Déconfinement : Ophtalmo, dermato, dentiste… Les délais d’attente pour avoir un rendez-vous vont-ils s’allonger après deux mois en stand-by ?

ALLO DOCTEUR ? Durant les huit semaines de confinement, la quasi-totalité des cabinets de spécialistes médicaux ont fermé

Anissa Boumediene

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Pour obtenir un rendez-vous avec un spécialiste, les délais d'attente ne devraient pas trop augmenter, mais des disparités selon les régions et les spécialités sont possibles.
Pour obtenir un rendez-vous avec un spécialiste, les délais d'attente ne devraient pas trop augmenter, mais des disparités selon les régions et les spécialités sont possibles. — LODI FRANCK/SIPA
  • Les cabinets médicaux ont largement été désertés durant les huit semaines de confinement.
  • De nombreux spécialistes ont fermé leurs portes ou drastiquement réduit le nombre de patients reçus en consultation.
  • Ces deux mois de rendez-vous annulés vont-ils allonger les délais d’attente pour obtenir un rendez-vous prochainement ?

Un mois. Six mois. Voire plus. En temps normal, quand on souhaite obtenir un rendez-vous avec un spécialiste, mieux vaut s’armer de patience. Surtout si l’on vit dans un désert médical. Mais après deux mois durant lesquels les cabinets médicaux ont été désertés – voire fermés – en raison du confinement, un allongement des délais d’attente est-il à craindre ?

Gynécologues, ophtalmologistes ou encore chirurgiens-dentistes… Comment les médecins s’organisent-ils pour rattraper les deux mois de consultations qui n’ont pas été honorés, assurer la permanence des soins et le suivi régulier de leurs patients ? Forcément, toute leur logistique a été chamboulée, mais « chaque personne qui a besoin de soins sera accueillie », assurent ces spécialistes.

« Nous voyons deux fois moins de patients sur une journée »

« On commence à reprendre une activité plus soutenue, à recevoir davantage les patientes au cabinet, mais j’en vois tout de même beaucoup moins qu’en temps normal, confie le Dr Aude Du Passage, gynécologue en région parisienne. Nous avons dû adapter notre protocole pour assurer des consultations qui respectent toutes les normes de sécurité sanitaire liées au Covid-19 : la salle d’attente est vide, tout est désinfecté entre chaque consultation, donc je prends plus de temps entre chaque patiente. Il est évident que l’on ne pourra pas consulter comme nous le faisions auparavant avant un bon moment, reconnaît-elle. Pour autant, il ne faut pas repousser son suivi : si une femme doit faire un frottis, une mammographie ou une échographie, elle doit consulter ».

Désormais, ces gestes barrières sont adoptés par tous les praticiens, en particulier par les chirurgiens-dentistes, exposés à un risque sanitaire plus élevé du fait de la nature des soins qu’ils dispensent. « Les soins dentaires peuvent engendrer une "aérosolisation", avec des projections de gouttelettes jusqu’à 2 ou 3 mètres autour de la bouche du patient. Donc l’hygiène et l’asepsie de notre espace de travail, nous y sommes habitués depuis longtemps, mais nous avons renforcé toutes ces mesures », explique le Dr Christophe Lequart, chirurgien-dentiste dans la région Centre-Val-de-Loire et porte-parole de l'Union française pour la santé bucco-dentaire (UFSBD). Pour se protéger, le praticien doit être bien équipé : « masque, blouse, surblouse, charlotte, surchaussures et visière de protection, et on change le tout entre chaque patient. En outre, nous avons évacué nos plans de travail pour éviter la contamination de notre matériel. Nous ne sortons que ce qui est nécessaire et désinfectons tout entre chaque consultation. Et nous aérons la salle de soins au moins quinze minutes entre deux patients. Ils sont rassurés et confiants, et nous aussi. Mais ce protocole très lourd a un impact très concret : nous voyons deux fois moins de patients sur une journée ».

Une reprise plus lente chez les dentistes

Conséquence : « Les délais d’attente vont forcément s’allonger pour nos patients », déplore le Dr Lequart. D’autant que « faute d’équipement de protection indispensable, en premier lieu les masques, nous avons tous dû fermer nos cabinets durant le confinement, selon les prescriptions de l’Ordre national des chirurgiens-dentistes. Des permanences départementales ont été organisées pour gérer les urgences, mais nous avons deux mois d’agenda plein à craquer à recaser aujourd’hui ». Avec un nombre de consultations réduit de moitié, le chirurgien-dentiste pense pouvoir épurer « tous les rendez-vous annulés et les urgences peut-être d’ici le mois d’octobre ». Pour y parvenir, « nous allons augmenter nos jours de présence au cabinet et raccourcir nos vacances d’été ».

