Coronavirus à Marseille : La direction de l’AP-HM parle de « sérénité budgétaire », les soignants de « navire qui coule »

PANDEMIE A Marseille, les soignants et la direction des hôpitaux publics tirent des conclusions opposées de la crise du Covid-19. Mais tous s’accordent à dire que l’AP-HM n’est pas moins bien loti que les autres hôpitaux

Jean Saint-Marc

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Armando Paz Paredes (à gauche), neurochirurgien à Marseille, manifeste le 4 juin 2020 lors des Jeudis de la colère.
Armando Paz Paredes (à gauche), neurochirurgien à Marseille, manifeste le 4 juin 2020 lors des Jeudis de la colère. — J. Saint-Marc / 20 Minutes
  • La direction de l’AP-HM estime avoir traversé la crise du coronavirus « avec une certaine sérénité sur le plan budgétaire. »
  • Certains soignants marseillais confirment que « l’aspect financier n’a pas été un problème pendant la crise. »
  • Mais ils s’inquiètent pour l’avenir et vont protester chaque jeudi à 13 heures devant la Timone.

Le cri de colère d’Armando Paz Paredes est plus fort que le bruit de ses maracas. « On est à bout de souffle », tonne le neurochirurgien, rencontré lors du premier Jeudi de la colère. Jusqu’à la fin du « Ségur de la Santé », mi-juillet, les soignants marseillais vont débrayer et manifester chaque semaine devant la Timone. Mais Armando Paz Paredes considère que « le délabrement des structures est le même à Paris, Lyon, Lille ou Marseille. Tout le pays connaît la même explosion. Tout le monde manque de personnel, de lits, de matériel. »

Pourtant, tous les hôpitaux publics ne sont pas aussi lourdement endettés que ceux de Marseille. Fin 2018, l’AP-HM affichait près d’un milliard d’euros de dette. « Cet aspect financier n’a pas trop été un problème pendant la crise du Covid-19 », pose Armando Paz Paredes.

« Une certaine sérénité »

« Nous avons fait face à cet épisode avec une certaine sérénité sur le plan budgétaire », s’enorgueillit Pierre Pinzelli, secrétaire général de l’AP-HM. ll précise que « les recettes de l’année 2019 ont été garanties par l’Etat, qui a par ailleurs versé très vite une enveloppe supplémentaire de cinq millions d’euros en avance de trésorerie. » La violence et la soudaineté de la crise sanitaire ont donc eu raison de la tarification à l’activité (T2A). Au moins temporairement.

« La T2A est aberrante, il faut la remettre à plat, grogne le professeur Jean-Luc Jouve, chef du service chirurgie orthopédique pédiatrique. Le Covid n’a été qu’un révélateur de ce qu’on dénonçait depuis longtemps. » Les soignants sont dans leur grande majorité pessimistes quant à l’issue du « Ségur de la Santé », une grande consultation qui doit se terminer mi-juillet. « Le discours d’Emmanuel Macron traduisait son émotion mais celui des technocrates de Matignon avec qui nous négocions est serré. Ils ne lâchent rien », a lancé Jean-Luc Jouve en assemblée générale, la semaine dernière.

« Les infirmières ne doivent pas rester sous-payées »

Seule avancée : les augmentations de salaire promises aux infirmières. « C’est un travail difficile, mal rémunéré : dans mon service, 7 des 64 postes sont vacants », témoigne le professeur Fabrice Michel, chef de service en réanimation pédiatrique. Pour sa consœur Anne Dutour, cheffe du pôle endocrinologie à l’hôpital de la Conception, « il est important que les infirmières ne restent plus sous-payées, mais il faut aussi réfléchir globalement à l’organisation de l’hôpital. »

Eric Chanudet, infirmier en anesthésie pédiatrique, refuse de « remonter à bord de ce magnifique navire en train de couler. » La France se classe au 22e rang des 33 pays de l’OCDE en termes de rémunération moyenne des infirmiers. Les vocations manquent et les médecins s’arrachent les cheveux. Selon Anne Dutour, si la crise a été bien gérée à Marseille, c’est parce que « les administratifs, perdus, ont laissé la gouvernance aux soignants. » Pendant deux mois seulement. « On a déjà complètement perdu le pouvoir », ricane la professeure.