Coronavirus en Corse: « Entre respecter les consignes d’un gouvernement et assurer la sécurité des Corses, je choisis la deuxième option », prévient Jean-Guy Talamoni

INTERVIEW Dans un entretien à 20 Minutes, le président indépendantiste de l’Assemblée de Corse réclame un déconfinement qui prenne en compte les spécificités de l’Île et soutient le maire d’Ajaccio qui refuse d’ouvrir les écoles le 11 mai

Propos recueillis par Mathilde Ceilles

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L'indépendantiste Jean-Guy Talamoni
L'indépendantiste Jean-Guy Talamoni — PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP
  • Le président indépandantiste de l'Assemblée de Corse Jean-Guy Talamoni souhaite une large concertation et en a fait part au Premier ministre lors d'une réunion à ce propos ce mercredi.
  • Cette stratégie de déconfinement doit suivre selon lui des modalités dictées par les scientifiques et responsables corses après une large consultation. 

Application du traitement du professeur Didier Raoult sur l’île, généralisation des tests, calendrier de sortie différent… Le président indépendantiste de l’Assemblée de Corse Jean-Guy Talamoni réclame auprès de 20 Minutes la mise en place d’une autre stratégie de déconfinement de l’île, quitte à être parfois à contre-courant des recommandations gouvernementales, après une réunion plus ou moins fructueuse sur le sujet ce mercredi dans la soirée avec le Premier ministre Edouard Philippe.

Pourquoi vouloir mettre en place une stratégie de déconfinement spécifique en Corse ?

Nous sommes dans une situation spécifique pour différentes raisons. Il y a d’abord la spécificité géographique, puisque nous sommes tout près de l’Italie. Nous avons également des équipements sanitaires très en retard par rapport à ce qui est fait ailleurs. Par exemple, le plan régional de santé pour la période 2018-2024 prévoyait six lits de réanimation pour 100.000 habitants, alors que la moyenne est France est de 11,6. Nous sommes extrêmement fragilisés. Et notre population est proportionnellement plus vieillissante.

Donc, pour toutes ces raisons, nous avons dit au Premier ministre que le déconfinement devait se faire progressivement et sur la base d’une large consultation de tous les élus corses, des scientifiques corses et de tous les représentants concernés, pour avoir une acceptabilité sociale assez large. Le Premier ministre semble favorable au dialogue.

Faut-il déconfiner le 11 mai ? Ce n’est pas à moi de le dire, la consultation doit le déterminer. Cette consultation permettra de faire des propositions pour envisager un déconfinement, sur les modalités ou le calendrier par exemple. Nous voulons la maîtrise de la concertation qui doit aboutir sur des préconisations et nous demandons que ces préconisations soient suivies par l’Etat.

N’est-ce pas plutôt à vous de suivre les préconisations de l’Etat, et non l’inverse ?

Nous sommes inquiets. Les Corses ont voté pour nous au suffrage universel, mais nous respectons le préfet. On n’est pas là pour s’opposer à ce que dit l’administration d’Etat. Mais dans une affaire comme celle-là, il faut qu’il y ait le moins de morts possible. A un moment donné, il faut que notre point de vue soit pris en compte. On doit décider d’un déconfinement qui ne mette pas en danger les Corses.

Par exemple, la date de rentrée des écoles au 11 mai est rejetée en Corse de manière assez massive. Aujourd’hui, nous appelons chacun à la raison. Nous voulons une construction de la stratégie de déconfinement entre les élus corses, les scientifiques corses, les premiers concernés en Corse et l’Etat, qui doit entendre notre point de vue.

Quel est-il ?

Il y a une unanimité en Corse autour d’une stratégie fondée sur une généralisation des tests d’une part et l’expérimentation du protocole du docteur Raoult en Corse d’autre part. Mais lors de la réunion avec le Premier ministre, on ne nous a pas donné les éléments sur les moyens matériels du déconfinement. Comment imaginer un déconfinement sans test et sans masque ? On n’en a très peu aujourd’hui en Corse. Comment peut-on ouvrir le 11 mai les établissements scolaires sans les moyens de protéger les populations ?

Donc vous soutenez le maire d’Ajaccio qui refuse d’ouvrir les écoles le 11 mai ?

Je comprends parfaitement la position du maire d’Ajaccio et des maires de la région ajaccienne. Il n’est pas de ma formation politique, il faut le rappeler. Le maire d’Ajaccio a été élu par le peuple corse au suffrage universel. Il se comporte de manière responsable car il est en charge de la sécurité des Ajacciens. On ne peut que soutenir sa position. A titre personnel, je le soutiens.

Nous, responsables politiques en charge des Corses élus au suffrage universel, on ne voit pas comment la reprise des écoles le 11 mai est possible, à moins de prendre des risques inconsidérés ! S’il y a un désaccord entre le gouvernement et la collectivité corse, il y aura une discussion. On ne cherche pas le conflit du tout. Après, si j’ai à choisir entre respecter les instructions d’un gouvernement et assurer la sécurité des Corses, je serais sur la deuxième position, je vais être très clair avec vous.

Quelles réponses avez-vous eu sur votre demande d’application du protocole de Didier Raoult en Corse ? Avez-vous été entendu par Edouard Philippe ?

Le Premier ministre nous a proposé d’intégrer l’expérimentation Coverage. Edouard Philippe a ainsi fait mine d’ouvrir une porte, mais ce n’est pas la porte que nous demandions d’ouvrir. Il a voulu donner l’impression d’être à l’écoute mais sur ce point-là, nous n’avons pas eu de réponse positive à ce nous demandions.

Le Premier ministre veut rester dans le cadre du décret, c’est-à-dire l’application de ce protocole dans le cadre hospitalier auprès des malades en stade avancé. On nous rappelle les recommandations du haut conseil scientifique sur l’hydrochloroquine. Je ne veux pas faire de procès en incompétence. Je dis simplement que nous consultons nos scientifiques corses qui réclament unanimement l’application du protocole du Docteur Raoult pour toute la Corse. Et je rappelle que c’est le même haut conseil scientifique qui a dit qu’on pouvait aller voter sans risque au premier tour des municipales, ce qui était une erreur. C’est quand même une responsabilité ! De toute façon, je constate que le niveau de confiance sur ces sujets n’est pas très élevé en Corse. Il ne l’est pas non plus en France d’ailleurs.