VIDEO. Mobilisation pour l’hôpital : « Il faut faire sentir qu’il y a tout un peuple, celui qui a applaudi tous les soirs, derrière ces soignants mécontents »

REPORTAGE Ce mardi 16 juin, soignants mais aussi non soignants ont marché à Paris et dans plusieurs villes de région pour dire leur colère après la crise du Covid et ses loupés et demander davantage de moyens pour l'hôpital

Oihana Gabriel

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La manifestation du 16 juin pour réclamer plus de moyens pour l'hôpital public à Paris.
La manifestation du 16 juin pour réclamer plus de moyens pour l'hôpital public à Paris. — O. Gabriel / 20 Minutes
  • Ce mardi, quatre grands syndicats et des collectifs ont donné rendez-vous aux soignants mécontents pour réclamer haut et fort plus de moyens pour l’hôpital public.
  • De Paris à Montpellier en passant par Metz, Dunkerque et Bobigny, plus de 220 rassemblements étaient prévus dans le cadre de cette journée d’action nationale.
  • Avec l’objectif de mobiliser les non-soignants, qui ont découvert ou mesuré l’importance d’un hôpital en bonne santé en cas de crise sanitaire.

« Soignants, soignés, tous ensemble », affiche une soignante sur sa surblouse lors de la manifestation ce mardi. Un beau résumé de ce cortège parisien qui mêlait médecins, infirmières, aides-soignantes, mais aussi grand public. Selon la police, 18.000 personnes, en majorité des infirmières, se sont réunies pour réclamer des hausses de salaires et d’effectifs et l’arrêt de la fermeture de lits.

Soignants et non soignants ont marché côte à côte mardi 16 juin 2020 à Paris pour demander plus de moyens pour l'hôpital.
Soignants et non soignants ont marché côte à côte mardi 16 juin 2020 à Paris pour demander plus de moyens pour l'hôpital. - O. Gabriel / 20 Minutes

Selon les syndicats, ils étaient au moins 30.000. Depuis plusieurs mois, les syndicats et collectifs mobilisés depuis mars 2019, et qui avaient organisé une manifestation en novembre et en février, espéraient voir leurs rangs grossir. Jusqu’ici, le grand public n’avait pas emboîté le pas. A voir tant de marcheurs avec masque mais sans casaque, à interroger tant d’étudiants, retraités, actifs présents pour dire leur soutien, il semblerait que la crise du coronavirus ait changé la donne.

Pas que des blouses blanches

A Paris, où la marche a commencé près de ministère de la Santé pour rejoindre les Invalides, il n’y avait pas que des blouses blanches. Avenue de Ségur, dès 13h, les calottes colorées, ballons rouges de la CGT, les surblouses bleues aux messages clairs fleurissent.

Le cortège est parti à 14h de l'avenue de Ségur, où se trouve le ministère de la Santé pour rejoindre Invalides.
Le cortège est parti à 14h de l'avenue de Ségur, où se trouve le ministère de la Santé pour rejoindre Invalides. - O. Gabriel / 20 Minutes

Trois jeunes soignants, assis sur un trottoir, cherchent des phrases accrocheuses à taguer sur des pancartes en carton, tandis qu’une fanfare fait danser les mobilisés. 

Le message des syndicats et collectifs, qui avaient promis un grand rassemblement ce 16 juin et appelé les patients d’aujourd’hui et de demain à rejoindre la mobilisation, semble avoir été entendu. Sur les pancartes, qui rivalisent d’humour et d’inventivité, on remarque que le soutien d’un public non-soignant se mêle aux revendications des premiers intéressés.

Des nombreuses pancartes montraient le soutien du grand public aux soignants.
Des nombreuses pancartes montraient le soutien du grand public aux soignants. - O. Gabriel / 20 Minutes

« Hommage aux défunts, merci aux citoyens de 1e ligne », « Ne vous endormez pas, l’hôpital n’a plus de lit », « Je n’ai pas eu le Covid, mais vous m’avez donné la rage »… Car la pénurie de masques, de tests, les discours contradictoires du pouvoir n’ont pas été effacés dans la mémoire de ces citoyens, malgré le pic épidémique passé.

Des costumes, des pancartes cocasses, les manifestants n'ont pas oublié leur humour.
Des costumes, des pancartes cocasses, les manifestants n'ont pas oublié leur humour. - O. Gabriel / 20 Minutes

« Je pense que la crise du Covid a aidé à mettre en lumière notre mécontentement, avoue Barbara, infirmière en réanimation. Quelque part heureusement, car ce n’est pas tous les jours qu’on a une pandémie… Dans mon entourage, j’avais plus de non soignants qui avaient prévu de venir que de collègues, que j’ai finalement retrouvés ! »

« Un soutien pas temporaire, mais de long terme ! »

Certains regrettaient tout de même que le grand rassemblement se tienne un mardi et non un samedi… « Entre applaudir et manifester, pour certains, il y a un gouffre », nuance Sylvie, 54 ans, comptable et militante à la CGT. Pas pour ceux qui, comme elle, ont marché des heures dans la capitale ce mardi. « La santé, c’est un sujet pour tous et à titre personnel, j’ai vu les urgences se dégrader », reprend la quinqua, venue seule pour dire son mécontentement. Il y a un an, elle avait participé à des sit-in devant plusieurs hôpitaux parisiens, avec des gilets jaunes.

