Coronavirus : Comment l’épidémie a transformé (durablement ?) le rôle des pharmaciens

METIER En première ligne, les pharmaciens doivent s'adapter aux nouvelles règles et décisions du gouvernement

Oihana Gabriel

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Illustration d'une officine pendant le coronavirus, en Ile-de-France.
Illustration d'une officine pendant le coronavirus, en Ile-de-France. — ISA HARSIN/SIPA
  • Les infirmières, médecins, brancardiers, aide-soignantes font partie des soignants en première ligne dans cette lutte contre l'épidémie. Les pharmaciens aussi. 
  • Dans les 22.000 officines, ces professionnels délivrent conseils, médicaments et ont acquis de nouveaux rôles: distribution de masques aux soignants notamment. 
  • Mais certaines de ces nouvelles prérogatives pourront-elles s'inscrire dans la durée? Cela dépend des mesures, selon les trois pharmaciens et bons connaisseurs de ces questions que 20 Minutes a interrogés. 

C’est parfois le phare dans la nuit. Quand les sorties sont limitées, les commerces fermés, les médecins disponibles uniquement sur écran, la pharmacie, où des humains délivrent médicaments, conseils et encouragements, sauvegarde une relation de soin de qualité et de proximité. Même si aujourd’hui, nombre d’entre nous sont accueillis par une pancarte : « pas de masque, pas de gel, pas de thermomètre »…

A l’aube de cette crise sanitaire inédite, le rôle du pharmacien d’officine se trouve modifié. Dans quelle mesure et pour combien de temps ?

Rôle essentiel dans la prévention

En l’absence de vaccin, de traitement, il nous reste la prévention, a prévenu dimanche Edouard Philippependant son grand oral de deux heures aux côtés du ministre de la Santé. Il semblerait que les pharmaciens, avec leurs 22.000 officines réparties sur tout le territoire, soient devenus des acteurs de première ligne dans cette lutte contre le coronavirus. « Quand les cabinets médicaux sont en téléconsultation, que les patients évitent l’hôpital, le pharmacien est plus que jamais le référent santé vers qui on se tourne pour ses pathologies du quotidien, mais aussi pour les inquiétudes autour du Covid », avance Carine Wolf-Thal, présidente du Conseil national de l'Ordre des pharmaciens. 

Rapidement, la gestion des protections (et ses diverses pénuries) a pris de plus en plus de temps. A chaque semaine, son petit challenge. Mi-mars, alors que le gel hydroalcoolique devenait une perle rare, certains pharmaciens fabriquent leur propre solution hydroalcoolique. Depuis un mois maintenant, c’est la question des masques qui occupe une partie de leur journée… et des conversations. « Globalement, les patients sont plutôt bienveillants, assure Guillaume Campo, pharmacien à Hagetmau (Landes). Même si on remarque souvent une forme d’indignation : il ne fallait pas mettre de masque, maintenant il faut en porter, mais il n’y en a pas ! » Demain, les officines pourraient encore davantage être incontournables, si elles obtiennent le droit de réaliser des tests Covid pour les citoyens. Un rôle clef qui s’ajouterait à de nouvelles compétences acquises récemment : la possibilité de vacciner contre la grippe en officine les populations les plus vulnérables, de réaliser des  tests oro-pharyngés d'orientation diagnostique des angines (Trod) par le pharmacien. 

Nouvelles missions

Petit à petit, le tableau des nouveaux droits s’est enrichi au cours de cette crise. « On s’adapte tous les jours », souffle Guillaume Campo, fondateur de Ouipharma. Ainsi, jusqu’au 31 mai, les pharmaciens peuvent renouveler les ordonnances en cas de maladie chronique pour éviter aux patients de passer par la case médecin. « On voit des situations d’urgence, assure-t-il. Par exemple, des diabétiques dont le traitement est bien équilibré normalement mais qui ne font plus d’exercice, la glycémie monte en flèche, et comme leur traitement n’a pas été réévalué, cela pose problème. »

Illustration d'une pharmacie.
Illustration d'une pharmacie. - Clément Follain / 20 Minutes

Pareil pour l’accès à l’Interruption volontaire de grossesse. Exceptionnellement, pendant cette crise sanitaire, les femmes peuvent, après une téléconsultation, obtenir en officine le médicament pour avorter alors qu’il était normalement délivré en cabinet ou directement par la sage-femme. Deux prérogatives qui doivent rester transitoires, selon l’Ordre des pharmaciens.

