Hôpital : Les soignants espèrent une revalorisation salariale, pas des honneurs ou des primes

COLERE Alors qu’Emmanuel Macron avait promis une revalorisation salariale et un plan massif d’investissement dans l’hôpital public, les soignants attendent toujours

Oihana Gabriel

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Au CHU de Toulouse, certains soignants manifestaient pour demander plus de moyens pour l'hôpital le 11 mai 2020.
Au CHU de Toulouse, certains soignants manifestaient pour demander plus de moyens pour l'hôpital le 11 mai 2020. — FRED SCHEIBER/SIPA
  • Après deux mois durant lesquels le grand public a applaudi le personnel soignant aux fenêtres et le gouvernement a promis des primes, les soignants commencent à s’impatienter.
  • Mercredi, la porte-parole du gouvernement a assuré que les primes seraient versées d’ici à juin et que des hommages se multiplieraient pour les soignants.
  • Mais ces derniers, qui refusent d’être pris pour des « héros », espèrent surtout une revalorisation salariale et un plan massif d’investissement pour l’hôpital public. Deux promesses de Macron restées lettre morte pour le moment.

L’annonce était censée rassurer, elle a mis le feu aux poudres. Alors que depuis des semaines, le gouvernement se targue de préparer des primes pour certains hospitaliers au front contre le Covid-19, un article des Echos dévoilait le 30 avril que les décrets étaient toujours attendus.

Mercredi, la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, a assuré au micro de RTL : « Le décret sera signé dans les tout prochains jours et permettra le versement de ces primes, au mois de mai je l’espère, si ce n’est au mois de juin, en fonction des dates de mise en paiement des salaires ». Mais cette annonce n’a pas tellement réjoui les destinataires…

Des primes plutôt qu’une revalorisation salariale

« Emmanuel Macron a fait l’annonce de ces primes le 25 mars. On est mi-mai et on n’a toujours rien, s’agace Cathy Le Gac, infirmière en réanimation à l’hôpital Beaujon (Assistance-Publique Hôpitaux de Paris) et co-secrétaire du syndicat Sud Santé AP-HP. Alors que la machine à billets continue de fonctionner pour redresser des entreprises privées comme Air France ».

Recevoir 1.500 euros de plus sur la fiche de salaire, c’est bien. Sauf que ce n’est pas la revendication des professionnels de santé. « On ne court pas derrière les primes, on veut une revalorisation salariale, martèle Cathy Le Gac. Or, on ne voit pas le début de discussion, de rendez-vous pour commencer à travailler sur ce chantier qu’on demande depuis plus d’un an et qui prendra du temps. »

Ces infirmières, aides-soignantes, brancardiers, médecins semblent échaudés par les effets d’annonce. « Moi, la prime d’attractivité de Buzyn annoncée en janvier, je l’attends toujours », s’énerve Yasmina Kettal, infirmière et membre du collectif Inter-Urgences. L’intersyndicale et les collectifs (Inter-Urgences, Inter-Hôpitaux…) rappellent que leurs demandes sont légitimes… et loin d’être entendues. « Il y a un mois, Olivier Véran évoquait une revalorisation salariale et maintenant, on nous parle de médaille, reprend l’infirmière au centre hospitalier de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Visiblement, on n’est pas sur la même longueur d’onde. »

« Le mouvement repart et la prime a clairement créé la colère »

Car entre une prime qui tombe une fois pour toutes et une augmentation substantielle de salaire, il y a un monde. L’enjeu aujourd’hui est d’attirer les jeunes et de garder celles et ceux qui ont choisi cette vocation. Or, les candidatures deviennent rares pour exercer ces métiers, exercés après un Bac +3 dans des conditions de plus en plus difficiles, pour un salaire qui commence à 1.300 euros et qui grimpe peu. De plus en plus de paramédicaux se reconvertissent, partent vers le privé ou vers la province pour ceux qui vivaient en Ile-de-France. « On ne pourra pas continuer avec des salaires comme cela, et encore moins dans cette région avec des loyers exorbitants, reprend Cathy Le Gac. J’ai rencontré plein d’infirmières venues de province prêter main-forte dans la région. Certaines se sont plues, mais elles ne viendront jamais à Paris pour vivre dans 20 m2 pour 1.000 euros de loyer… »

