Coronavirus : Attention aux chiffres trompeurs comparant les décès liés au Covid-19 à ceux imputables à d’autres causes

FAKE OFF Le coronavirus beaucoup moins mortel que la grippe saisonnière ? Ce genre de rapprochement, chiffres à l'appui, qui sévit sur les réseaux sociaux, n'est pas pertinent, car les statistiques du Covid-19 sont loin d'être figées

Marie-Laetitia Sibille

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En Allemagne, des centaines de bougies allumées à la mémoire des victimes du coronavirus, le 18 avril.
En Allemagne, des centaines de bougies allumées à la mémoire des victimes du coronavirus, le 18 avril. — Jens Meyer/AP/SIPA
  • Une liste présentant les chiffres de décès dans le monde en fonction de leur cause est relayée par les internautes, suggérant qu’il y a beaucoup moins de morts du coronavirus que pour d’autres pathologies en 2020.
  • En avril, le nombre de décès liés au Covid-19 a explosé.
  • Selon des médecins, ces comparaisons ne sont pas pertinentes car elles laissent de côté de nombreux paramètres liés à ce nouveau virus, beaucoup plus récent que les autres pathologies citées dans la liste.

« Et sinon la faim dans le monde, on n’en parle pas parce que ça ne nous concerne pas ? » Avec ce genre de commentaires, des internautes ont fait circuler en masse ces derniers jours sur les réseaux sociaux une infographie présentant le nombre de décès dans le monde en ce début d’année 2020 selon leur cause. Avec une intention avouée : démontrer que le coronavirus est moins mortel que d’autres maladies ou fléaux, sous-entendu, qu’il serait moins grave qu’on ne le fait croire.

On retrouve cette infographie listant les chiffres des décès entre le 1er janvier et le 30 mars 2020 dans le monde sur plusieurs posts Facebook devenus viraux. Les deux premières lignes mettent directement en parallèle quelque 36.272 morts du coronavirus et 119.758 décès dus à la grippe saisonnière.

Ces données suggèrent que la faim dans le monde aurait fait le plus de victimes durant ces trois mois, avec plus de deux millions et demi de décès comptabilisés, juste avant le cancer. D’autres causes de mortalité sans lien avec des pathologies sont également intégrées, comme les décès liés aux accidents de la route.

Ces chiffres sont indiqués comme étant issus du site Web Worldometers. Géré par une équipe internationale de développeurs, chercheurs et bénévoles dans le but de rendre les statistiques mondiales disponibles au public, ce site calcule en temps réel, à l’aide d’algorithmes, plusieurs types de données relatives à la population mondiale, l’économie, l’environnement, l’alimentation, ou encore la santé. Sur la base d’informations disponibles sur le Web – communiquées par les organismes gouvernementaux (comme le programme de prévention du suicide de l'OMS), les organisations et les bureaux de statistiques officiels –, les calculs sont faits à la milliseconde près. On peut ainsi y suivre en temps réel les chiffres des décès du jour dans le monde. Depuis le début de l’année 2020, le site spécialisé permet aussi de suivre en temps réel l’évolution planétaire de la pandémie de maladie à coronavirus.

FAKE OFF

A titre de comparaison, Worldometers indique, ce mardi, un nombre de 299.000 décès dus à la malaria dans le monde depuis le début de l’année, ce qui semble raccord avec le nombre de 241.000 donné fin mars dans la liste publiée sur le post viral. La FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) estime que 25.000 personnes meurent de faim et de pauvreté chaque jour, ce qui est compatible avec le chiffre de 2,5 millions mentionné par l’infographie.

Concernant le coronavirus, le bilan établi par l’AFP (Agence France presse) le lundi 30 mars à partir de sources officielles, fait état d’au moins 36.674 morts dans le monde depuis l’apparition de la maladie en décembre en Chine, ce qui corrobore également le chiffre de 36.272 morts en trois mois donné par Worldometers.

