Coronavirus : Les tests sérologiques sont-ils encore utiles à la stratégie de déconfinement ?

DEPISTAGE La stratégie de déconfinement ne va finalement pas reposer en majorité sur les tests sérologiques, mais sur les tests virologiques

Anissa Boumediene

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Alors qu'une immunité collective est très loin d'avoir été atteinte, les tests sérologiques, permettant d'identifier la présence d'anticorps chez une personne qui a été en contact avec le Covid-19 ne sont plus privilégiés par le gouvernement das sa stratégie de déconfinement.
Alors qu'une immunité collective est très loin d'avoir été atteinte, les tests sérologiques, permettant d'identifier la présence d'anticorps chez une personne qui a été en contact avec le Covid-19 ne sont plus privilégiés par le gouvernement das sa stratégie de déconfinement. — Caro / Dittrich/SIPA - 1812051612
  • Dans son plan de déconfinement présenté mardi à l’Assemblée, Edouard Philippe a annoncé l’augmentation de la capacité française de dépistage, qui passera à « 700.000 tests virologiques par semaine » à compter du 11 mai.
  • Pour le gouvernement, l’objectif sera d’identifier les Français porteurs du virus, afin de casser les chaînes de contamination en les isolant.
  • Un temps présentés comme un élément-clé du déconfinement, les tests sérologiques ne semblent plus aussi cruciaux depuis que l’Institut Pasteur a révélé que moins de 6 % des Français avaient contracté le coronavirus, écartant la possibilité d’atteindre une immunité de groupe.

« Protéger, tester, isoler ». Edouard Philippe l’a annoncé mardi, « nous serons en capacité de pratiquer au moins 700.000 tests virologiques par semaine » à partir du 11 mai. Alors qu’il présentait  son plan de déconfinement à l’Assemblée, le chef du gouvernement a souligné l’importance du dépistage dans le cadre de la levée progressive des mesures de confinement auxquelles se soumettent les Français depuis maintenant sept semaines. L’objectif sera de pouvoir identifier et isoler toutes celles et ceux qui sont infectés, donc contaminants.

Un point d’autant plus important que « nous sommes loin d’avoir atteint l’immunité de groupe », a reconnu le Premier ministre face aux députés. C’est pourquoi le gouvernement semble ne plus miser aujourd’hui sur les tests sérologiques, qui identifient la présence d’anticorps dans le sang et confirment ainsi si l’on a été en contact avec le virus et si l’on est ou non immunisé. Leur intérêt semble avoir décliné ces derniers jours, maintenant que la France se sait loin d’une immunité collective face au Covid-19. Mais restent-ils utiles au déconfinement ? Et sont-ils fiables ?

Evaluer l’immunité

Les tests sérologiques permettent, grâce à une prise de sang, parfois même une goutte de sang, de déterminer si une personne a développé des anticorps contre le coronavirus, « en d’autres termes, si cette personne a déclenché ou non une réponse immunitaire contre le virus », décrypte la Haute Autorité de la Santé (HAS). Il y a encore quelques jours, le gouvernement fondait beaucoup d’espoirs sur ces dispositifs. « Ces tests sérologiques, nous en achetons, nous en développons. Nous lançons cette semaine une campagne de dépistage sérologique qui est montée par l’Institut Pasteur et l’Inserm en population réelle pour pouvoir déterminer quelle serait la proportion de Français immunisé dans [certains] territoires, déclarait le 14 avril dernier le ministre de la Santé, Olivier Véran. C’est un élément important (…), cela fait partie du deuxième axe de notre politique de test ».

L’idée de délivrer des passeports d’immunité à toutes celles et ceux dont le résultat du test sérologique serait positif était alors envisagée comme l’un des piliers de la stratégie de déconfinement. Mais ça, c’était avant. Avant de découvrir que moins de 6 % des Français ont été infectés par le Covid-19, balayant la piste de l’immunité de groupe, atteinte lorsque environ 70 % de la population a contracté la maladie. D’autant qu’à ce jour, « il n’y a actuellement aucune preuve que les personnes qui se sont remises du Covid-19 et qui ont des anticorps soient prémunies contre une seconde infection », a averti samedi l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Des tests sérologiques pas toujours utiles ou fiables

De quoi pousser le gouvernement à revoir sa copie et à ne plus miser sur les tests sérologiques en masse. Aujourd’hui, des dizaines d’entre eux sont accessibles, soit en vente libre sur le Web, soit en laboratoires de ville, et ils ne sont pas remboursés. « Il y a deux réserves importantes vis-à-vis de ces tests qui expliquent pourquoi ils ne font pas partie de la stratégie thérapeutique ou de lutte contre l’épidémie », a précisé Pierre Pribile, directeur de l’Agence Régionale de Santé de Bourgogne Franche-Comté​ le 24 avril.

