Déconfinement : Saluts, câlins, embrassades… Pourquoi le toucher nous manque tant depuis le début de l'épidémie

CORONAVIRUS Le confinement et les mesures de distanciation physique ont révélé notre besoin de contact humain et l’importance du toucher, un sens sous-estimé

Oihana Gabriel

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Illustration d'amies qui se prennent dans les bras.
Illustration d'amies qui se prennent dans les bras. — Pixabay
  • Dans cette période de déconfinement, il est un manque criant : toucher ses proches, saluer ses collègues sans gêne ou peur.
  • Bien que le pic épidémique semble être derrière nous, la distanciation sociale risque de prolonger ce manque de toucher, notamment pour les plus âgés, fragiles et isolés.
  • Les neurosciences ont révélé l’apport fondamental de ce sens longtemps sous-estimé et cette frustration risque d’avoir des conséquences sur la santé à long terme.

Faire un check de pied (un peu ridicule), rester à deux mètres de sa grand-mère malade, ne pas pouvoir étreindre un ami qui pleure ou embrasser son petit-fils… Dans cette période de déconfinement où beaucoup ont retrouvé avec plaisir parcs, plages, terrasses, un repère de la vie d’avant nous manque : le toucher. Ce sens souvent déprécié ne nous a jamais paru aussi indispensable que depuis le 17 mars 2020. Après deux mois de confinement que certains ont passé dans la plus complète solitude, la distanciation sociale nous impose encore de limiter les contacts physiques.

Un sens sous-estimé et pourtant omniprésent

La crise du coronavirus a révolutionné notre rapport aux autres. Pour la première fois, protéger les siens rimait avec les tenir à distance. Des familles n’ont pas pu s’étreindre pendant des semaines. « La crise sanitaire a redonné ses lettres de noblesse au toucher, parent pauvre des sens », assure Céline Rivière, neuropsychologue et autrice de La câlinothérapie*.

« Aujourd’hui, on a faim de toucher, surtout dans notre culture latine, complète Jacques Fischer-Lokou, enseignant-chercheur de l’université de Bretagne Sud et de l’IUT de Vannes en psychologie sociale. Ce sens a longtemps été sous-estimé parce qu’il est spontané, anodin. C’est comme une langue dont on ne connaîtrait pas la grammaire. » En effet, on le recherche parfois même sans s’en rendre compte. On se prend dans les bras pour se dire bonjour, pour fêter un événement, on se fait masser pour se détendre, on se frôle ou on danse dans des concerts, des bars… « Beaucoup de personnes âgées ont des animaux de compagnie », souligne Céline Rivière.

Des effets positifs mieux connus

« La pensée scientifique nous a permis de prendre du recul sur cette familiarité, reprend l’enseignant-chercheur. De pouvoir analyser, préciser tous les effets du toucher. » Depuis quelques décennies, les neurosciences ont listé les impressionnants bienfaits des caresses, câlins, embrassades… Notamment sur les nouveau-nés et enfants, pour qui le peau-à-peau et les gestes tendres sont indispensables pour bien se développer. Mais pour les adultes aussi, le toucher joue un rôle essentiel dans la vie sociale et le bien-être.

« Au point que le toucher est aujourd’hui un produit de luxe ! ironise Jacques Fisher-Lokou. Il diminue le cortisol, l’hormone du stress, donc il apaise, d’ailleurs les hôtesses de l’air touchent les passagers qui angoissent, les infirmières ont appris les effets du toucher pour soigner leurs patients, qui seront plus coopératifs. Si on nous touche, on accepte davantage la requête du toucheur. Il augmente aussi la confiance en l’autre. Et l’estime de soi. Des travaux de l’université de Vannes ont montré que des enseignants qui touchaient de manière très discrète l’avant-bras des étudiants en regardant leur travail leur donnait davantage confiance. »

Autre impact : une caresse libère de l’ocytocine, hormone du lien. « Le toucher réveille des souvenirs positifs, reprend le chercheur. Tout petit, on est touché par les personnes les plus importantes pour soi. » « Les bras, c’est le premier berceau, on a l’impression de retrouver un cocon », synthétise Céline Rivière.

