Coronavirus : « On n'est jamais allé aussi vite dans la recherche qu'avec le Covid-19 », assure le directeur de l’Agence du médicament Dominique Martin

« 20 MINUTES » AVEC Dominique Martin, directeur de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), appelle à la prudence quant aux recherches d’un remède au coronavirus

Propos recueillis par Vincent Vantighem

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Un laboratoire de l'hôpital Sainte-Camille de Bry-sur-Marne.
Un laboratoire de l'hôpital Sainte-Camille de Bry-sur-Marne. — Lionel GUERICOLAS
  • Tous les vendredis, « 20 Minutes » propose à une personnalité de commenter un phénomène de société, dans son rendez-vous « 20 Minutes… »
  • Dominique Martin, le directeur de l’Agence du médicament, est sur le front pour lutter contre le coronavirus depuis son apparition dans l’Hexagone.
  • Il se réjouit des nombreux essais en cours pour trouver un remède, mais appelle à la prudence et réclame un peu de patience.
Le Dr Dominique Martin, directeur de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM).

Comme nous tous, Dominique Martin ne fait plus la différence entre les jours de la semaine et le week-end. Non pas à cause du confinement. Mais parce qu’il travaille sans relâche. Directeur de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), il est le garant des nombreuses recherches menées actuellement pour tenter de trouver un remède au coronavirus.

Entre deux coups de fil au ministre de la Santé pour le tenir au courant de l’avancée des travaux, il a accepté de répondre aux questions de 20 Minutes. L’occasion de commenter les espoirs nés des différentes recherches et de revenir sur l’enthousiasme suscité par la chloroquine malgré les risques.

Il y a d’abord eu la chloroquine. Puis la nicotine. Récemment, on a parlé des espoirs de l’ivermectine et du tocilizumab. Mercredi, enfin, les Etats-Unis ont annoncé que le remdesivir pouvait être un produit efficace pour lutter contre le coronavirus. A-t-on raison de s’enthousiasmer à chaque nouvelle recherche ?

La période est plus à la raison qu’à l’enthousiasme. Parlons du remdesivir, par exemple. Le laboratoire Gilead a annoncé qu’il produisait des effets intéressants. Mais quelques heures après, une autre étude prétendait le contraire… On est dans une période difficile.

Il y a une activité très importante dans la recherche. On n’est jamais allé aussi vite. C’est pour cela qu’autant d’informations circulent. A l’Agence, nous avons reçu 75 demandes d’essais cliniques. On en a autorisé une grande partie. Tout ça en deux mois. On n’avait jamais vu cela sur une seule pathologie. Il y a une effervescence dans la recherche. Évidemment, l’industriel ou l’équipe académique qui trouve le remède aura un sérieux avantage sur les autres.

On est donc certain que les recherches vont aboutir à un traitement efficace ?

Est-on certain ? La réponse est non. Y a-t-il un espoir que les recherches aboutissent ? La réponse est plutôt oui. Avec la mobilisation des meilleurs chercheurs de la planète, on peut penser que cela va aboutir. Mais il faut rester prudent.

Il ne faut pas imaginer qu’on va trouver un médicament qui va annihiler tous les effets du Covid-19 pour 100 % des cas positifs. Attention à la science-fiction ! A l’illusion ! En revanche, on peut espérer un médicament qui évite aux patients de se retrouver en réanimation. Ou qui évite à leur état de santé de se dégrader.

Un dernier bilan fait état de 257 patients souffrant d’effets indésirables graves après avoir pris des médicaments en phase de tests. Dont une grosse moitié ayant pris de la chloroquine. Où en est-on sur ce produit ?

Chaque déclaration d’effets indésirables fait l’objet d’une investigation clinique, il ne s’agit pas d’une analyse statistique. C’est plus intéressant d’analyser chaque cas pour identifier un signal de sécurité. Le risque d’accident cardiaque lié à la prise de chloroquine était connu. Cela n’a pas empêché certains d’en prendre en automédication. Cela n’a pas empêché certains médecins de s’en autoprescrire… Entre le 15 et le 25 mars, on a eu une multiplication par quatre des ventes du Plaquenil (le médicament contenant de la hydroxychloroquine) en ville. Cela nous a beaucoup préoccupés, c’est pourquoi nous avons lancé une mise en garde.

