Coronavirus : « La reprise des visites familiales en Ehpad est capitale, mais il faut aussi reprendre les activités », estime le directeur de l’AD-PA

INTERVIEW Ce lundi, les visites familiales sont de nouveau possibles pour les résidents en Ehpad. Romain Gizolme, directeur de l’Association des directeurs au service des personnes âgées, salue cette reprise et veut accélérer le mouvement

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Dès ce lundi, les visites familiales sont de nouveau autorisées dans les Ehpad.
Dès ce lundi, les visites familiales sont de nouveau autorisées dans les Ehpad. — AFP
  • Le ministre de la Santé, Olivier Véran, a annoncé dimanche soir la reprise des visites familiales au sein des Ehpad.
  • Elles étaient interdites depuis début mars, par crainte que le Covid-19 ne pénètre dans ces établissements au public vulnérable. Mais pour de nombreux résidents confinés en chambre, l’isolement et la privation de la famille devenait trop difficile à supporter.
  • Selon Romain Gizolme, directeur de l’AD-PA, cette nouvelle étape, « très importante », doit s’accompagner d’une reprise des activités.

La nouvelle était attendue par de nombreuses personnes âgées et par les familles. Le ministre de la Santé, Olivier Véran, a annoncé dimanche le rétablissement ce lundi des  visites familiales dans les Ehpad. Rappelant qu’à ce jour, « 45 % des Ehpad ont signalé au moins un cas de Covid positif sur le territoire », il a précisé que la décision de réorganiser des visites avait été prise après consultation des « sociétés savantes » et des « représentants des organismes de ces établissements pour personnes âgées ».

« Nous avons élaboré ensemble des recommandations nouvelles qui permettront à partir de lundi l’organisation d’un droit de visite pour les familles en direction de leurs aînés fragiles » résidant en Ehpad, « dans des conditions extrêmement limitées », a précisé le ministre. « Il y aura un contact visuel », mais une « impossibilité maintenue d’aller toucher la personne, d’être en contact physique », a-t-il ajouté. Olivier Véran a également annoncé que la campagne de tests en Ehpad, annoncée il y a quinze jours, était enclenchée. « Cette semaine, 50.000 tests ont été programmés et réalisés dans les Ehpad », a-t-il assuré.

L’AD-PA, l’Association des directeurs au service des personnes âgées, a salué dimanche la décision du gouvernement, « très encourageante, compte tenu du nécessaire prolongement du confinement sur les semaines à venir ». « C’est très important pour nos résidents, pour qui ce confinement est très difficile, de pouvoir à nouveau recevoir la visite de leurs proches », explique à 20 Minutes Romain Gizolme, directeur de l’AD-PA, qui plaide désormais pour « une reprise des activités et des temps de vie sociale, qui manquent aux résidents ».

Comment assurer la reprise en toute sécurité des visites au sein des Ehpad ?

Nous attendons de voir si le ministère de la Santé a des recommandations particulières. Mais déjà, les annonces d'Olivier Véran donnent quelques précisions. Tout se fera dans le strict respect des mesures barrières, d’hygiène des mains, de port du masque et de distances minimum entre chaque personne. Pour faciliter cette reprise en toute sécurité, nous limitons les visites à deux personnes de la famille du résident.

Pour ce qui est du lieu, cela dépendra de l’agencement de chaque structure, cela peut être organisé dans les jardins des établissements, ou dans des espaces spécialement aménagés. Ce qui est sûr, c’est qu’il reviendra à chaque structure de déterminer les conditions permettant une reprise sécurisée des visites en tenant compte notamment des spécificités locales : s’il s’agit de région où le virus circule encore activement, ou si des cas de Covid-19 sont confirmés au sein de l’établissement. Dans ce cas, la logistique n’est pas non plus la même si vous avez un cas ou si vous en avez des dizaines.

S’agissant de la durée des visites, il me semble – et ce n’est que mon avis personnel – qu’elle devrait être calquée sur les mesures de droit commun. Si chaque individu a la liberté de se balader une heure par jour, la durée des visites à un proche en Ehpad devrait être d’une heure, pas moins, pas plus.

Les visites familiales auprès de résidents ayant le Covid-19 vont-elles être également possibles ?

Ces dernières semaines, la seule exception à l’interdiction des visites portait sur les résidents en fin de vie, avec un dispositif très réglementé pour permettre aux proches de dire au revoir à leur parent ou grand-parent et l’accompagner dans ses derniers moments.

Aujourd’hui, avec un protocole spécialisé et ultra-sécurisé, nous allons permettre aux proches de venir voir un résident même s’il est porteur du Covid-19. Cela se fera dans des conditions plus strictes, probablement dans le logement du résident malade, avec le port du masque pour tout le monde, peut-être avec une restriction à une seule personne et sur un temps donné.

C’est une chose possible aujourd’hui et qui ne l’était pas ces dernières semaines. Le fait que les Ehpad soient désormais mieux approvisionnés en matériel de protection va nous permettre de fournir des masques à nos résidents pour qu’ils puissent voir leur famille.