Le cortège est passé devant l'esplanade des Invalides, mardi 16 juin 2020 lors de la manifestation pour l'hôpital public.
Le cortège est passé devant l'esplanade des Invalides, mardi 16 juin 2020 lors de la manifestation pour l'hôpital public. - O. Gabriel / 20 Minutes

« Mais là, avec le coronavirus, j’avais encore plus envie de me mobiliser, il y a eu tellement de mensonges », tempête-t-elle en rejoignant le cortège. Pour beaucoup, il y a urgence. « A nos âges, on est forcément passé par l’hôpital, nos parents par un Ehpad et on a vu les conditions de travail, souffle Isabel, une manifestante de 61 ans. La gestion budgétaire de la santé ne peut que mal se terminer. »

« La santé gratuite pour tous, c’est un droit fondamental, explique un peu plus loin Maxime, 32 ans, développeur informatique. On a fait cadeau de 7 milliards à Air France et après on dit qu’il n’y a plus d’argent pour l’hôpital public, mais dans quel monde on vit ? On les a applaudis tous les soirs pour leur dire notre soutien, pour moi ce n’est pas temporaire mais de long terme ! » « A l’hôpital, les moyens ne sont pas au rendez-vous et on exploite les soignants au détriment de leur santé et de la nôtre », complète Lucile, une enseignante de 28 ans, croisée un peu plus loin dans le cortège. Avec plusieurs collègues, elle arbore une cocasse « Petite pancarte, GROSSE COLERE ».

Lulice, François et leurs collègues enseignants sont venus soutenir les soignants mardi 16 juin 2020 dans la manifestation parisienne.
Lulice, François et leurs collègues enseignants sont venus soutenir les soignants mardi 16 juin 2020 dans la manifestation parisienne. - O. Gabriel / 20 Minutes

« Je suis née au Chili et je connais parfaitement le modèle néolibéral qui semble plaire à Macron, nous explique Patricia, une retraitée qui vit en France depuis trente-quatre ans. Aujourd’hui, au Chili, tout est privé, les pauvres meurent de soif, de faim ou du coronavirus. En France aussi, on est en train de perdre le sens du collectif. Cela provoque une colère en moi pas possible. Il faut résister… »

Une rage que partage Nicolas, qui tient haut sa pancarte « Soutien aux soignants, on est avec vous, on sera avec vous ». « La crise du Covid a souligné l’urgence de se mobiliser pour défendre l’hôpital, mais aussi tous nos services publics, assure-t-il. On nous annonce des restructurations, du chômage de masse pendant que les dividendes continuent d’arroser les actionnaires, c’est une honte ! »

Même soutien du côté de Marianne, une enseignante de 51 ans, sous sa pancarte : « nous avons applaudi les hospitaliers, continuons à les soutenir ». Avec ses copains du collectif du 19e pour défendre l’hôpital public, elle marche aux côtés de ces « premières lignes » qu’on a tant loué, et qu’on oublie vite une fois la crise retombée. « Je donne des cours à l’hôpital Robert Debré, et je vois les services se dégrader, fermer même parfois, c’est de la folie ! »

Mettre la pression sur le Ségur

Alors que le gouvernement a ouvert des négociations fin mai, baptisées Ségur de la Santé, ce n’est pas le moment de relâcher la pression, selon elle. « Le Ségur, les soignants en sont mécontents. Il faut vraiment mettre un coup d’arrêt à cette politique où l’hôpital est vu comme une entreprise », plaide Marianne.

Mais ce fameux « Ségur de la santé » ne suscite que très peu d’espoir parmi les manifestants rencontrés. « Le gouvernement fait des annonces, mais c’est le parti de la publicité, dans les faits, ils ne font rien », s’agace ainsi Nicolas. « On a tout le temps des consultations qui sont ignorées ensuite par les décideurs, balaie Lucile, enseignante, peu optimiste. Il faut faire sentir qu’il y a tout un peuple, celui qui a applaudi tous les soirs, derrière ces soignants mécontents ! »

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Quant au plan massif d’investissement pour l’hôpital public promis en mars par le président, l’évocation fait même sourire Chantal, une retraitée qui a été de toutes les manifestations pour l’hôpital, mais aussi contre la réforme des retraites. « Si on est là, c’est parce qu’on ne croit pas au discours de Macron, c’est limite s’il ne nous culpabilisait pas d’aller manifester… » Et son amie Anne-Marie, également retraitée engagée de la couper : « Le manque de masque, de moyens dans les hôpitaux, c’est pour cela qu’ils ont dû figer l’économie. La gestion de la crise a été faite n’importe comment ! De toute façon, il n’ira pas à l’encontre des réformes qu’il avait prévu de faire. Je partage la colère des soignants. Leur donner des médailles… qui viennent de Chine en plus. Quelle honte ! » Dans les baffles résonne, comme un écho, la chanson des infirmières de Valence « y’a de la colère dans le cathéter ».

Des heurts à la fin de la manifestation

Selon l’AFP, des échauffourées ont éclaté mardi à Paris, en marge de la manifestation des soignants, avec des jets de projectiles auxquels les forces de l’ordre ont répondu par des tirs de gaz lacrymogène. « Un véhicule a été retourné et dégradé », a par ailleurs tweeté la préfecture de police, qui faisait état à 16h de 16 interpellations.