Mais ce chiffre a explosé depuis, comme le confirment les données calculées par Worldometers : il est à ce jour de plus de 170.000 victimes. Une estimation proche de celle de l’AFP dans un dernier bilan publié ce lundi : « La pandémie a fait au moins 165.216 morts dans le monde, dont près des deux tiers en Europe, depuis son apparition en Chine en décembre. » Avec cette évolution, le Covid-19 a notamment dépassé la mortalité de la grippe saisonnière.

« Le bilan d’une pandémie ne se mesure pas en temps réel »

Au vu de l’évolution de la pandémie, les statistiques sur le coronavirus indiquées par le post Facebook ne sont donc pas représentatives de la gravité de la maladie. Une vidéo de l’émission « Désintox », sur Arte, revenait ainsi ce samedi sur l’idée reçue selon laquelle la grippe hivernale serait plus mortelle que le Covid-19 : « Le bilan d’une pandémie ne se mesure pas en temps réel. Les statistiques que les autorités s’efforcent de donner chaque jour sont imparfaites et incomplètes, notamment parce qu’elles ne prennent pas en compte les décès à domicile, mais aussi parce que la vague épidémique n’est pas terminée. Chaque année, pour la grippe, il faut attendre plusieurs semaines après la fin de l’épidémie pour procéder à une estimation de la mortalité. Il ne s’agit pas d’une addition des cas confirmés, mais d’une modélisation à partir de nombreuses données. »

« Au niveau du nombre de morts du coronavirus, on voit bien que, trois semaines plus tard, il a été multiplié par quatre. On ne peut donc pas réfléchir de façon statique », répond également Emmanuel Baron, directeur d’Epicentre, le centre de recherche de Médecins sans frontières, auquel 20 Minutes a soumis l’infographie devenue virale sur Facebook. « Au-delà de savoir si ces chiffres sont vrais ou faux, il faut de toute façon prendre en compte le fait que le coronavirus est un phénomène émergent par rapport aux autres pathologies évoquées dans cette liste. On ne peut pas considérer que c’est moins grave que les autres, car on ne peut rien prédire. »

« Comparaison n’est pas raison »

De la même façon, Guillaume Lachenal, professeur au Medialab de Sciences Po et historien de la médecine, indiquait à 20 Minutes le 13 mars : « Il existe toutes sortes de mesures pour exprimer ou évaluer la menace sanitaire : le nombre de morts brut n’est pas forcément pertinent, et il est encore bien trop tôt pour évaluer l’épidémie en cours, d’autant qu’elle pourrait aussi avoir une répercussion plus globale sur le système de santé. »

« Le principal souci par rapport à la grippe saisonnière, c’est le risque de saturation des services de santé. Quinze jours de réanimation, c’est ce qui fait toute la différence. Comparaison n’est pas raison », appuie Emmanuel Baron. « Ce genre de rumeurs circulaient déjà au sujet du virus Ebola, disant que sa gravité était surévaluée. Mais ce n’est pas là que ça se joue. C’est sur le potentiel des épidémies à détruire nos systèmes de santé. Pour le coronavirus, chacun d’entre nous peut influencer le résultat final, voilà aussi la différence. »

Pour savoir si la grippe saisonnière est plus virulente que le coronavirus, il faut aussi prendre en compte le taux de létalité, c’est-à-dire la proportion de décès liés à une maladie par rapport au nombre total de cas atteints par la maladie. Le taux de létalité du coronavirus est compris entre 2,5 et 3 %, soit près de trente fois plus élevé que celui de la grippe saisonnière, qui s’élève à 0,1 %.

Enfin, ces chiffres sont à mettre en relation avec les mesures inédites prises pour endiguer l’épidémie, tel le confinement. Il faudra attendre une étude scientifique et démographique complète, qui prendra sans doute de longs mois, avant d’avoir des chiffres sur les décès imputables à l’épidémie de Covid-19 se rapprochant de la réalité.

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