« Ségur de la santé » : Beaucoup d’ambitions et déjà de nombreuses crispations pour un projet d’envergure

NEGOCIATIONS Très attendu par tous les soignants, le « Ségur de la santé », lancé il y a deux semaines, s’annonce déjà compliqué

Oihana Gabriel

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Cote-d'Or, Dijon, 29/05/2020 - Deplacement d'Olivier Veran au CHU Dijon Bourgogne pour le lancement de la concertation territoriale du Segur de la santé.
Cote-d'Or, Dijon, 29/05/2020 - Deplacement d'Olivier Veran au CHU Dijon Bourgogne pour le lancement de la concertation territoriale du Segur de la santé. — JC Tardivon/SIPA
  • Deux semaines après le lancement du « Ségur de la santé », les quatre groupes de travail commencent les vraies négociations sur les salaires, l’organisation, le temps de travail.
  • Mais déjà, le syndicat Sud a claqué la porte des discussions la semaine dernière, regrettant le manque de moyens et de marges de manœuvre.
  • Un délai resserré, un périmètre très large, une colère forte, des moyens imprécis… Ce grand raout soulève de l’espoir, mais aussi des craintes que le plan massif d’investissement promis par Emmanuel Macron ne se traduise pas par des mesurettes.

Ils veulent tous en faire partie… mais certains claquent déjà la porte. Alors que le « Ségur de la santé », du nom de l’avenue du ministère, a commencé lundi 25 mai, il y a tout juste deux semaines, les discussions s’annoncent déjà très tendues. Quatre groupes de travail planchent pendant sept semaines afin de définir des pistes pour améliorer le système de soins.

Un délai resserré pour un dossier aussi complexe que brûlant, des questions sur les moyens et déjà des voix discordantes… Mascarade ou plan massif d’investissement, ce rendez-vous est scruté de très près.

Peu de temps pour de vastes sujets

Concrètement, le lancement le 25 mai de cette grande consultation a réuni 300 participants du monde de la santé. Seuls certains d’entre eux sont invités aux tables des négociations, présidées par Nicole Notat, ancienne patronne de la CFDT. Avec quatre piliers, et donc groupes de travail, désormais en place : transformer les métiers et revaloriser ceux qui soignent, définir une nouvelle politique d’investissement et de financement au service des soins, simplifier radicalement les organisations et le quotidien des équipes, et enfin fédérer les acteurs de la santé dans les territoires au service des usagers.

Petit à petit, le travail s’est organisé. « Avec un programme de deux heures de visio une fois par semaine pendant cinq semaines par pilier », nous précise Cécile Vigneau, cheffe de service de néphrologie au CHU de Rennes et porte-parole du Collectif inter-hôpitaux (CIH). Elle participe au groupe de travail sur la simplification des organisations. Qui devait rendre jeudi dernier une première copie avec ses priorités. Après un tour de table des revendications, les discussions vont pouvoir rentrer dans le dur. « Je suis plutôt optimiste, l’envie de simplification est partagée, on est d’accord qu’il y a trop de strates, trop d’agences, trop d’administratif, reprend Cécile Vigneau. Sur la méthode pour simplifier, ce sera sans doute plus compliqué… Est-ce que le gouvernement va traduire en acte ce que les groupes de travail auront proposé ? On en saura plus dans un mois ! »

« Deux heures à 60, le temps de parole est forcément limité »

Marie-Astrid Piquet, professeure en nutrition et gastro-entérologie au CHU de Caen, également membre du CIH, travaille sur la question des revalorisations salariales. Pas un mince dossier. Pour le moment, une seule journée de travail a été organisée. « Quand vous travaillez deux heures à 60, le temps de parole et le débat sont forcément limités, regrette-t-elle. Je pense qu’il va nous falloir plus de temps pour débattre de solutions de fond. Pour ce sujet financement qui englobe ville et hôpital, public et privé, tout le monde n’est pas d’accord. Le chantier me paraît vaste. » Et le temps est compté, puisque le « Ségur » doit déboucher sur des propositions dès la mi-juillet.