Depuis quelques jours, la colère gronde à l’hôpital, à nouveau. Plusieurs défilés de blouses blanches se sont déroulés, notamment à Toulouse et à  Nantes , pour dire non à l’austérité. « Le mouvement repart et la prime a clairement créé la colère, reprend Cathy Le Gac. Bien au-delà des urgences. J’ai entendu, dans mon service de réanimation, des collègues dire "Cette fois-ci, on va y aller". Parce qu’ils nous ont mis dans une situation inimaginable, on a dû soigner la peur au ventre, avec des masques périmés, des blouses qui ne protégeaient pas bien… » Au péril de leur vie. A l’AP-HP, 5 % des soignants ont été contaminés, soit près de 4.700 personnes au 11 mai.

Des honneurs ? Non, merci

En plus de ces primes, le gouvernement veut à son tour applaudir l’engagement des soignants. Ainsi, les cérémonies du 14 juillet leur rendront hommage. Sibeth Ndiaye a également indiqué que la promotion de l’Ordre national du mérite et de la Légion d’honneur du 1er janvier 2021 comprendra « une part importante de personnes ayant contribué à la lutte contre le virus à tous les niveaux et dans tous les domaines d’activité ».

« Quand j’ai entendu la porte-parole du gouvernement parler de médaille et de défilé, j’ai eu des palpitations !, s’exclame la porte-parole du collectif Inter-Urgences. On n’a pas fait ça pour qu’on nous tape dans le dos. Mais parce que c’est notre travail. Je ne suis pas une superhéroïne, je suis salariée, infirmière. Qui paie son loyer avec des médailles ? Du sol au plafond à l’hôpital, il y a un besoin de reconnaissance réelle, pas honorifique. »

Certains députés ont également proposé que les salariés puissent faire don de leurs chèques-vacances et congés aux soignants. Muriel Pénicaud, la ministre du Travail, y serait favorable. « C’est de la charité, c’est humiliant, tacle Yasmina Kettal. D’autant que les gens nous ont largement aidés, soutenus, on a reçu des visières, des repas. Maintenant, ce qu’on veut, c’est une rétribution de notre travail. D’autant que nous donner des jours n’a pas grand sens, on ne sait pas encore comment vont se passer nos congés d’été, nos comptes épargne-temps débordent. Dans mon service, l’organisation des vacances coince parce qu’on est toujours en sous-effectif. »

Retour aux discours d’austérité

L’autre grande interrogation, c’est cet engagement pris par le président de la République lors de son discours le 25 mars à Mulhouse, qui promettait un plan massif d’investissement pour l’hôpital public. Dont on n’a depuis plus tellement entendu parler. Le collectif Inter-Urgences n’est pas vraiment surpris. « C’est terrible, car ça fait un an qu’on nous dit qu’on fait des plans massifs pour l’hôpital, mais rien n’a bougé, corrige Yasmina Kettal. Si les paroles ne sont pas suivies d’actes, comment éviter la défiance ? »

Au contraire, aux dires des syndicalistes, la chasse aux économies et aux fermetures de lits a déjà repris. « Ce qui nous fait peur, c’est qu’on retrouve des discours politiques d’avant-crise : on ne va pas donner davantage d’argent à l’hôpital parce qu’on creuse la dette, alerte Cathy Le Gac. D’autant qu’ils sont en train de supprimer les cotisations salariales et patronales, donc forcément, il y aura moins d’argent dans les caisses de la Sécurité sociale, qui paye les hôpitaux. » Et Yasmina Kettal de suggérer, malicieuse : « peut-être que cette crise sanitaire aurait pu montrer qu’un fonctionnement à flux tendu, avec des lits occupés à 100 %, n’est pas optimal… »