Une souffrance plus ou moins grande

La neuropsychologue reconnaît que « cette crise a mis tout le monde en sevrage ». Une privation plus ou moins bien vécue, car certains sont plus tactiles que d’autres et chacun a vécu cette parenthèse exceptionnelle et ce déconfinement dans un contexte différent. Une grand-mère dans un Ehpad risque de ressentir un vide intersidéral si elle ne peut plus toucher ses proches et soignants tandis qu’un quadra avec des enfants manquera moins de câlins. Mais ceux qui en manquaient le plus, les personnes âgées notamment, sont celles qui risquent leur vie si elles ne respectent pas la distanciation sociale aujourd’hui. « Tout le monde se jette sur un poupon, personne sur une personne de 80 ans », rappelle Jacques Fischer-Lokou. « Quand on isole une personne âgée, on accroît son sentiment de désarroi, regrette Céline Rivière. D’autant que ses autres sens ne sont souvent plus effectifs. Plus on vieillit, moins on voit, moins on entend, le toucher est le sens qu’on garde jusqu’à la fin. »

Quelles conséquences cette frustration aura-t-elle sur la santé psychique ? « Il y a eu des décès et les gens ne pouvaient pas se prendre dans les bras ! déplore la psychologue clinicienne. Comment on fait ? Quelles traces ça laisse ? » Le risque le plus grave, c’est la dépression. Autre inquiétude, pour Céline Rivière, « cette période anxiogène a pu créer chez certains une phobie de l’autre, jugé comme dangereux. Comme le toucher n’est pas là pour calmer l’angoisse, on peut rentrer dans un cercle vicieux. »

Trois éléments importants entrent alors en jeu dans la réponse variable qui sera donnée à ce manque. « D’abord, le capital relationnel, explique Jacques Fisher-Lokou. Si on a la chance de partager sa vie quotidienne avec d’autres personnes, qu’on a beaucoup d’amis avec qui on échange même par écrans interposés, cette distance physique ne changera pas énormément votre quotidien. Certes, il y aura moins de hug, moins de bises… »

L’autre élément important, c’est la perception de ce manque. « Si une personne âgée attribue le fait de ne plus être touchée à un problème sanitaire, ce n’est pas très grave, elle se sent toujours intégrée. Si en revanche elle pense qu’elle est répulsive, cela risque d’accroître la solitude et le sentiment de rejet. »

Enfin, troisième ingrédient de l’équation : le parcours de chaque être… et son « sac à dos » psychique. « Quand on se détourne de quelqu’un, ça renvoie au fait qu’il n’est pas fréquentable, ça peut ramener des traumatismes d’enfance, avertit la psychologue. J’ai vu des patients atteints de pathologies psychiques régresser pendant cette période de confinement. »

Vivre sans se toucher ?

On sent une appétence de certaines entreprises pour le télétravail, un développement sans précédent des téléconsultations, un boom toujours croissant des livraisons à domicile… Mais pas évident de savoir si la crise sanitaire finira par mettre en lumière notre besoin de rapports physiques ou si l’hygiénisme et le numérique vont faire tomber notre société dans le « distanciel à 100 % ».

La société de demain sera-t-elle dans le tout distanciel ?
La société de demain sera-t-elle dans le tout distanciel ? - Pixabay

Pour Jacques Fischer-Lokou, cette situation aura surtout un impact sur nos rencontres avec des inconnus ou avec le deuxième cercle (les connaissances, les collègues…), mais pas avec nos familiers. « Je ne crois pas qu’on vivra dans une société où le toucher disparaîtra. Le toucher émotif, affectif, intime entre des personnes qui partagent un lieu ou un projet commun existera toujours. »



En revanche, certains ont vu dans cette imposition de la distance une occasion d’opérer un tri entre un toucher fondamental pour exprimer son empathie, sa joie, son attachement. Et d’autres contacts plus imposés. « Peut-être qu’on a ritualisé les rencontres par les bises, reprend-il. Certaines femmes se sentaient forcées de faire la bise au travail par exemple. »

* La câlinothérapie, Une prescription pour le bonheur, mai 2015, Editions Michalon, 17 euros.