Santé : La crise du coronavirus a-t-elle boosté la coordination entre soignants libéraux ?

ORGANISATION Une étude du cabinet Vélite dévoile que les Communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS) mettent du temps à se monter, mais sont boostées par la crise sanitaire actuelle

Oihana Gabriel

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Un médecin et une infirmière examinent un migrant atteint par le Covid-19 le 2 mai près de Nantes, en France.
Un médecin et une infirmière examinent un migrant atteint par le Covid-19 le 2 mai près de Nantes, en France. — Sebastien SALOM-GOMIS/SIPA
  • La loi Touraine de 2016 et Ma Santé 2022 devaient réorganiser le système de santé avec la création de Communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS).
  • Des structures nouvelles qui visent à mieux coordonner les soins entre les professionnels de santé et le médico-social libéral à l’échelle d’un territoire.
  • Le démarrage, assez lent, pourrait être accéléré par la crise du coronavirus, qui a souligné l’importance de la communication entre ces professionnels, mais également entre ville et hôpital.

Cela fait des décennies que les connaisseurs regrettent le manque de coordination entre les différents professionnels de santé d’une part, et le déficit de communication entre la ville et l’hôpital d’autre part.

La loi Touraine de 2016, puis l’annonce de Ma Santé 2022 en septembre 2018 par Emmanuel Macron, étaient censées battre en brèche ce travers français. Notamment en boostant la création de Communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS). Un nom barbare pour un concept peu connu, mais qui pourrait changer la vie des patients. Qui, pour certains, l’ont bien vu lors de cette crise du coronavirus , durant laquelle la relation avec les professionnels de santé sur un territoire donné n’a sans doute jamais été aussi fondamentale.

C’est quoi une CPTS ?

Ce regroupement de professionnels de santé libéraux (infirmière, généraliste, spécialiste, kiné, pharmacien, mais aussi des professionnels du médico-social), entre 100 et 1.000, permet dans un premier temps à ces soignants d’évaluer les besoins d’un territoire donné en termes de soins. Ensuite, ils mettent en place des outils de communication et apprennent à s’organiser pour créer un véritable parcours de soins centré sur le patient. Pour que le médecin traitant soit au courant et conseille lorsqu’un patient diabétique a besoin d’aller voir un podologue ou recevoir des soins infirmiers à domicile, par exemple. Une fois le projet de CPTS fignolé et validé par l’Agence régionale de santé, cette structure (association ou autre) peut recevoir un financement pérenne de l’ARS et de la Sécurité sociale, afin d’avoir un coordinateur qui organise cette CPTS. Et que cette nouvelle strate ne grignote pas trop de temps médical…

Le gouvernement avait pour objectif de désengorger les hôpitaux, d’améliorer le parcours et la pertinence des soins. Et pour ambition d’atteindre 1.000 CPTS d’ici à 2022. Ce qui semble compromis. « On compte 500 projets ou réalisations de CPTS, dont 40 qui ont signé l’accord forfaitaire, souligne Claude Leicher, président de la Fédération nationale des CPTS. En l’espace de deux ans, c’est rapide ! » Mais dans les faits, une étude du cabinet Vélite dévoilée ce mardi semble moins optimiste. Il n’y aurait à fin mai que 129 CPTS « actives », c’est-à-dire qui mènent à bien des missions, et 261 en projet. Avec une répartition très inégale : 20 CPTS semblent en ordre de marche en Occitanie, contre seulement 3 en Nouvelle-Aquitaine.

Le coronavirus, tremplin pour les CPTS ?

« Dans les faits, cette implantation est variable selon les régions et prend du temps, souligne Anaëlle Renou, consultante en charge de cette étude. Mais la crise Covid a boosté les CPTS et montré leur importance. Ce qui pourrait susciter un engouement des professionnels de santé libéraux. » Pour Claude Leicher, c’est évident, la crise a souligné l’intérêt de créer ces regroupements de professionnels. « Dans une CPTS où on avait déjà mis en place des procédures, on connaît les acteurs, on a les outils pour communiquer, l’organisation s’est faite de manière rapide et fluide. » Un exemple à suivre, donc ? « Là où il n’y en avait pas, les gens ont compris ce qu’est une CPTS », avance-t-il.

« Le nombre de CPTS passées de "en projet" à "active" a nettement augmenté, renchérit la consultante. Les professionnels de santé libéraux se sont trouvés peu associés à la riposte sanitaire. Ils voulaient être utiles. Ils ont choisi les CPTS comme levier. Plébiscité par les professionnels de santé, ce projet a de l’avenir. D’autant que c’est un atout pour les professionnels car ça rompt la solitude [notamment des généralistes, qui sont souvent porteurs du projet], ça augmente l’attractivité de certains territoires, notamment des déserts médicaux. »

Avoir le carnet d’adresses de tous les professionnels de santé de son territoire pour réorganiser les cabinets, informer la population, faire appel aux dons était en effet une force dans cette période.

Concrètement, comment cela s’est traduit ?

« Les CPTS ont fait beaucoup pour aider leurs patients, reprend la consultante. Par exemple pour créer des centres Covid pour tester, mettre en place des centres d’appels, des groupes WhatsApp entre soignants, organiser la récupération et la redistribution de masques. Ils ont organisé la riposte, via de l’information entre eux ou de la communication à destination du public (par leurs pages Facebook, par exemple) à leur échelle, qui est intéressante car au plus près des patients. »

Claude Leicher, président de la Fédération des CPTS, mais aussi généraliste dans la Drôme à la retraite, a par exemple remis sa blouse et rapidement sollicité les collègues de sa CPTS pour organiser les soins dans un contexte particulier. « Dès le 9 mars, avec les généralistes, infirmiers, pharmaciens, on a réfléchi à la bonne stratégie pour protéger les gens fragiles. On a organisé des flux séparés pour une consultation Covid et pour les autres patients, mais aussi des horaires différents, on recevait les personnes âgées le matin. Pour favoriser le maintien à domicile des personnes dépendantes, on a privilégié l’aide à la personne et mis en retrait l’aide au ménage. »

Encore des défis à relever

Et Anaëlle Renou de résumer : « la crise du Covid a été un baptême du feu pour les CPTS ». La période a aussi souligné certaines difficultés. « On est dans un temps de maturation, admet Claude Leicher. Le point qui reste problématique, c’est la communication entre la CPTS et l’hôpital. On a eu du mal à avoir leur plan blanc, leurs comptes rendus d’hospitalisation. Cela a mis en évidence la nécessité de formaliser la coordination ville et hôpital. »

Justement, ce médecin participe au « Ségur de la santé », négociations ouvertes fin mai, jusqu’à mi-juillet, censées remettre à plat tout le système de santé. Et aborder, dans la multitude de sujets sur la table, le fameux lien entre ville et hôpital. « Dans le cadre du "Ségur", on va insister sur la nécessité de mieux formaliser une cellule de coordination entre ville et hôpital. Pour que par exemple, quand un patient est hospitalisé, son médecin traitant reçoive systématiquement un mail pour le prévenir. En échange, le médecin renvoie le volet médical de synthèse. Cela paraît simple, mais le service rendu est considérable. Parfois, le patient est une personne âgée qui n’a plus de famille et qui perd la mémoire. »