Coronavirus : La capacité de mutation du Covid-19 a-t-elle été sous-estimée, comme le suggère une étude chinoise ?

FAKE OFF Les résultats de cette étude, relayée sur des sites scientifiques, inquiètent les internautes, qui doutent de l’efficacité d’un futur vaccin

Marie-Laetitia Sibille

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Au laboratoire du centre de prévention et de contrôle des maladies du comté de Changxing, dans la ville de Huzhou, en Chine, le 21 avril 2020.
Au laboratoire du centre de prévention et de contrôle des maladies du comté de Changxing, dans la ville de Huzhou, en Chine, le 21 avril 2020. — CHINE NOUVELLE/SIPA
  • Des chercheurs chinois ont mis en ligne ce lundi les premiers résultats d'une étude dans laquelle ils estiment que le coronavirus a un degré de mutation plus important qu’on ne le pensait.
  • Ils estiment aussi que certaines de ces souches mutantes qui circulent actuellement en Europe pourraient être beaucoup plus virulentes que le virus d’origine.
  • Une publication à lire avec prudence, recommandent plusieurs chercheurs contactés par 20 Minutes. L'étude n’a pas encore été validée par la communauté scientifique, qui s’accorde plutôt à dire que, si de nombreuses mutations existent, le Covid-19 n’en serait pas plus pathogène pour autant.

« On a ouvert la boîte de Pandore, et, oh surprise, le petit virus échappe à tout contrôle, aucun vaccin n’est envisageable à ce taux de mutation. » « Je vois mal comment on peut penser faire un vaccin contre un virus qui a déjà muté trente fois en si peu de temps ! » Ces commentaires d’internautes sur Facebook font suite à la publication ce lundi d’une nouvelle étude chinoise sur le coronavirus , dont les résultats ont été relayés par différents sites scientifiques. Un article de Trustmyscience, titré « Covid-19 : le virus aurait déjà muté en plus de trente souches différentes et distinctes selon les chercheurs chinois », a ainsi été largement partagé sur les réseaux sociaux.

L’étude a également été relayée par le South China Morning Post, journal quotidien de langue anglaise publié à Hong Kong, avec le titre : « Une étude chinoise révèle que la capacité du coronavirus à muter a été largement sous-estimée ».

Les travaux de recherche ont été conduits sous l’égide de Li Lanjuan, une épidémiologiste chinoise connue et chercheuse à l’Université du Zhejiang (une province de l’est de la Chine). Son équipe a mis en évidence 33 mutations du coronavirus chez 11 patients choisis au hasard à Hangzhou, dans la province du Zhejiang, mais qui avaient tous un lien avec Wuhan, la ville d’où est partie la pandémie de Covid-19.

Il y aurait ainsi eu beaucoup plus de variantes du coronavirus en circulation que ce qui était admis jusqu’à présent, a établi l’équipe de scientifiques chinois : « Cela rend le virus bien plus dangereux que l’on pourrait le penser. L’une de ces souches, par exemple, semble générer 270 fois la charge virale de base. Cela signifie qu’une personne infectée par cette dernière produit 270 fois plus de virus qu’avec la souche la moins forte », explique le site Trustmyscience.

« Des souches moins virulentes dans l’Etat de Washington »

« Le SARS-CoV-2 a acquis des mutations capables de modifier substantiellement sa pathogénicité », explique l’étude. Et cette pathogénicité serait plus élevée en Europe qu’aux Etats-Unis : « Les mutations les plus meurtrières chez les patients du Zhejiang avaient également été trouvées chez la plupart des patients en Europe, tandis que les souches les moins virulentes sont les variétés prédominantes trouvées dans certaines parties des Etats-Unis, comme l’Etat de Washington », rapporte le South China Morning Post.

Enfin, et c’est ce qui inquiète les internautes, le fait que le virus mute en autant de souches différentes en si peu de temps (les tissus ont été prélevés chez onze individus contaminés entre fin janvier et début février) impliquerait que la réponse médicale doit s’adapter et différer de région en région pour rester efficace : « Le développement de médicaments et de vaccins, bien qu’urgent, doit prendre en compte l’impact de ces mutations accumulées », a conclu l’équipe de scientifiques. « Certaines des mutations observées pourraient en effet rendre un vaccin moins efficace si elles n’étaient pas prises en considération », indique Chao Jiang, l’un des auteurs de l’étude, contacté par le magazine Newsweek.

FAKE OFF

L’étude est disponible sur le service de préimpression medRxiv.org, qui précise lui-même : « Les préimpressions sont des rapports préliminaires de travaux qui n’ont pas été certifiés par des pairs. Ils ne doivent pas être utilisés pour guider la pratique clinique ou les comportements liés à la santé. » Or, comme le rappelait à 20 Minutes Bastien Castagneyrol, chercheur à l’Inrae : « Ce qui se passe en ce moment, c’est que les articles sont mis en ligne avant l’étape de relecture. Les auteurs mettent à disposition du public un travail qu’ils considèrent comme abouti, mais c’est un travail qui n’a pas encore été évalué par la communauté scientifique. Ce n’est pas la version finale à laquelle l’on peut faire confiance. »

François Renaud, chercheur du CNRS au laboratoire « maladies infectieuses et vecteurs : écologie, génétique, évolution et contrôle », contacté par 20 Minutes, peste également contre la rapidité du partage de ces études depuis la pandémie de Covid-19 : « On découvre seulement de quoi il s’agit, il est beaucoup trop tôt pour tirer des conclusions sur ce nouveau virus. On est en train de perdre la science, parce qu’il faut des années avant de valider une étude. »

« Tout le vivant est en mutation »

Sur le contenu de l’étude, le chercheur se veut, là aussi, très partagé : « Bien sûr que les virus mutent, tout le vivant est en mutation, sinon, on ne serait pas là ! Tout ce qui est autour de nous, les arbres, les oiseaux, est le fruit de mutations. Et si la mer n’avait pas des millions de virus, elle ne serait qu’un bouillon infâme. Cette étude, qui réduit l’être humain à une culture cellulaire, est trop caricaturale et ne démontre pas que le virus est plus virulent. Il y a de multiples combinaisons possibles. »

« Il s’agit d’une étude de laboratoire, d’une description de possibilités, elle ne traite pas de la façon dont le virus se déplace dans la population humaine où de nombreux facteurs s’appliquent en même temps », explique également Ian Jones, professeur de virologie à l’Université de Reading (Angleterre), sur le site sciencemediacentre.com.

Marie-Paule Kieny, virologue, vaccinologiste et directrice de recherche à l’Inserm, se référant aux chiffres du GISAID (Global Initiative on Sharing Avian Influenza Data), nous répond de la même façon : « Il y a en effet un très grand nombre de souches qui circulent, mais rien de probant indiquant un changement de pathogénicité. »

Concernant les recherches sur le vaccin, François Renaud rappelle que « les chercheurs ne sont pas des idiots. Ils vont sélectionner les portions du virus qui ne peuvent pas muter. Les parties conservées, dites sensibles, du virus. Ils cherchent la façon de les bloquer avant qu’elles n’entrent dans la cellule. » Et de conclure : « Ce que veut le virus, ce n’est pas être le plus virulent possible, ni à tuer son hôte, c’est pouvoir se transmettre. Si l’on repense à la myxomatose, le virus spécifique au lapin, on se souvient que la souche initiale, très virulente, a été remplacée contre toute attente par une souche peu virulente. » En espérant que le Covid-19 suive son exemple.

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