Incendie de Lubrizol à Rouen : Pourquoi les conséquences sanitaires sur la population peinent-elles à être évaluées ?

CATASTROPHE INDUSTRIELLE Dans un rapport d'enquête dévoilé ce jeudi, les sénateurs déplorent l'absence de suivi sanitaire de la population exposée à la fumée de l'incendie de l'usine Lubrizol

Hélène Sergent

— 

Aucune étude de suivi sanitaire d'ampleur n'a pour l'heure été menée à l'échelle de la population de l'agglomération rouennaise depuis la catastrophe de l'incendie de l'usine Lubrizol.
Aucune étude de suivi sanitaire d'ampleur n'a pour l'heure été menée à l'échelle de la population de l'agglomération rouennaise depuis la catastrophe de l'incendie de l'usine Lubrizol. — LOU BENOIST / AFP
  • Neuf mois après l’incendie qui a endommagé de nombreux fûts de produits chimiques entre-proposés dans l’enceinte de l’usine Lubrizol à Rouen, aucune étude de biosurveillance et aucun prélèvement n’ont été menés auprès de la population de l’agglomération.
  • « L’inapplication du principe de précaution en matière de suivi sanitaire ne peut se justifier » dénoncent les sénateurs chargés de la commission d’enquête sur l’incendie qui ont rendu leur rapport ce jeudi.
  • Ils demandent au gouvernement de mettre en place une étude statistique pour la population la plus exposée à l’incendie et à créer deux registres de morbidité relatifs aux cancers généraux et aux malformations congénitales.

Le constat de la sénatrice Christine Bofanti-Dossat (LR) est amer. « Un an après l’incendie, (…) les pouvoirs publics ne seront toujours pas en mesure d’apporter de réponses sur les conséquences sanitaires et environnementales », a-t-elle déploré ce jeudi lors de la remise du rapport de la commission d'enquête sur l'incendie survenu à l'usine Lubrizol de Rouen le 26 septembre 2019. Entourée du président de la commission et de sa co-rapporteure, l'élue a fustigé la stratégie mise en place le gouvernement sur le suivi sanitaire de la population.

Pointant une accumulation de retards et un manque de volonté politique, les sénateurs ont formulé plusieurs propositions pour évaluer à long et moyen termes les conséquences de l’incendie sur la santé des Rouennais. Mais les obstacles restent nombreux et l'inquiétude de la population latente. Pourquoi mesurer l’impact sanitaire de cette catastrophe pose-t-il problème et quels sont les dispositifs en cours ? 20 Minutes fait le point.

Un suivi différencié

Après l'incendie qui a ravagé plus d'un millier de fûts de produits chimiques de l’usine Lubrizol, un suivi a été rapidement mis en place pour les agents – pompiers ou policiers – intervenus sur le site lors de l’accident. Ce suivi comporte notamment des bilans sanguins réalisés après la catastrophe puis un mois après et six mois après. Pour la population générale, seule une « enquête de santé déclarée » est aujourd’hui envisagée. Retardée une première fois à cause de l’épidémie de coronavirus, cette enquête qui inclura 5.000 personnes doit être lancée ce mois-ci a fait savoir Santé Publique France aux sénateurs.

Pour les élus, ce suivi représente toutefois un intérêt limité : « Elle vise avant tout à appréhender le ressenti des populations. Elle ne retient que la « santé perçue », au détriment de la donnée plus exhaustive de la « santé déclarée » (…) les données recueillies au cours de cette enquête de santé déclarative seront essentiellement subjectives et ne fourniront donc pas aux pouvoirs publics un état général objectif de la santé de la population exposée », écrivent-ils. Quant aux résultats des prélèvements effectués auprès des professionnels, « aucune conclusion » n’a pu être établie pour le moment « en raison du défaut de certaines données », précise le rapport sénatorial.

Aucune étude de biosurveillance

Contrairement à ce qui est fait pour les professionnels, aucune étude de biosurveillance n’est pour l’heure envisagée pour la population exposée. Pourtant, certains élus locaux et membres de la société civile la réclament depuis des mois. « La biosurveillance mise en place pour les primo intervenants est une bonne chose et heureusement qu’elle existe, mais on aimerait qu’elle soit étendue à toute la population a priori exposée au panache de fumée. Or à chaque fois on nous répond qu’il n’y a aucune raison de s’inquiéter », déplore Laura Slimani, conseillère municipale à Rouen membre du mouvement Génération-s.

Un « manque de volonté manifeste » a estimé ce jeudi la sénatrice du Lot-et-Garonne Christine Bonfanti-Dossat : « S’agissant du suivi sanitaire réalisé à court terme, les premiers résultats étaient plutôt rassurants. En revanche, le suivi à long terme continue de poser de vraies difficultés. » D’autant que l’attente au sein de la population est très forte, confie à 20 Minutes Simon de Carvalho, coprésident de l’association Les sinistrés de Lubrizol : « On demande des analyses menées par un laboratoire indépendant. On va faire appel à tous les maires de l’agglomération et aux sénateurs pour obtenir un financement pour réaliser ces analyses de santé puisque l’Etat refuse de le faire. Il n’y a que cela qui pourra rassurer la population ».

« On ne sait quoi rechercher »

Pour justifier l’absence de prélèvements et de biosurveillance de la population locale, la ministre la Santé de l'époque, Agnès Buzyn, avait expliqué : « Il pourrait même y avoir une enquête de biosurveillance, afin de vérifier si, par rapport à un toxique donné, il faut rechercher une maladie particulière mais, pour l’instant, nous n’avons pas de piste. Il faudrait qu’on sache quels produits sont réellement dans l’environnement. Nous ne trouvons rien d’anormal et on ne sait donc quoi rechercher. »

Un argument inaudible et une stratégie « qui ne peut se justifier » pour les élus. « La ministre a émis des doutes sur l’opportunité d’un suivi sanitaire à moyen terme sur le seul fondement des analyses de la phase aiguë réalisées par les experts sanitaires, qui n’ont pas « retrouvé de polluants au-dessus des seuils de contamination habituelle de l’environnement », alors même que les résultats de la phase de surveillance environnementale n’ont pas tous été livrés », taclent-ils.

Pour améliorer ce suivi sanitaire, les membres de la commission d’enquête ont formulé deux propositions au gouvernement, relatives à la collecte de données de santé. La première consiste à créer une « cohorte » (une étude statistique) plus générale qui ne concerne pas seulement les pompiers mais « l’ensemble des personnes intervenues au cours de l’incendie et lors de la gestion ultérieure des produits chimiques, et de les soumettre à un programme de biosurveillance ». Les sénateurs appellent aussi à la création de deux registres de morbidité, « l’un relatif aux cancers généraux et l’autre aux malformations congénitales » à l’échelle du département de la Seine-Maritime pour un suivi à long terme.

Si ce rapport n’a aucune valeur contraignante pour le gouvernement, le président de la commission d’enquête, le sénateur Hervé Maurey (Modem) a assuré que les élus resteraient « mobilisés » sur le sujet dans les mois à venir : « Nous ne voulons pas que ce qui s’est passé à Rouen tombe dans l’oubli. (…) Notre objectif, c’est de faire en sorte que toutes ces propositions soient reprises, qu’elles ne finissent pas dans un tiroir. »