On sent une hésitation sur le périmètre des négociations. Comme pour Ma santé 2022, ce « Ségur de la santé » évite le piège d’un plan « hospitalo-centré ». Mais multiplier les questions et les interlocuteurs risque de faire patiner les négociations. Pour ces deux médecins, elles pourraient se diviser en deux temps. « J’apprécie qu’ils aient démarré des négociations vite et on aimerait voir des décisions rapides : un moratoire sur les fermetures de lits et une augmentation des petits salaires de l’hôpital public, justifie Marie-Astrid Piquet. Ce serait également important de s’inscrire dans un temps long, car on aspire à avoir une réforme en profondeur du système de santé. Le ministère a choisi d’organiser un "Ségur de la santé" et pas de l’hôpital public, c’est une ambition importante, mais il faut prendre du temps pour cela. » Faire vite sans rester dans une opération de communication, calmer la colère d’hospitaliers remontés depuis plus d’un an… Olivier Véran n’a pas fini son parcours du combattant.

Pas de proposition chiffrée

Pour Christophe Prudhomme, médecin urgentiste et porte-parole de l’Association des médecins urgentistes de France (Amuf), le problème n’est pas seulement un manque de temps, mais surtout de moyens… « Depuis le départ, nous avons posé des revendications : hausse de salaire, d’effectifs et arrêt des plans de restructuration, martèle-t-il. Nous sommes quinze jours après le lancement et on n’a aucune proposition chiffrée ! Pour l’instant, on n’a que des promesses sur les salaires des infirmières. L’hôpital, c’est 140 métiers différents. On demande une augmentation de 300 € net pour tous. » Un préalable coûteux. « Cela peut paraître important, mais on parle d’un "Ségur" en référence aux accords de Grenelle. En 1968 le Smig (Smic de l’époque) avait augmenté de 35 %. »

Beaucoup de syndicalistes craignent que les grandes promesses n’accouchent que de mesurettes. Déjà, des rassemblements mêlant soignants, patients et familles sont organisés quasiment chaque jour, à Paris, Marseille, Saint-Etienne… « Il y a une vraie colère parce qu’on revient au monde d’avant de manière accélérée, regrette Christophe Prudhomme. En ce moment, aux urgences, on a de nouveau du mal à trouver des lits. Les libéraux nous disent que ce qui pose problème, c’est les 35 h.. Le fait de nous avoir qualifiés de héros, proposé des médailles, ça a rendu les soignants plus agressifs sur leurs revendications. Il faut qu’on profite de cette période pour taper du poing sur la table. »

Un bras de fer déjà entamé

Autre signe que ces négociations s’annoncent tendues : dès mercredi dernier, le train des discussions a déraillé, avec le syndicat Sud qui a claqué la porte du «Ségur». « Comme nous le craignions, à la place de négociations (…), on nous a présenté un concept de réunion "brainstorming" national », a critiqué le syndicat dans un communiqué, en dénonçant un manque de « moyens » et de « marge de négociation ».

Une décision qui n’a pas fait d’émules pour le moment. « L’état d’esprit des discussions me semble bon, ils ont mis des pilotes qui connaissent le terrain, ouverts, nuance Marie-Astrid Piquet. Il serait dommage de ne pas profiter de ce dispositif. » Même attente du côté de Cécile Vigneau, du CIH. « Si on n’augmente pas l’objectif national des dépenses d'assurance maladie (Ondam) [qui définit le budget des hôpitaux notamment], c’est sûr qu’on ne va pas beaucoup avancer. Si dans huit jours, on n’a toujours pas de choses concrètes, on s’inquiétera. C’est un peu tôt. Il faut qu’on dise ce qu’on veut changer pour chiffrer. »

Il n’empêche, la vigilance est toujours de mise. Jeudi dernier, dix organisations, syndicats comme collectifs (dont le Collectif inter-hôpitaux) qui participent à ces négociations, ont augmenté la pression en annonçant une journée de mobilisation mardi 16 juin. Et cette fois, ils espèrent que les citoyens, qui ont applaudi les soignants, marcheront à leurs côtés. Notamment le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, qui a estimé dimanche soir que le 16 juin était une « occasion » pour eux de manifester leur soutien. « Alors qu’on demande des réponses, mercredi dernier, les députés ont voté le don de jours de RTT​, c’est de la provocation !, tempête Christophe Prudhomme. Le mot d’ordre qu’on donne le 16 juin, c’est "Ne nous donnez pas une RTT, mais prenez-la pour vous mobiliser avec nous !" »