Heureusement, le manque de matériel individuel de protection n’est plus un problème. « Aujourd’hui, nous ne manquons plus de masques FFP2, nous avons reçu une dotation de l’Etat. En revanche, l’approvisionnement en surblouses à usage unique reste en tension, or c’est un élément indispensable. Notre profession s’est organisée pour faire confectionner des surblouses textiles lavables ». Mais un autre problème subsiste, s’inquiète le Dr Lequart : « le système de garde d’urgence qui avait été mis en place par l’Ordre est maintenu dans certains départements, c’est un outil précieux pour gérer les urgences. En revanche, avec l’important surcroît d’activité qui s’annonce pour notre profession, tous ceux et celles qui n’avaient pas de dentiste attitré avant le confinement risquent d’avoir beaucoup plus de mal à en trouver un qui prenne de nouveaux patients. Surtout dans les régions les moins bien dotées ».

Peu d’affluence en ophtalmologie

C’est l’une des spécialités où les délais d’attente ont la réputation d’être longs. Mais ces dernières semaines, les cabinets d’ophtalmologie ont eux aussi été désertés. « Durant le confinement, 60 % des cabinets sont restés ouverts, mais l’activité a baissé jusqu’à 95 % pendant cette période où les patients avaient peur de sortir et de contracter le coronavirus, en particulier dans ma région, durement touchée, observe le Dr Thierry Bour, ophtalmologiste dans le Grand-Est et président du Syndicat national des ophtalmologistes de France (SNOF). Nous avons donné la consigne de réduire les consultations, puis nous augmenterons progressivement nos capacités, en fonction de l’évolution de la situation sanitaire et de la demande des patients ».

Même question que pour les autres spécialistes : ces deux mois de consultations annulées, ne faudra-t-il pas les recaser à l’agenda ? Donc faire attendre plus longtemps les patients ? « Pas forcément, d’autant que les orthoptistes permettent ces dernières années de réduire cette attente, rassure le Dr Bour. Si demain, nous avions de trop nombreuses demandes, nous avons des variables d’ajustement pour nous permettre de réguler l’afflux de patients, comme espacer les consultations de suivi. Et nous recevons des demandes spontanées de report de rendez-vous de certains patients qui, lorsque leur consultation n’est pas urgente, préfèrent attendre avant de revenir nous voir, en raison de leur âge ou de leur état de santé. En outre, la chirurgie de l’œil met du temps à redémarrer, notamment la cataracte, parce que cela concerne principalement des personnes plus âgées, donc plus à risques face au Covid-19 : nous évaluons la balance bénéfice/risque de chaque patient. Donc pour l’heure, nous sommes très loin d’une grande affluence dans nos cabinets, aucun indicateur n’annonce d’allongement des délais ». Ce calme serait même le moment idéal, pour les enfants et leurs parents, pour obtenir une consultation au débotté.

« Nous gardons toujours des créneaux de libres pour les urgences »

Même sérénité au cabinet du Dr Catherine Oliverès-Ghouti, dermatologue à Paris, qui a cessé son activité durant le confinement, « à l’exception de quelques téléconsultations. J’ai annulé toutes les consultations de mi-mars à début mai, et depuis le déconfinement, visière et masque sur le visage, j’ai retrouvé un rythme quasi normal dans mes consultations ». Depuis qu’elle a repris le chemin de son cabinet, la dermatologue reçoit notamment quelques patients ayant développé des signes cutanés du coronavirus. « Et après eux comme après les autres patients, je désinfecte tout, c’est pour cela que je reçois un peu moins de patients que d’habitude ».

En tant normal, obtenir un rendez-vous avec la dermatologue prend « peut-être un mois et demi maximum ». Mais si les Parisiens attendent relativement peu, « dans certaines régions moins bien dotées en dermatologues, comme la Bretagne ou le Sud-Ouest, les délais d’attente pourraient s’allonger, concède le Dr Oliverès-Ghouti. Mais pas de quoi paniquer, assure-t-elle. Nous sommes bien conscients qu’il peut y avoir des urgences en dermatologie : j’ai reçu aujourd’hui un patient adressé ce lundi par son médecin généraliste pour un grain de beauté suspect. Nous gardons toujours des créneaux de libres pour les urgences ».