« C’est hyper chronophage, hyper compliqué, mais on y voit notre rôle de professionnel de santé », se réjouit Guillaume Campo. Mais ces nouvelles missions pourraient-elles durablement faire évoluer le métier des pharmaciens d’officine ?

Du long terme ?

Première prérogative qui pourrait rester : être un point de relais pour les victimes de violences familiales. Le pharmacien peut soit prévenir les forces de l’ordre, si la personne le souhaite, soit lui remettre les numéros utiles. Un dispositif déjà mis en place de façon pérenne en Espagne et qui a été lancé fin mars en France. « Le pharmacien a déjà un rôle social, d’aide et d’orientation des personnes en souffrance, que ce soit psychologique ou liées à des violences, nuance la présidente de l’Ordre des pharmaciens. Là, le contexte a fait que les femmes se sont retrouvées coincées chez elles, et l’officine est restée un lieu accessible, offrant un prétexte facile à trouver. Je pense que ce dispositif peut s’inscrire dans la durée. Mais qu’il sera peut-être moins sollicité après la période de confinement, parce que les associations pourront reprendre leur rôle actif et les points d’information pourront rouvrir. »

Deuxième modification qui donne à réfléchir : les livraisons. Si elles existaient avant le confinement, elles restaient exceptionnelles. « Le portage, c’est le grand truc de cette aventure Covid, assure Philippe Besset. On le fait bénévolement, et c’est normal. Mais peut-être que ça sera intéressant plus tard d’y recourir de façon organisée. De garder le portage sur prescription médicale pour quelques patients qui ne peuvent pas se déplacer. Un peu comme les infirmiers et médecins libéraux qui reçoivent des indemnités kilométriques quand ils se déplacent à domicile. » Une demande qui ne date pas du coronavirus. « Pour moi, c’est indispensable que le pharmacien fasse des livraisons pour garantir le bon acheminement des médicaments, parfois sensibles à la lumière, à la chaleur, renchérit la présidente de l’Ordre. Quand on arrive au domicile, on peut expliquer le traitement, récupérer des médicaments périmés pour les détruire… »

Enfin, de façon plus organisationnelle, la collaboration entre soignants est renforcée par cette crise. « Cela fera partie des choses qu’on aura apprises de cette crise : il faut travailler ensemble, abonde la présidente de l’Ordre. Distribuer les masques aux soignants en officine, chaque semaine, c’est l’occasion d’échanger, indéniablement, ça crée des liens. On a appris à se serrer les coudes au travers de cette crise qu’on vit en première ligne. » D’autant que cette communication s’appuie sur des outils numériques boostés par cette période : les téléconsultations ont flambé, habituant patients comme soignants à ce genre de contact virtuel et démocratisant l’installation de logiciels nécessaires. « Aujourd’hui 1/4 de nos ordonnances, c’est du mail ou du fax », précise le pharmacien landais. Dans le même genre d’idée, Philippe Besset, arborant sa casquette de syndicaliste, lance une suggestion : « c’est frappant de voir pendant cette crise que les Français ont un pharmacien traitant. Ce serait important pour le patient, le jour où il a un problème, que l’hôpital, le médecin, la famille sachent qui est son pharmacien. On pourrait par exemple l’ajouter dans le Dossier médical partagé. » Coordination des soignants pour un parcours de soins pertinent et télésoin, deux axes de Ma Santé 2022, pourraient donc sortir gagnants de cette crise sanitaire.