Le problème, « c’est leur fiabilité et leur précision, pas encore établies, même s’ils ont le droit d’être commercialisés, a commenté Pierre Pribile. Et quand bien même seraient-ils fiables, ce qui est en train d’être vérifié [par l’Institut Pasteur], la seconde limite, c’est qu’on ne saurait pas bien quoi en conclure, puisqu’on n’est pas certain qu’une sérologie positive soit synonyme d’une immunité, dont on doute aussi de la durée. En outre, les projections dont nous disposons montrent que la part de la population immunisée est très faible. D’où les interrogations sur la place de la sérologie dans la stratégie de prévention à venir. Ces tests sont en libres d’accès, mais ni remboursés ni recommandés ».

Bientôt « le ménage » dans ces tests

Problème supplémentaire : si le test sanguin est réalisé prématurément, avant que l’organisme n’ait répondu à l’infection par la production d’anticorps, le patient pourrait en fait toujours être porteur du virus et contagieux : le résultat obtenu est alors un faux négatif. De plus, ces tests sérologiques « ne permettent pas de statuer si la personne est contagieuse ou pas », souligne la HAS.

« Il faut être prudent face à tous ces tests disponibles, observe le Dr François Blanchecotte, président du Syndicat des biologistes (SDB). Je comprends toutes les personnes qui sont tentées de faire ce test, je leur prescris simplement d’attendre quelques jours. Le Centre national de référence, rattaché à l'Institut Pasteur, a remis son rapport au gouvernement, et la note de cadrage de ces tests sérologiques a été publiée ce mardi par la HAS. D’ici le 11 mai, "le ménage va être fait" dans tous ces tests pour qu’il ne reste que ceux dont l’efficacité a été démontrée, et certains seront retirés des ventes. Pour nous, un test sérologique efficace doit indiquer si l’on a rencontré le virus, si l’on est immunisé et encore contagieux, rien de moins ».

Identifier les anticorps « neutralisants »

Mais ces tests sont loin d’être inutiles. Ils permettent de mener des enquêtes épidémiologiques, « d’établir la carte sérologique de la France, de voir comment la population s’immunise ou non face au Covid-19 », relève le Dr Blanchecotte. En identifiant la présence des fameux anticorps. Or, « il y a probablement des anticorps protecteurs et neutralisants et des anticorps qui peuvent être facilitants » du virus, révélait il y a quelques jours le Pr Jean-François Delfraissy, immunologiste et président du Conseil scientifique, lors d’une audition par la commission des lois du Sénat.

C’est pourquoi l’Institut Pasteur travaille sur des tests sérologiques spécifiques capables de repérer ces anticorps protecteurs. « La présence d’anticorps neutralisants dans le sang est très probablement un signe que la personne est protégée contre une nouvelle infection, de manière d’autant plus importante que leur titre est élevé, mais cela n’a pas été encore formellement démontré, indique l’Institut Pasteur. D’autres travaux seront nécessaires pour déterminer la quantité d’anticorps neutralisants susceptible de contribuer à la protection, ainsi que leur persistance dans le temps ».

Le paquet sur les tests virologiques

Le gouvernement va donc plutôt mettre le paquet sur les tests virologiques. On l’a dit, « à la sortie du confinement, nous serons en capacité de massifier nos tests » pour passer à « 700.000 tests virologiques par semaine », a précisé Edouard Philippe. « La capacité de dépistage viral va quasiment être multipliée par trois : la semaine dernière, nous étions en capacité de réaliser 250.000 tests, indique le Dr Blanchecotte. La stratégie va consister à tester les personnes présentant les symptômes du Covid-19, ainsi que tous les cas contacts ». Le Conseil scientifique table sur 1.000 à 3.000 cas nouveaux chaque jour à partir du 11 mai. « A chaque cas nouveau correspondra en moyenne le test d’au moins 20 à 25 personnes l’ayant croisé dans les jours précédents », a décrit Edouard Philippe. Mais pour y parvenir, « le gouvernement va devoir trouver beaucoup de personnel pour faire les prélèvements, développer les structures qui les pratiquent – comme les drive – et aussi faire en sorte que les commandes soient honorées pour que nous ne manquions pas d’écouvillons et de réactif », rappelle le Dr Blanchecotte.

Pour mener à bien cette campagne de dépistage massif, « dans chaque département, nous constituerons des brigades chargées de remonter la liste des cas contacts, de les appeler, de les inviter à se faire tester », afin « de les isoler et casser les chaînes de transmission », a ajouté le chef du gouvernement. En pratique, il s’agira donc des tests « PCR », ces tests réalisés au moyen d’un écouvillon introduit assez profondément dans le nez, et qui permettent de poser un diagnostic fiable du Covid-19. Des tests virologiques qui ont l’avantage « d’identifier également des malades pas ou peu symptomatiques, qui seraient des cas contacts de malades présentant de plus forts symptômes », assure le Pr Arnaud Fontanet, épidémiologiste à l’Institut Pasteur.

Pour autant, « nous ne serons pas en capacité de mettre un écouvillon dans le nez de tout le monde, insiste le Dr Blanchecotte. Les tests sérologiques doivent compléter la stratégie de dépistage. Cela peut-être utile, par exemple à l’échelle d’une grande entreprise, de faire passer ce test sérologique à l’ensemble du personnel d’un site pour sécuriser la reprise du travail ».