Sur le plan psychologique, on imagine à quel point la reprise des visites va avoir un effet bénéfique sur le bien-être des résidents…

C’est évident ! Il est très difficile pour eux de subir cet éloignement avec leurs proches. C’est d’autant plus difficile pour celles et ceux qui ont des problèmes d’audition ou de vue, ou certaines pathologies de type Alzheimer, de communiquer par téléphone ou par Skype. D’autant que c’est une génération qui n’est majoritairement pas habituée à ces canaux de communication. Désormais, le fait de pouvoir se voir et se parler « en vrai », même à 1 mètre ou 1,50 mètre et sans se toucher, va tout changer. Le contact, les regards et les sourires seront là. Forcément, le retour des proches va faire beaucoup de bien au moral.

Depuis le début du confinement, et même avant puisque le gouvernement a interdit les visites en Ehpad dès le 11 mars, l’AD-PA plaide pour que soit trouvé le juste milieu entre la protection de la santé physique des résidents – ainsi que des personnes âgées dépendantes qui sont suivies à domicile – et leur bien-être psychologique. C’est d’ailleurs le sens des recommandations du Comité consultatif national d’éthique (CCNE), qui souligne que les mesures spécifiques de confinement en Ehpad peuvent avoir des effets délétères sur la santé psychique des résidents, et rappelle l’importance du « respect de la dignité humaine, qui inclut aussi le droit au maintien d’un lien social pour les personnes dépendantes ».

Car on sait que les conditions de ce confinement sont plus difficiles à vivre pour nos aînés, qu’il y a, avec cette population vulnérable, un risque de « syndrome de glissement ». Il se traduit par un trouble dépressif, une perte importante d’autonomie et d’envie de vivre. D’où l’importance de rétablir le lien avec les familles. C’est déterminant pour la santé des résidents, et pour leur acceptation du confinement, qui va encore durer au moins plusieurs semaines.

Dans de nombreux Ehpad, les résidents sont confinés dans leur chambre. Est-il également prévu d’assouplir cette forme de confinement dans le confinement ? Le dépistage est-il un outil stratégique dans ce cas ?

Le dépistage s’est généralisé dans les Ehpad ces derniers jours, et n’est plus limité au seul dépistage des premiers cas suspects de Covid-19. Tester tout le monde permet, au sein de chaque établissement, d’avoir de la visibilité et de mettre en place des mesures très individualisées. Que ce soit sur la stratégie à adopter si un ou plusieurs résidents sont testés positifs, ou sur la latitude plus grande que l’on peut s’accorder quand aucun cas n’est détecté.

Depuis quelques jours, les kinés peuvent de nouveau exercer, et reprendre les exercices de préservation de l’autonomie de la marche. La reprise des visites familiales est un premier pas capital, mais il faut aujourd’hui aller plus loin, et organiser la reprise de la vie sociale dans les Ehpad, toujours dans le respect des mesures barrières. Ces dernières semaines, les journées sont particulièrement longues pour les résidents qui n’ont pas de visites, plus d’activités et sont isolés en chambre. C’est une période d’ennui profond. Et malheureusement, les personnels déjà surchargés en temps normal ont encore moins de temps à leur consacrer. Le volet relationnel a été réduit au minimum, et ce n’est pas tenable dans la durée. C’est pourquoi il faut faire revenir bénévoles et animateurs dans nos structures, en mettant en place des aménagements spécifiques, des activités en petits groupes : offrir de nouveau du lien et du divertissement aux résidents.

Cette reprise requiert une logistique importante. Quels moyens sont prévus dans les établissements ? Mais aussi pour tous ceux et celles qui travaillent à domicile ?

Olivier Véran a salué l’engagement des professionnels du secteur, mais désormais, il va falloir renforcer la logistique, car tout cela nécessite plus de moyens, humains notamment. Le fait d’avoir un meilleur approvisionnement en masques ces derniers jours permet déjà de reprendre visites et activités en toute sécurité. Cela permet aussi une reprise d’activité professionnelle des personnels qui travaillent à domicile et qui, faute d’approvisionnement suffisant en matériel de protection ces dernières semaines, ont été contraints de restreindre leur activité pourtant essentielle.

Ensuite, si des personnes, notamment au chômage partiel, souhaitent aider les Ehpad, elles peuvent se signaler auprès de la réserve sanitaire. Toute aide permettant d’améliorer le bien-être de nos résidents et des équipes sera précieuse. Nous avons en outre mis en place sur le site de l’AD-PA une plateforme de soutien psychologique et logistique gratuit aux personnels qui accompagnent au quotidien les personnes âgées dépendantes, qu’elles travaillent en Ehpad ou à domicile.

Enfin, il ne faudrait pas oublier que le secteur de l’accompagnement des personnes âgées dépendantes traverse une crise profonde depuis de nombreuses années, avec un manque chronique de moyens humains et matériels. C’est un secteur qui fonctionne à flux tendu tout au long de l’année. Cette situation est aggravée en temps de crise et ne pourra pas se résoudre pendant que nous sommes en pleine pandémie.