« Ségur de la santé » : Derrière les 35 heures, la réorganisation du temps de travail à l’hôpital en question

NEGOCIATIONS Ce lundi commence le « Ségur de la santé », des négociations sur les revalorisations salariales et la réorganisation du temps de travail à l’hôpital public

Oihana Gabriel

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Une manifestation pour réclamer plus de moyens pour l'hôpital public devant le CHU de Toulouse début mai 2020.
Une manifestation pour réclamer plus de moyens pour l'hôpital public devant le CHU de Toulouse début mai 2020. — FRED SCHEIBER/SIPA
  • Olivier Véran lance ce lundi le « Ségur de la santé », des négociations avec syndicats et collectifs de soignants.
  • Il devrait y être question de revalorisation des salaires, de réorganisation du temps de travail (et notamment des 35 heures). Et c’est peu de dire que ces discussions ont créé beaucoup d’attente parmi les professionnels, mobilisés et en colère.
  • La grande question concerne la corrélation entre ces deux pans de la négociation : est-ce que travailler plus sera une condition pour voir son salaire augmenter ? Le ministre s’est voulu rassurant, mais les syndicats craignent que le gouvernement ne mette pas assez de moyens pour rendre attractifs leurs métiers.

Cette fois, c’est sûr, le gouvernement prépare un grand plan de financement de l’hôpital public. C’est en tout cas ce qu’a avancé le ministre de la Santé. Dimanche 17 mai, Olivier Véran promettait, à compter de ce lundi, un « Ségur de la santé » (sur le modèle d’un Grenelle) dans les colonnes du Journal du dimanche.

Avec pour ambition de discuter avec syndicats et collectifs sur la revalorisation salariale et une réorganisation du temps de travail. Un deuxième pan des négociations qui inquiète un peu les soignants.

Revoir le temps de travail, une condition de la négociation ?

Olivier Véran s’est voulu rassurant dans le Journal du Dimanche : « La question n’est pas de déréglementer le temps de travail. Il ne s’agit pas d’obliger des gens à travailler davantage, mais de créer un cadre beaucoup plus souple pour permettre à ceux qui le souhaitent de le faire, ou d’organiser leur temps de travail différemment. »

Car le ministre et nos interlocuteurs le disent : certains soignants, trop peu payés, arrondissent leurs fins de mois en travaillant dans le privé. Derrière ces annonces encore très floues, certains imaginent qu’au lieu d’augmenter les salaires, demande de longue date des paramédicaux et des médecins, le gouvernement propose de revenir sur les 35 heures. Et plus largement d’inviter à travailler plus pour gagner plus. « Pour nous, il est fondamental de scinder deux questions : le taux de rémunération horaire doit être remonté au préalable, introduit François Salachas, porte-parole du collectif Inter-Hôpitaux. Sur l’organisation, savoir si une partie du personnel soignant voudra faire des heures supplémentaire mieux payées, c’est une autre question. Il ne faut pas considérer que l’un dépend de l’autre. Car le deal "on augmente le taux horaire, mais en échange, on abandonne les 35 heures" ne passera pas auprès des soignants. »

Depuis plus d’un an en effet, paramédicaux et médecins de l’hôpital public demandent davantage d’effectifs, de lits et une revalorisation salariale. Après les annonces par Emmanuel Macron de Ma Santé 2022, et par Edouard Philippe de plans pour les urgences, qui n’ont visiblement pas calmé la colère, l’attente est colossale du côté de ces professions, lesquelles ont été en première ligne pendant cette crise sanitaire. « Les plans précédents étaient des entourloupes », tacle François Salachas, selon qui le gouvernement a intérêt à sauter sur cette opportunité pour « garder un hôpital public en forme, capable d’accueillir sans distinction tous les Français, dans un pays où l’équité face à la maladie est importante ».

« Remettre en cause les 35 heures ? On plaiderait plutôt pour qu’il y ait davantage d’infirmiers, réagit Patrick Chamboredon, président de l’Ordre des infirmiers. Aujourd’hui, certains d’entre nous ont beaucoup donné et se demandent s’ils vont continuer dans la profession. Si on tend encore plus la corde, avec moins de repos, c’est risqué. La qualité des soins passe par des professionnels qui peuvent se reposer, souffler et être formés. Les études montrent d’ailleurs qu’un plus grand nombre de professionnels de santé qualifiés fait baisser la perte de chance de patients hospitalisés. »

Les 35 heures, une réforme inapplicable à l’hôpital ?

Mais revenons dans les années 2000, sur cette réforme de Martine Aubry que beaucoup ont dit « inapplicable » dans l’hôpital public. « Les 35 heures devaient permettre de réaménager le temps de travail et de le réduire, rappelle William Bottaro, associé santé au sein du cabinet de conseil Mazars. Mais cela s’est limité au seul volet réduction du temps de travail avec création de RTT, sans s’accompagner d’une réflexion de fond sur la réorganisation du travail et des soins. Par ailleurs, pour tous les secteurs d’activité, cette réduction du temps de travail devait générer des embauches, environ 40.000 prévues à l’hôpital public. Or, elles n’ont que partiellement eu lieu, faute de candidats en nombre suffisant ou en raison du gel de crédits dans certains établissements en difficulté financière. » Avec des conséquences négatives pour les soignants : « C’est contradictoire, reprend William Bottaro. Les soignants sont contents d’avoir des RTT, mais ça n’a pas forcément amélioré leur bien-être, parce qu’il a fallu faire le même boulot en moins de temps ».

Résultat : les soignants ont eu droit, on l’a dit, à des RTT (avec une importante hétérogénéité, entre 15 et 30 jours selon les hôpitaux) ou à des repos accumulés sur des comptes épargne-temps (CET). Repos que beaucoup d’entre eux ne peuvent pas prendre par manque d’effectif… Et beaucoup de soignants ne comptent plus leurs heures supplémentaires par dévouement.

Retour à la case « départ »

« Les comptes épargne-temps de l’AP-HP se trouvent à des niveaux explosifs. Si tous les soignants les prenaient en même temps, on devrait fermer les hôpitaux pendant un an !, illustre Patrick Bourdillon, secrétaire fédéral de la CGT Santé et action sociale. Les remontées qu’on a du terrain, c’est que les soignants veulent surtout des effectifs pour pouvoir prendre leurs vacances. Et on ne peut pas parler d’effectifs sans parler de plan de formation. »

On en revient donc toujours au même problème : l’attractivité de métiers indispensables mais qui ont du mal à séduire. « L’objectif numéro 1 de notre collectif, c’est de changer la donne pour qu’on puisse recruter, insiste le porte-parole du collectif Inter-hôpitaux. Ce qui passe par des mesures fortes sur les salaires, mais aussi sur l’organisation du temps de travail. » Pour William Bottaro, remettre sur la table la question du temps de travail ne sera pas simple, mais c’est une piste intéressante. « Depuis plusieurs années, certains établissements ont renégocié les accords pour plafonner le nombre de jours de RTT à 15 par an. Il faudrait aujourd’hui repenser le temps de travail au regard des flux. L’activité est plus importante certains jours, certaines saisons. Il faut sortir d’un cadre rigide et permettre à ceux qui le souhaitent de faire davantage d’heures. »