. Leur droit à l’avortement n’est en pratique pas assuré.

* Numéro vert « sexualités, contraception, IVG », 0800 08 11 11, du lundi au samedi de 9 h à 20 h en métropole et aux Antilles du lundi au vendredi de 9 h à 17 h.