Coronavirus : La crise sanitaire peut-elle relancer l’Europe de la santé ?

AVENIR La crise du coronavirus a mis en lumière les réponses nationales et dispersées au niveau européen, et souligné l’importance d’une meilleure coordination des politiques de santé

Oihana Gabriel

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Illustration d'un drapeau européen.
Illustration d'un drapeau européen. — Pixabay
  • Les réponses nationales à la crise sanitaire ont montré que l’Europe de la santé est loin d’être une réalité.
  • Pourtant, entre le risque accru de pénuries de médicaments et un besoin de coopération pour la recherche, certains avancent que demain, les Européens devront s’atteler à améliorer la coopération sur ce domaine fondamental.
  • Jusqu’ici, la santé est restée une compétence nationale. Mais dans quelques années, les Européens seront-ils disposés à mieux collaborer ?

« L’Europe se fera dans les crises et elle sera la somme des solutions apportées à ces crises », écrivait Jean Monnet dans ses Mémoires. A l’heure où l’ Union Européenne vit sa plus grande crise sanitaire, il sera intéressant de voir si, à long terme, cette maxime d’un des pères de la communauté européenne se vérifie.

Car si certaines voix appellent à renforcer la coopération des politiques de santé, inventer une Europe de la santé ne sera pas un mince défi.

Qu’a révélé cette crise ?

L’Europe au temps du coronavirus s’est montré dispersée, peu solidaire, chaque état choisissant sa version d’un confinement plus ou moins strict, d’un déconfinement plus ou moins rapide. « La crise a mis l’accent sur des défaillances des systèmes de santé nationaux et sur le manque de compétence de l’UE pour répondre à ces défaillances », résume Claire Dhéret, responsable d’un programme de recherche sur l’Europe sociale et bien-être auEuropean Policy Center. Pour certains, cette gestion étatique a montré l’inutilité de l’Union européenne. Pour d’autres, au contraire, une véritable Europe de la santé n’a jamais été aussi urgente.

« On a pris conscience que l’UE a des compétences en santé fragiles et que dans ces circonstances, ça ne suffit pas, insiste Véronique Trillet-Lenoir, eurodéputée de Renew Europe et cancérologue. Nous devons apprendre de cette crise, pour mettre en place des mesures rapides et opérationnelles et se préparer aux prochaines. Car il y aura d’autres crises, qu’elles soient infectieuses, environnementales, chimiques, alimentaires. C’est maintenant qu’il faut réfléchir à mettre en place des dispositifs à activer. »

Un exemple concret de cette nécessaire coopération nous vient de la recherche. Certains essais cliniques ont été lancés à l’échelle européenne, ce qui a permis de multiplier le nombre de patients concernés et les moyens alloués. L’UE a notamment annoncé qu'un « téléthon » mondial avait permis de récolter 7,4 milliards d'euros afin de trouver un vaccin. « Il sera déterminant de voir à l’avenir si l’UE arrive à trouver un vaccin, mais aussi à le distribuer en priorisant les populations à risque, la solidarité sur la loi du marché », suppose Claire Dhéret.

Autre prise de conscience : l’urgence de relocaliser en Europe la production de médicaments, alors que nous sommes totalement dépendants de la Chine et que les pénuries se multiplient. « C’est à l’agenda de la Commission et du Parlement, reprend Véronique Trillet-Lenoir. Il faudra voir comment on évalue les médicaments, comment on fixe le prix, comment on les fabrique. Les citoyens commenceraient à voir l’intérêt de l’Europe s’ils avaient un accès plus sûr à des médicaments moins chers. »

Des moyens très limités

L’Union européenne n’a aujourd’hui qu’une compétence d’appui sur les questions de santé, et ne peut donc rien imposer aux Etats. « L’UE n’a pas vocation à harmoniser les systèmes de santé, résume Gaël Coron, sociologue et enseignant à l’École des Hautes Études en Santé Publique (EHESP). C’est une interdiction édictée par les traités qui a été contournée. Certaines politiques de santé sont "européanisées" : par exemple, l’autorisation de mise sur le marché d’un médicament se décide au niveau européen, parce que le médicament est une marchandise et qu’il y a un marché européen. »