Aujourd’hui, la courbe des ventes est retombée. Même à l’hôpital – le seul endroit où elle est autorisée –, on observe une baisse de l’utilisation de la chloroquine. Probablement parce qu’il y a des interrogations sur son efficacité, et surtout sur les risques.

Avec un peu de recul, comprenez-vous la façon dont l’opinion publique a réagi sur la chloroquine ?

C’était incroyable. J’ai pu l’observer moi-même en m’occupant de gens personnellement. Ou en soignant des amis d’amis… Et puis, cela a eu des effets sur la recherche. J’ai des collègues qui ont eu des difficultés à lancer leurs essais sur d’autres produits. Car les patients ne souhaitaient tester que la chloroquine. Et rien d’autre…

Ce n’est pas inquiétant que les gens aient des intuitions comme le Professeur Didier Raoult. C’est aussi ça, la médecine : la place essentielle de la dimension empirique. Mais une fois que vous avez eu une approche empirique, il faut avoir la démarche scientifique. Il faut mettre en place des essais cliniques conformes. C’est cette démarche qui doit nous gouverner. C’est ça qui évite les illusions…

Qu’en est-il des recherches sur un possible vaccin ?

Sur le plan mondial, plusieurs équipes travaillent dessus. Il y a une vraie interrogation sur la qualité de la réponse immunitaire de l’hôte qu’est l’Homme. Sur sa production d’anticorps. Des essais ont déjà été faits sur des animaux, en laboratoire. On peut espérer. Certains disent que l’on peut espérer quelque chose pour la fin de l’année. Croisons les doigts ! Mais ce serait du jamais vu. L’année prochaine ? Je préfère y penser.

Fabriquer un vaccin, c’est quasiment ce qu’il y a de plus compliqué à faire. Pour bien situer les choses, regardez la grippe. On a un vaccin mais pas de traitement. Et regardez le VIH, on a un traitement mais pas de vaccin.

Pensez-vous que certains Français seront réfractaires au vaccin ? Et que leur direz-vous le cas échéant ?

S’il y a un vaccin, on aura probablement les critiques en règle des personnes opposées et les propos complotistes que l’on connaît bien. Rien de très nouveau là-dessus. Pour prévenir la résurgence de l’épidémie de coronavirus, il faudra peut-être créer une obligation vaccinale. Compte tenu de ce qu’on traverse aujourd’hui, je serais assez d’accord là-dessus.

Certains ont une relation avec la rationalité qui interroge. Quand je les entends, je partage toujours ce que j’ai vécu dans les camps de réfugiés quand j’étais médecin humanitaire. On avait des épidémies de rougeole. Et on avait 50 à 80 % des enfants d’un camp qui mourraient. 50 à 80 % ! Vous imaginez 50 à 80 % d’une génération sacrifiée ? Moi, je dis ça aux gens. Je dis que c’est facile de critiquer les vaccins quand on est protégé. Protégé par des traitements. Protégés par les autres qui se vaccinent !

En quoi cette crise sanitaire a-t-elle changé votre vie ?

Je continue à venir au bureau tous les jours. Cela a rallongé un peu mes journées de travail. Je n’ai plus la notion du week-end. Comme beaucoup, il y a une perte des repères habituels. D’autant plus que le dimanche après-midi, je ne peux pas sortir de chez moi…

Justement, que ferez-vous une fois le confinement levé ?

Un des grands plaisirs de Paris, ce sont ses terrasses de café. J’habite dans le 13e arrondissement. C’est sympa. Je m’identifie complètement à ces Parisiens qui s’arrêtent pour prendre un café ou une bière en terrasse en faisant les courses. D’être là. De regarder la vie. D’échanger avec son voisin. C’est un des éléments de la douceur de cette ville. Cela m’a manqué.

Et puis, j’irai retrouver les membres de ma famille que je ne peux pas voir. Mes enfants, en particulier, qui sont éloignés en raison du confinement.