Coronavirus : La France doit-elle augmenter de manière pérenne le nombre de lits dans ses services de réanimation ?

HOPITAL Au début de la crise du coronavirus, la France comptait 5.000 lits de réanimation, selon les autorités. Mais pour faire face à la vague de patients touchés par le Covid-19, la capacité a vite été augmentée

Thibaut Le Gal
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Emmanuel Macron en visite d'un hôpital parisien avec Martin Hirsch, directeur général de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris, et le ministre de la Santé Olivier Véran
Emmanuel Macron en visite d'un hôpital parisien avec Martin Hirsch, directeur général de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris, et le ministre de la Santé Olivier Véran — HAMILTON-POOL/SIPA
  • Pour faire face à la vague de patients touchés par le Covid-19, la France a augmenté ses capacités en réanimation « à presque 14.000 lits, contre environ 5.065 habituellement », selon le ministère de la Santé.
  • Cette augmentation ponctuelle a-t-elle suffisante pour faire face à une nouvelle crise ?
  • Certains médecins estiment que le nombre de lits est insuffisant et plaident pour une augmentation pérenne des capacités de réanimation.

« On a évité le pire de très peu. A la fin du mois de mars, on était à flux tendu », lâche Djillali Annane, chef du service de réanimation à  l'hôpital Raymond-Poincaré de Garches (Hauts-de-Seine). « Le 31 mars, en particulier, on a failli être totalement dépassés, cela s’est joué à quelques heures ».

Pour faire face à la vague de patients touchés par le Covid-19, le nombre de lits a vite été augmenté et un transfert de malades des régions les plus touchées vers le reste du territoire a été mis en place. Au pic de la crise du coronavirus, les capacités en réanimation sont ainsi montées « à presque 14.000 lits, contre environ 5.065 habituellement », indique le ministère de la Santé à 20 Minutes. Une augmentation suffisante pour faire face à l’épidémie, qui a fait plus de 28.000 morts dans le pays ?

« Sans l’évacuation de patients en province, on aurait connu la catastrophe »

Djillali Annane, président du Syndicat national des médecins réanimateurs des hôpitaux publics, est affirmatif : « On a été confronté à un réel manque de lits. Et sans l’évacuation de patients en province, on aurait connu la catastrophe, comme nos confrères du Grand Est. » Frappé les premiers par l’épidémie, les établissements du Haut-Rhin ont vu leurs services très vite saturés au mois de mars, obligeant le personnel de santé à faire des choix de priorité selon les malades.

« Nos collègues du Grand-Est ont été débordés, et dès le 15 mars, ils nous ont alertés : ça va arriver vite et vous ne serez pas prêts, raconte Anne Wernet, anesthésiste au centre hospitalier de Perpignan. Ce temps d’avance nous a permis de nous organiser, en installant du matériel dans d’autres services pour passer dans l’urgence de 24 lits de réanimation à près de 45, et on pensait pouvoir monter à 75. »

« On a eu la possibilité de monter en charge, en passant de 40 lits à plus de 64 pour les patients Covid-19 et une dizaine de lits supplémentaires pour les autres malades », abonde Xavier Capdevila, responsable de l’anesthésie-réanimation de l’hôpital Lapeyronie à Montpellier. « Cette adaptabilité, et la quarantaine mise en place nous ont permis de ne jamais être débordés ».

Adaptabilité efficace ou « système D » ?

Au moment de tirer les premiers bilans, deux camps se dessinent pour l’avenir du dispositif de réanimation. Certains, comme Anne Wernet et Xavier Capdevila, tout deux responsables de syndicats d’anesthéstistes-réanimateurs (le Snphare et le Sfar*), plaident pour une meilleure « adaptabilité » en cas de crise, en prévoyant d’augmenter ponctuellement les capacités. « La question du nombre de lits n’est pas la bonne. La France a montré qu’elle pouvait générer un modèle de réanimation éphémère low-cost et extrêmement optimal. Ce qui est essentiel, c’est de mieux former le personnel pour avoir une montée plus rapide en cas de besoin », défend Xavier Capdevia.

D’autres, en revanche, estiment que la saturation a montré les limites des services de réanimation. « Cela nous a obligés à inventer un système D avec de pseudo-lits de réa supplémentaires, installés dans des zones d’hôpitaux pas adaptées, des équipements différents et moins d’espace… », regrette Djillali Annane. « Il sera d’ailleurs intéressant, au moment du bilan, de regarder si ces lits-là étaient vraiment aussi efficaces pour les patients que les vraies structures de réanimation… » Autrement dit, les lits « de fortune » ont-ils connu un taux plus important de mortalité ?

« Ces nouveaux lits ne garantissaient pas 100 % de sécurité pour les patients »

Sur cette question, le ministère ne répond pas. Mais le directeur de l’AP-HP (Assistance publique - Hôpitaux de Paris) Martin Hirsch a donné son avis le 13 mai dernier devant  la commission sénatoriale, pour ce qui concerne les 39 hôpitaux parisiens. « Il faut être prudent, mais je ne pense pas que le nombre de lits de réanimation soit un facteur qui ait pesé sur la mortalité ou la surmortalité. » « Je ne dis pas qu’on était dans le confort », a ajouté l’ancien haut-commissaire de Nicolas Sarkozy, mais l’AP-HP a pu faire en sorte « que [sa] capacité ne soit jamais dépassée ».

Un propos qui agace Christophe Prudhomme, porte-parole de l’Association des médecins urgentistes de France (AMUF) : « Ces nouveaux lits ne garantissaient pas 100 % de sécurité pour les patients : les respirateurs n’étaient pas assez performants ou le personnel n’avait pas reçu les formations, même s’il était plein de bonne volonté », lâche le membre de la CGT. « La Seine-Saint-Denis, où je travaille, a été le premier département saturé d’Ile-de-France, et le résultat, c’est qu’il est aujourd’hui celui où la mortalité est la plus élevée. On ne peut pas vendre le monde d’après en maintenant nos capacités à 5.000 lits, ni en continuant d’en supprimer comme le prévoient plusieurs plans régionaux de santé ».

Une question politique

Malgré la surcharge dans certains services de réanimation au pic de la crise, l’exécutif n’entend pas augmenter de manière pérenne les capacités hospitalières en réanimation. Le ministère de la Santé indique à 20 Minutes que l’objectif du gouvernement est bien « de revenir à notre capacité habituelle d’environ 5.000 lits pour permettre aux personnels de santé de retrouver un fonctionnement normal et un peu de répit » et de pouvoir « grâce à l’acquisition massive de respirateurs […] remonter très rapidement en charge devant l’éventualité d’une deuxième vague, jusqu’à 10.000 voire 14.000 lits »

Ce débat devrait alimenter les débats politiques des prochaines semaines. « La crise a montré les limites du dégraissage des services publics, et de cette politique de flux tendu concernant les hôpitaux. Il faut assumer d’avoir plus de lits que nécessaires pour pouvoir faire face en cas de pépin », insiste ainsi le député insoumis Eric Coquerel. « Il n’est pas forcément nécessaire d’augmenter de manière drastique le nombre de lits de réanimation, qui sont très coûteux, mais plutôt regarder comment on peut moduler les services, mieux former le personnel pour pouvoir être flexibles en cas de crise », réplique Annie Chapelier, infirmière et députée ex-LREM, qui vient de rejoindre le nouveau groupe dissident à l'Assemblée. Le futur plan hôpital promis par Emmanuel Macron ces dernières semaines pourrait apporter davantage de réponses.

*Syndicat national des praticiens hospitaliers anesthésistes réanimateur et Société française de réanimation.