Petit à petit, l’UE s’est certes dotée d’acteurs en santé : une direction générale de la santé de la Commission européenne, équivalent d’un ministère de la santé, des agences, notamment sur la sécurité et la santé au travail, ou encore sur la sécurité des aliments. Mais tous ces outils sont dotés de moyens humains et financiers très limités. « Derrière ces institutions, il faut voir la réelle capacité d’action, nuance Gaël Coron, spécialiste des politiques européennes de santé. Par exemple, 300 personnes travaillent pour le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC), [qui travaille à la manière d’une OMS européenne], c’est 15.000 pour l’équivalent américain… » Même problème côté budget. « Le volet santé du Fonds social européen s’élève à 413 millions d’euros (période 2021-2027) pour 27 pays et sur six ans. Cette somme doit être mise en regard des 200 milliards que la France a dépensé en 2019 pour la santé. »

Vers davantage de coopération ?

L’Europe de la santé s’est souvent appuyée sur des crises pour se construire. L’ECDC a en effet été une réponse à la crise du Sras, l’Agence pour la sécurité des aliments a été décidée après la crise de la vache folle… « On peut imaginer qu’il y aura de nouvelles agences relatives à la santé qui vont voir le jour, avance Claire Dhéret. Même si ce n’est pas forcément le fait de créer de nouvelles entités qui changera les choses, mais plutôt une volonté d’approprier les bonnes compétences à ces agences. »

Ce n’est pas Véronique Trillet-Lenoir qui dira le contraire. Elle a présenté, le 16 avril au Parlement européen, un programme pour une force européenne en santé, déclinant des pistes pour augmenter les compétences de l’UE sans bousculer les traités. Comment favoriser une meilleure coordination entre Etats-membres ? « On pourrait notamment constituer une réserve stratégique de produits sanitaires nécessaires (masques, respirateurs…), on s’organise aussi pour faire des achats groupés à moindre coût et acheminer le matériel aux pays qui en ont besoin », explique l’euro-députée. Qui assure que cette meilleure coordination passera par un renfort des compétences et du budget des agences sanitaires européennes existantes. Mais tout n’est pas qu’une question d’argent. Véronique Trillet-Lenoir appelle donc à créer une plateforme d’échanges de pratiques entre professionnels de santé (par exemple pour que chaque pays comptabilise de la même façon les morts du Covid) et un site pour délivrer une information fiable et pédagogique au grand public à l’heure des fake news.

Des priorités en pagaille

De l’avis de ces trois spécialistes, l’Europe semble être à un moment charnière de son histoire. « Cette crise est une opportunité pour l’Europe, mais elle doit la saisir, avance Claire Dhéret. Elle peut avoir des conséquences sur la crédibilité d’institutions comme l’OMS, et le contexte peut renforcer le rôle de l’UE dans les négociations internationales. Pour cela, il y a un réel besoin de volonté politique. » Mais Gaël Coron doute que cette crise inédite soit l’acte de naissance d’une Europe de la santé. « Davantage de coopération dans les politiques de santé, c’est possible. Une intégration, moins. Il faudrait pour cela qu’il y ait une volonté claire des Etats-membres et des institutions européennes d’affirmer cet objectif de santé comme transversal. Or, historiquement, la communauté ne s’est pas construite autour de cette question, donc les acteurs de la santé ne sont pas les plus influents. Les arbitrages ne se feront pas forcément en faveur de cette construction. »

Deuxième frein : politiquement, l’Europe fait face à de multiples défis : « le Brexit, une tension forte avec l’Europe de l’Est, un bras de fer entre une Europe du Sud, qui veut accroître les moyens économiques de l’UE, et des pays comme l’Allemagne et les Pays-Bas hostiles à une mutualisation des dettes… », liste Gaël Coron. « Les conséquences de la crise peuvent être diverses, renchérit Claire Dhéret. C’est une histoire qui reste à écrire. Comment l’UE répondra à la succession de crises économique, politique, financière, sociale dans les prochains mois ? Si elle échoue à se coordonner, les partis eurosceptiques et nationalistes risquent de se renforcer. »